La philosophie de l’Imâmat chez Mollâ Sadrâ (2)

 

 

  • Les degrés sous lesquels se présente le monde :

 

L’univers de l’être possède des degrés et un ordre de procession de ces degrés. Ces degrés ou cet ordre s’envisagent selon deux directions : l’une est l’arc de la descente et l’autre, l’axe de la remontée.

L’axe de la descente commence après la phase originelle, avec le monde des intelligences pures et des entités immatérielles, puis par le monde imaginal, suivi du monde sensible ou matériel. L’axe de la descente est le concomitant du système de causalité dans le monde de l’être, dans ce sens qu’en raison de la « faiblesse » de chaque effet par rapport à sa cause, tout ce qui se trouve plus loin de l’Origine sera dans un rang plus faible d’intensité de l’être.

Le principe de l’axe de la remontée est un mouvement structurel et substantiel du monde de la matière dont Mollâ Sadrâ a établi la démonstration. Selon le mouvement intra-substantiel, le monde sensible est en train de sortir en bloc de la potentialité à l’acte. Et il va de soi que l’actualité pleine ne s’obtient que par le degré de la dé-matérialité totale. Ainsi, le mouvement du monde matériel entraîne par lui-même un devenir immatériel du monde matériel.

 

  • L’existence humaine est totalisante (jâmi‘)

 

Le sujet du passage ou de la transmutation d’un être matériel en un être dépouillé, immatériel, serait inadmissible sans un autre axiome essentiel. Cet axiome est celui de la nature rassemblante, totalisante dans l’unité, de l’existence humaine. C’est l’idée du macrocosme et du microcosme: l’homme est un résumé de l’univers et l’univers est un déploiement de l’homme - principe qui se fonde sur l’idée que le monde a été créé pour l’homme. Un tel principe a pour conséquence que ce dernier porte en lui nécessairement toutes les clefs pour pouvoir le dominer en acte. L’homme est un microcosme, littéralement un petit univers. Et l’univers est un grand homme.

C’est ce qu’ont formulé ainsi les célèbres vers attribués à l’Imâm 'Alî (as) :

 

Wa tahsabu annaka jarmun saghir

Wa fîka ‘ntawa al-âlam al-akbaru

 

Tu t’imagines être un petit corps

Alors qu’en toi s’est reployé l’univers immense

 

De toutes les créatures qui vivent dans l’univers, seul l’homme peut établir une relation entre le monde matériel, celui des corps, et le monde immatériel, celui des esprits. En réalité l’existence de l’homme est un lien, un pont qui rattache entre eux l’ensemble des univers et des différents degrés de l’être. L’homme est le lieu d’un mouvement de la potentialité infinie jusqu’à l’actualité sans limite. Cela signifie donc que dans les limites de l’existence humaine, l’arc de la remontée a pour termes extrêmes le degré le plus bas de l’être d’une part, et le degré le plus élevé, d’autre part.

Le mouvement commence à l’étape la plus faible de l’état inerte jusqu’à son étape la plus élevée, puis de là, transmutation de l’inerte en végétal. Puis le processus de transformation se poursuit du degré le plus inférieur du végétal jusqu’à son degré le plus élevé. De là, passage à l’étape d’animal, et traversée des différents degrés de l’animalité, avant de parvenir au dernier degré de l’existence animale.

Puis intervient alors le passage du monde animal au monde humain. Cette étape est celle de la transformation dans les différentes étapes avant d’obtenir le degré le plus élevé du dépouillement, avec la traversée du monde de la matière, du monde imaginal, et l’arrivée au seuil de Dieu et l’extinction en Lui (fanâ'), puis la subsistance par Dieu (baqâ').

Ces étapes sont décrites par Mowlânâ Rûmî qui les a qualifiées de morts successives dans les vers qui suivent :                 

 

Az jamâdî mordam o nâmi shodam

vaz namâ mordam be hayvân bar zadam

mordam az heyvâni o Âdam shodam

pas che tarsam ? key ze mordan kam shodam

hamle-ye digar bemiram az bashar

tâ bar âram az malâyek bâl o par

v- az malak ham bâyad jastan ze ju

kullu shay’in hâlikun ellâ vajhah

bâr-e digar az malak qorbân shavam

ânche andar vahm nâyad ân shavam

pas ‘adam gardam, ‘adam chon arghanûn

gûyadam k -innâ ilayhi râji’ûn

 

Je suis mort à l’état minéral et je suis devenu plante

Je suis mort à l’état de plante et je suis revenu en tant qu’animal

Je suis mort à l’état d’animal et je suis devenu un homme

De quoi aurais-je peur ? Ai-je été diminué par la mort ?

Et je mourrai en l’état d’homme

Pour prendre mon essor avec les anges,

Je devrai franchir même l’état angélique

Toute chose va pour périr excepté Sa face  !

De nouveau, je mourrai à l’état d’ange

Pour devenir ce que nul ne peut imaginer

Puis je deviendrai néant, et le néant me chante à l’oreille comme l’orgue :

En vérité c’est vers Lui que se fait notre retour  !

 

C- Le principe de la primauté de l’Être

 

Selon la doctrine de la « priorité originelle de l’exister » ou de « l'authenticité de l'être » (asâlat al-wujûd), l’être ou l’existence est la source de tous les effets et qualités, car le sens de priorité ne désigne pas autre chose que le lieu de naissance des effets.

En réalité, étant donné que rien d’autre que l’être ne vient à l’existence externe, il s’ensuit que tous les effets et qualités ne prennent leur origine que de l’être. Et comme l’être, ils possèdent une réalité graduelle ou modulée (mushakkak) présentant des degrés nombreux et inégaux.

Par exemple, la vie, la science, la volonté, la puissance, l’action active ou passive… sont des réalités qui sont issues et dérivées de la réalité de l’être. Ces qualités sont inhérentes à l’être et n’en peuvent être dissociées. Car si ces réalités et qualités étaient hors de la réalité de l’être, elles n’auraient aucune réalité en vertu du principe de la priorité originelle de l’être.

Or il n’y a aucune autre réalité que celle de l’être. Par conséquent, la réalité authentique et véritable est l’être même, c'est-à-dire l’existence (al-wujûd). Tous les biens et toutes les perfections sont des effets de l’être. Et comme l’être possède des degrés différents en fonction de son intensité plus ou moins forte, ses effets aussi seront de degrés différents et variables. Par exemple, la science chez l’Être Nécessaire ne sera pas la même que la science chez les intellects ou les âmes. Elle sera plutôt inégale, en fonction de la perfection ou des défauts. Ou encore, le mot science désigne une même signification qui s’applique à l’homme ou à Dieu, mais en Dieu, cette science est infinie alors que chez l’homme elle est limitée.

Ce qui est certain, c’est qu’aucun degré de l’être ne sera dépourvu de ces qualités et effets.

Mais autant ce degré d’être s’affaiblira, autant ces effets et qualités perdront en puissance. Dans ce sens que par exemple, la hylé, (hayûlâ) et la matière des matières, qui du point de vue de l’être, ne possède aucune actualité (fe’liyat), ses effets et concomitants de l’être sont aussi dépourvus de toute espèce d’actualité.

Dans l’étape des êtres inertes, comme l’être est de faible intensité, les effets et concomitants sont également faibles, de telle sorte que leur vie ou leur conscience deviennent imperceptibles pour nous.

Mais chez l’animal et chez l’homme, comme le degré d’être est élevé et puissant, les effets et les concomitants de l’être comme le sens, la motion, la volonté et l’activité sont plus forts et donc plus évidents.

Ces idées peuvent être considérées comme caractéristiques de la philosophie de Mollâ Sadrâ. Ce dernier a également considéré qu’Avicenne et ses partisans étaient dans l’incapacité de les comprendre, mais il admet en même temps que les mystiques ont montré un intérêt pour cette question.

Même les objectifs et les objets d’amour dépendent en intensité de leur degré d’être et sont donc inégaux et variés pour cette même raison. Pour les mystiques aussi, comme l’univers entier et tous les êtres qui y vivent ou s’y trouvent sont les lieux de manifestation de Dieu, chaque phénomène est à sa mesure le lieu de manifestation des qualités et des perfections de Dieu.

 

Hasti be sefâti ke dar û bovad nahân

Dârad sarayân dar hameh a’yân-e jahân

Har vasf ze ‘eyni ke bovad qâbel-e ân

Bar qadr-e qabûl-e ‘eyn gashte ast ayân

 

Sous la forme des qualités qui sont cachées en lui

L’être se répand dans toutes les essences de l’univers

Chaque épithète possède une essence qui lui sert de réceptacle

C’est à la mesure de la réceptivité de l’essence qu’il se manifeste.

 

Par conséquent, chaque espèce parmi les espèces qui participent à l’univers de l’être jouit des effets et des qualités en proportion du niveau dont il jouit des perfections existentielles. Comme le sens, le mouvement et leur manifestation dans l’étape des animaux, ou la perception des idées générales, se réalisent dans le statut humain.

C’est pour cette raison que la capacité d'agir avec un pouvoir divin n’a été donnée qu’aux êtres immatériels, dépouillés de leurs corps. En outre, les corps ainsi que les âmes qui dépendent des corps et qui n'ont pas atteint un degré spécifique de dépouillement sont considérés comme incapables d’agir comme Dieu.

Dans ses œuvres, Avicenne a discuté de l’impossibilité de la causalité d’un corps sur un autre corps, et l’a démontré de façon absolue. Cela veut dire que la capacité d'agir avec un pouvoir divin et ressembler à Dieu n’a pas la possibilité de se réaliser au niveau existentiel des corps. Le corps ne peut être considéré que comme terrain et prédisposition. Les âmes aussi, dans les degrés inférieurs des perfections, ne peuvent intervenir que comme agent naturel.

Néanmoins, dans les degrés supérieurs, elles peuvent recevoir le don d'agir avec la permission divine et conformément à la Volonté de Dieu, comme cela a été affirmé clairement par les mystiques et les philosophes. Dans le chapitre d’Isaac de son Fusûs al-Hikam, Ibn 'Arabî écrit à ce sujet :

« Tout homme crée par l’illusion contenue dans la puissance de son imagination ce qui, sans elle, n’aurait aucune existence ; cela, c’est le cas du commun. Le Connaissant, quant à lui, crée par l’énergie spirituelle ce qui peut avoir une réalisation extérieure au siège de son aspiration. Son énergie préserve alors en permanence (la subsistance de) cette réalité, sans que cette préservation « l’affecte » en aucune manière. Si quelque incident survient, et que le Connaissant néglige d’assurer cette sauvegarde, ce qu’il a créé s’évanouit aussitôt… »

(A suivre)

 

Plus on descend dans l’ordre de la procession, plus règneront la matière, l’obscurité et l’ignorance.

(en persan : harekat-e jowharî :حرکت جوهری) , (en arabe : haraka jawhariyya)

Plus on s’élève, plus intense et perceptible sera la présence spirituelle.

(Sharh-e Diwân-e Maybodî, édition lithographiée, en marge du Sharh Nahj al-Balâghah par Mohammad Lâhijî, page 217)

 

Verset coranique

Idem

Mathnawî, « Be Tas’hih-e Nicholson », vol. 3, vers 3901 à 3907.

C'est ainsi que Henry Corbin traduit l'expression arabe « asâlat al-wujûd ».

Nihâyat al-Hikma, première étape, section 3. Auteur : Tabâtabâ'î, Muhammad Hussein ; ouvrage en trois volumes.

Gloses du grand savant Seyed Haydar Amolî, (né en 1311, mort en 1385 de l'ère chrétienne), commentateur du Fusûs, en marge du Sharh-e manzûmeh de Mollâ Hâdî Sabzevârî, vol. 2, p. 294.

La catégorie de matière la plus vile.

Asfâr, Vol. 7, p. 179

Ibid.

Ce poème figure dans les Tarâyeq al-Haqâyeq, volume 2, p. 179. C’est un ouvrage de spiritualité parsemé de citations de beaux poèmes en persan et de mots de maîtres en persan et en arabe, de l’auteur iranien du XIXe siècle, Ma’sûm 'Alî-Shâh. Ce dernier ne cite pas toujours ses sources et ne mentionne pas toujours l’auteur des poèmes.

(en persan : Fass-e Es’haaqi : فص اسحاقی) le mot fass, au pluriel fusûs, signifie en arabe un chaton, c'est à dire la partie d'une bague où s'enchâsse une pierre précieuse.

Gilis, Charles-André, Le Livre des Chatons des Sagesses (Traduction française du Fusûs al-Hikam d’Ibn Arabi) en deux tomes, al-Bouraq, Beyrouth et Paris, 1997. Le passage cité figure dans le tome premier, p. 193.

 

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