Différents points de vue au sujet de la notion d'amour (2)

L’utilité et la fonction salvatrice de l’amour du point de vue des gnostiques 

 

Les gnostiques ne se sont pas limités à souligner la prééminence de l’Amour. Ils ont eu aussi à cœur de définir les attributs spécifiques de l’homme parfait. Ces spécificités s’étendent à toutes les dimensions de la connaissance ainsi qu'à celles de l’action. Pour être parfait, il ne suffit pas de connaître beaucoup de choses. Il n’est pas non plus suffisant de savoir faire beaucoup de choses avec expertise. L’homme parfait est celui qui est arrivé à réaliser en acte l'ensemble des facultés que l’être humain ordinaire possède potentiellement.

Citons ici la capacité qui lui a été attribuée dans beaucoup de vers mystiques, celle de savoir nager. Car l’être humain étant sensé être jeté bon gré mal gré dans l’océan de la Science divine, de l’Etre divin, Bahr al-Wujûd, doit savoir non seulement comment s’en tirer et comment réagir envers les mouvements imprévisibles des vagues, mais aussi pouvoir apporter son aide secourable aux personnes menacées par la houle...

L’exemple de Noé et de son arche peut évoquer la même idée. Homme de Dieu, Noé a fait montre de son souci du danger des flots diluviens menaçant son peuple : « ... les emportant au milieu des vagues hautes comme des montagnes. » (Sourate Houd ; 11 : 8)

L’homme accompli, tel que défini par les spirituels, assume la responsabilité des gens qui l’entourent. Il se voit dans l’obligation de veiller sur eux, de leur montrer la bonne voie de la vérité, de suivre pas à pas leurs progrès, et de ne jamais les abandonner à l’inconscience. A l’instar d’un maître-nageur, il prend en charge d’assurer la sécurité des tout débutants, dans les exercices qu’il leur propose - c’est comme s’il leur apprenait les techniques de nage dans une piscine. Il ne peut pas les laisser se jeter à l’eau sans les y préparer. C’est uniquement sous sa surveillance qu’ils réaliseront les dangers qu’ils encourent. Il interviendra chaque fois que nécessaire pour remotiver le débutant ou communiquer une technique nouvelle aux plus avancés.

L’apprentissage se poursuit des années durant jusqu’à ce que le novice devienne un expert capable de plonger dans les eaux profondes de la haute mer, d’en ressortir indemne, et de concrétiser ainsi l’objectif premier de son maître.

Les gnostiques soutiennent que le sentiment amoureux est capable dès son apparition de réorienter l’homme, de lui redonner son unité et une meilleure concentration. Avec son entrée en scène, l’amour commence par briser toutes les chaînes factices, et par cela même, il isole l’amoureux et le met à l’abri des influences futiles ou dangereuses. Il révèle les faiblesses de l’homme et met en relief les points forts, susceptibles d’être encore plus travaillés.

Il y a en effet en chacun de nous un défaut constitutif : notre esprit dépend d’une centaine de choses à la fois. Nombreuses sont les liaisons et dépendances pertinentes ou non qui traversent notre esprit débordé par l’activité mentale incessante qu’il ne parvient pas à maîtriser.

Supposons un homme ou un animal qui serait attaché par cent liens : s’il arrivait à en rompre un, il en resterait encore quatre-vingt-dix-neuf. S’il en rompait deux, il en resterait quatre-vingt-dix-huit !

Celui qui souhaiterait être monothéiste d'un point de vue pratique afin de réaliser de façon concrète l’unité de son être devra briser tous les liens illusoires et inconsistants et n’admettre que ceux qui le relient à la vérité et qui favorisent le rapprochement avec Dieu. C’est alors qu’il sera l’illustration de ce verset coranique : « Quiconque mécroit à l'idole tandis qu'il croit en Dieu saisit l'anse la plus solide, qui ne peut se briser. » (Sourate Al-Baqara (La vache) ; 2 : 256).

Les mystiques croient en ce que le fléau (balâ’) de l’amour passion (‘eshq), qualifié d’épreuve, est le seul qui soit en mesure de causer la rupture chez l’homme d’avec les mauvaises attaches. Il est cette expérience unique qui amène l’homme à ne garder que le seul lien authentique pouvant lui conférer l’énergie nécessaire pour une concentration spirituelle durable. Ils affirment aussi qu’il est possible que ce même degré de concentration obtenu sur un objet ou une forme d’apparition évanescente, soit par la suite transféré sur un autre objet originel qui sera réel, et cela grâce à la direction d’un maître plus parfait. C’est sur cette certitude qu’ils ont fondé leur affirmation.

Sur le chemin de la perfection, tout être, homme ou femme, découvrira donc que l’Amour est un nom divin, que cet amour est réciproque, partagé entre le Créateur et Sa création. Comme dit le Coran : « Les croyants sont les plus ardents en l'amour de Dieu. » (Sourate Al-Baqara (La vache) ; 2 : 165)

Il dit aussi :

« Dieu fera surgir un peuple qu’Il aime et qui L’aime… » (Sourate Al-Mâ’ida (La table servie) ; 5 : 54)

 

Occurrences du mot ‘eshq dans le Coran et la tradition prophétique

 

Le mot ‘eshq en persan est celui-là même qui existe dans la langue arabe sous la forme de ‘ishq, avec la même signification. En dépit de cela, dans tout le Coran et le corpus des traditions prophétiques recueillies par les sunnites et les chiites, le mot et ses formes dérivées n’apparaissent quasiment pas. Dans certaines traditions, nous trouvons néanmoins des cas d’occurrences de ce terme.

Au sujet du culte rendu à Dieu (‘ebâdat), il existe un hadith disant :

(Tûbâ li man 'ashaqa al-'ibâda wa a-habbahâ bi qalbihi wa bâsharahâ bi jasadihi)

« Heureux celui qui a aimé du fond du cœur pratiquer l’adoration de son Créateur, et qui a habitué son corps à ne pas se lasser des actes rituels ».

De même, il existe une autre tradition connue, se rapportant à l’expédition de 'Alî ibn abî Tâlib (s), parti de Koufa en direction de la Syrie où il allait combattre les troupes de Muawiya à Seffin. Lorsqu’il arriva sur le territoire de Neynava (la terre de Karbala, en Irak), l’Emir des Croyants se pencha pour ramasser une poignée de terre, l’huma, et dit : « Ô poussière, sois heureuse ! De toi seront ressuscités des gens qui entreront au Paradis, sans avoir à rendre compte de leurs actes ici-bas ».

Puis il a ajouté : « C’est ici le lieu où les cavaliers descendront les fardeaux de leurs montures, et où les amoureux seront assassinés ». L’Imâm 'Alî (as) a employé le mot ‘oshshâq, pluriel de ‘âsheq, très-amoureux, pour désigner l’Imâm Hossein (as) et ses compagnons innocents qui seront tués près de 25 ans plus tard sur cette même terre. Cette tradition est rapportée dans les ouvrages relatant l’assassinat de l’Imâm Hossein (as), et principalement Nafas al-mahmûm (Le soupir de l’affligé) du regretté shaykh Abbâs Qomî.

Comme nous le voyons, le terme est attesté dans la tradition islamique, même si le fait est rare. L’insistance sur le fait que seul apparaît le verbe ‘ashaqa, aimer, et que le substantif ‘eshq n’apparaît pas lui-même dans ces sources, ne remet rien en cause. Pour le Coran, ces deux puissances que sont la raison et l’amour n’existent que sous leur forme active, et pas en tant que concepts. C’est pourquoi, le Coran emploie souvent la forme verbale, sans employer le substantif, comme pour ‘aqala, raisonner, intelliger, et pas le substantif ‘aql, raison. Le but est sûrement d’éviter toute confusion entre les tenants de l'une ou l'autre puissance.

Si donc les docteurs de l’islam avaient quelque chose contre le verbe ‘ashaqa, ce serait le sens du mot qu’ils viseraient, pas le mot lui-même. Il serait donc vain de soutenir la réprobation de ce mot par l’islam. Et si ce mot de ‘eshq n’avait pas été employé, serions-nous autorisés à en nier jusqu’au sens même ?

Nous avons vu que pour faire état d’un sentiment envers Dieu, il n’a pas été souvent fait usage du terme ‘eshq :

 « Celui qui aime ardemment s’adonner aux actes d’adoration… » (man ‘ashiqa al-‘ibâda…).

Par contre, c’est le sens qui en a été exprimé plus souvent, en recourant à un autre verbe traduisant la même intensité d’amour que celle qu’exprime le verbe ‘ashaqa.

Ne lisons-nous pas dans l’Invocation de Komayl : « wa -j‘al qalbî bi -hubbika mutayyaman ! » (Et rends mon cœur brûlant d’amour pour Toi) ? Le sens du verbe aimer (hobb) est intensifié par l’adjectif attribut mutayyaman qui signifie asservi, subjugué. Or c’est cette acception même que désigne ce que nous appelons ‘eshq. Nombreux sont les cas similaires que l’on peut relever dans l’Invocation de Komayl.

Voir Osûl-e Kâfî de Kolayni, volume 2, page 83. (en arabe : عَشَقَ, ‘ashaqa ou ‘ashiqa, forme verbale du mot ‘eshq).

Siffin, à l’ouest de la Syrie actuelle, fut le lieu où se tint en 657, la première grande bataille opposant des musulmans entre eux. Cette bataille fut causée par Muawiya, fondateur de la dynastie omeyyade, qui refusa de reconnaître la légitimité du calife désigné à l’unanimité des gens de Médine.

Neynava est le nom de la ville sumérienne de Ninive au nord-ouest de l’Irak, non loin de Mossoul. Les musulmans arabes ont peut-être considéré que c’était là que se trouvaient les vestiges de la ville avant leur découverte par les archéologues occidentaux aux XIXème et XXème siècles. Il peut s’agir aussi d’une homonymie, une autre ville pouvant aussi avoir porté ce nom.

(en arabe : عُشّاق, forme plurielle de عاشِق) nom d’agent.

Généralement intitulés Maqtal al-Hosayn (assassinat de Hossein). Ces ouvrages sont nombreux, même si relativement très peu d’entre eux nous sont parvenus.

Le Shaykh Abbâs Qomi est l’auteur de recueils de prières, de discours et d’invocations, Mafâtih al-Jinân, (les clefs du Paradis) dont toute famille chiite possède un exemplaire. Il a vécu au XIXe siècle sous la dynastie qâdjâre.

Do’â-ye Komayl, célèbre et édifiante invocation (do’â) que le premier Imam des chiites, 'Alî ibn abî Tâleb (as) a enseigné à son compagnon Komayl ibn Ziyâd, et qu’on lit généralement en groupe, la veille du vendredi (le jeudi soir). En Iran, les réunions de lecture de cette invocation sont très fréquentées depuis des siècles. Cette prière est si aimée que les pèlerins chiites venus du monde entier se rassemblant parfois par milliers, ne s’en passent pas, même pendant la période du pèlerinage.