La philosophie de l’Imamat chez Mollâ Sadrâ (3)

Pour le Shaykh al-Ishrâq, les hommes parvenus à un degré exceptionnel de dépouillement (tajarrod), sont capables de créer une « substance imaginale ». Ce degré est appelé par lui, la station de « sois ! » (kon !) .

L’ordre « sois ! » est une allusion au verset 82 de la sourate 36 (Yâ Sîn) : « Son ordre quand Il veut une chose est de lui dire "Sois !", et elle est ! ». Dans cette station, le connaissant acquiert aussi ce pouvoir, celui d’agir à l'image de Dieu, avec la permission divine.

Avicenne aussi admet comme corollaire nécessaire des âmes des prophètes la possibilité de l’action sur la nature, dans le sens où les âmes humaines touchant à la perfection acquièrent le pouvoir de « disposer à leur guise » (tasarrof) de la nature. Ceci intervient quand l’âme humaine ayant atteint un degré de perfection et de dépouillement outrepasse les limites du corps, devient capable d’influer aussi sur les autres corps et possède la puissance de transformer les éléments et d’influer sur les évènements. De façon générale, sa volonté se réalise dans le monde de la nature. De même, les autres qualités, comme par exemple la science et la volonté, varieront en fonction des degrés de l’être.

Pour le Shaykh al-Ishrâq, l’acquisition des connaissances relatives à la sagesse est impossible sans l’obtention préalable de la capacité de quitter volontairement et temporairement son corps. Il rejoint en cela al-Ghazzâli pour qui la connaissance gnostique exige une transformation intérieure.

De son côté, Mowlânâ Rûmî est revenu sur ce point à maintes reprises dans son œuvre. Il emploie des expressions comme :

 

Jân shô o, az râh-e jân, jân râ shenâs

 

Deviens une âme et, par le moyen de l’âme, connais l’âme

(Mathnawî Ma’nawî ; Cahier 3 : Section 155, vers 19)

 

Ou :

Az jamâdî dar jahân-e jân ravîd…

 

De l’état inerte dans ce monde, allez au monde des âmes !

(Mathnawî Ma’nawî ; Cahier 3 : Section 41, vers 51)

 

Ou :

Pas qiyâmat shô qiyâmat râ bebîn

Dîdan-e har chîz râ shart ast în

 

Deviens la résurrection, et vois la résurrection :

C’est la première condition pour « voir » toute chose

(Mathnawî Ma’nawî ; Cahier 6 : Section 23, vers 34)

 

Bahmanyâr s’appuie sur Aristote pour dire que parvenir à la sagesse et comprendre la métaphysique équivaut à naître une seconde fois.

Mollâ Hâdî Sabzevârî, discutant de la puissance de Dieu, affirme que l’existentiation (îjâd) est la résultante et la dérivée de l’être et dit :

« De même que les possibles sont dotés d’un degré faible d’être, ils sont aussi dotés d’un degré faible de volonté et (de pouvoir) d’existentiation. »

En tenant compte des notions préliminaires déjà évoquées, dans l’existence humaine, qui est appelée un « être total » (kawn-e jâme’ ou microscome), la démarcation entre l'immatériel et le matériel se rompt. Cela signifie qu'au travers du parcours de l’homme, la matière devient progressivement immatérielle. Ainsi, toutes les étapes de l’existence humaine, des étapes les plus faibles du monde de la matière aux étapes les plus élevées du monde immatériel, deviennent susceptibles d’être réalisées.

Un tel arc de la remontée n’est pas facile à démontrer ou à justifier, même en se fondant sur la possibilité de la graduation dans la substance. Mais l’acceptation du mouvement dans la substance (al-harikat al-jawhariyya) et de la gradation dans l’être (tashkîk al-wujûd) rend aisée cette explication et cette justification.

En tenant compte des points qui ont été évoqués jusqu’ici, les qualités, les spécificités et les effets de tous les degrés et étapes de l’être ont la possibilité de se manifester dans l’existence d’un individu parmi les individus du genre humain. Sur la base de sa qualité d’être complet ou totalisant (kawn-e jâme’) et du mouvement intra-substantiel, chaque individu de l’espèce humaine, embrasse et domine en son être tous les degrés et étapes, depuis les plus bas jusqu’aux plus élevés.

Nous en concluons que tous les phénomènes survenant au cœur de l’être se trouvent sur la voie de la perfection. Mais cette perfection ne peut être atteinte que dans l’existence de l’homme, par un état de « séparation » ou d’immatérialité, c’est l’actualité absolue.

 

 

D. L'atteinte de l'immatérialité, but ultime du mouvement

 

Comme sur la base du mouvement intra-substantiel, l’ensemble du monde matériel est en mouvement, que tout mouvement nécessite également une sorte d’intensité et de perfection, et que le principe du mouvement est de sortir de l’état potentiel à l’état actuel, il s’ensuit que le but ultime du mouvement est de parvenir à l’actualité qui consiste justement dans le dépouillement de la matière ou l’immatérialité (tajarrod).

C’est pourquoi l’ensemble du monde matériel se dirige en direction de la « séparation ». Cependant, ce devenir n’aboutit à l'immatérialité qu'au travers du parcours existentiel de l’homme. Les autres êtres ne peuvent participer à cela qu'au travers de leur mort et du transfert de leurs réalités existentielles dans le domaine d’existence de l’homme – lorsque l'homme mange telle plante ou tel animal, par exemple. En réalité, le but du mouvement de toutes les autres espèces est de parvenir au degré de l’homme, alors que le but de l’existence humaine est de parvenir à la pure spiritualisation, au dépouillement total, de façon à retourner à Dieu.

Le Shaykh al-Ishrâq rapporte également des paroles de Bouddha et des anciens sages de l’Orient selon lesquels l’apparition de l’âme et de la vie n’était possible qu’en l’homme. La vie est passée de l’homme aux autres espèces par transmigration (tanâsokh).

C’est sans doute cette particularité qui a conféré une sacralité spéciale à la vie humaine. Tuer tout animal relevant de chacune des espèces du monde matériel n’a pas la même gravité que celle de tuer un être humain.

Par conséquent, l’homme, bien qu’étant un être matériel, possède aussi la capacité de traverser la frontière de la matière. Car dans l’existence humaine, il est possible de naître deux fois. Du ventre de la mère, un être nu vient au monde, et avec cette naissance, le mouvement permanent de la matière parvient à un résultat. Si nous considérons ce résultat, nous verrons que si le mouvement prenait son élan de la nature, il serait un mouvement vain et sans but. Et lorsque cette deuxième naissance se réalisera, l’homme aura en réalité traversé la frontière de la matière. Une telle chose est possible pour tous les êtres humains quand ils remplissent certaines conditions nécessaires. Cela signifie que « tous les corps sont (rendus) enceints des âmes.. »

 

Rûmî dit :

 

Tan hamcho Maryam ast o har yeki ‘Isâ-yi dârim, agar mâ râ dard peydâ shavad,‘Isâ-ye mâ bezâyad.

Le corps est pareil à Marie, et chacun de nous possède en lui un Jésus. Si nous éprouvons en nous cette douleur, notre Jésus naîtra. 

(Le Livre du Dedans, section 5, page 47)

 

Et aussi :

 

Tan cho mâdar, tefl-e jân ra hâmeleh

Marg, dard-e zâdan ast o zelzeleh

 

Le corps est comme la mère enceinte de l’enfant de l’âme

La mort, c’est la douleur de l’accouchement et un séisme

(Mathnawî Ma’nawî ; Cahier 1 : Section 165, vers 16)

 

On a le sentiment que dans sa propre existence, Rûmî a fait l’expérience pratique d’un tel enfantement, car il dit aussi :

 

Dard chon abestanân mi- giradam

Tefl-e jân andar chaman mi- âyadam

 

Quand je me roule de douleur, je sens que je vais donner naissance

Et l’enfant de mon âme vient gambadant dans le pré

(Dîvân-e Shams, Ghazaliyât ; 1662 : 3)

 

Il est évident qu’ici la mort dont il s’agit est la mort volontaire. En termes gnostiques, on l’appelle fanâ', extinction, et baqâ', subsistance après l’extinction. Le propos ici est que dans son parcours vers la perfection, l’homme accède à un degré supérieur de l’être. Et comme il pénètre dans une étape supérieure et plus accomplie, il est normal qu’il obtienne des caractères et des effets nouveaux plus appropriés à cette étape.

Chaque fois que le degré d’être sera un degré sortant de l’ordinaire, ses caractéristiques et ses effets seront extraordinaires et miraculeux. Et c’est ici que se conjoignent la connaissance ayant atteint la limite du miracle (l’Inspiration et la révélation), la limite de l’action et de l’impact (par les miracles et les charismes), la limite de la volonté et du comportement (caractère sublime et impeccabilité). Mais cette jonction et cette rencontre ne sont pas un effet subjectif ou métaphorique mais bien une réalité, et un état supérieur de l’être en acte. C’est une unité nouvelle dotée d’une énergie de liaison qui la rend à jamais insécable, et ses composantes indissociables. Elle ne fait pas partie des vœux pieux, elle est bien un être réel ayant une identité propre. Cet être est le fondement philosophique de la liaison qui existe entre les qualités des Imâms (as) avec l’existence de l’Imâm, et aussi le lien entre les qualités elles-mêmes.

(à suivre)

Ce titre désigne, rappelons-le, Sohrawardî d’Alep. Shahâb al-Dîn Yahyâ al-Sohrawardî (en persan : شهاب الدين يحيى سهروردى), grand philosophe de tendance gnostique, est né en 1155 à Sohraward en Iran. Il a été condamné à mort par quelques juristes qui le firent assassiner le 29 juillet 1191 à Alep, en Syrie. Voici d’où vient son surnom : al-Shaykh al-Maqtûl, c'est-à-dire « le Maître assassiné ».

Hikmat al-Ishrâq, Œuvres Complètes, Vol. 2, p. 242. Ce livre est traduit en français par Le Livre de la sagesse orientale.

Il s’agit de l’impératif divin qui fait sortir les choses du non-être à l’être. Les essences immuables ne sont connues que de Dieu, et Dieu les fait venir à l’être par l’ordre « sois » : (kon) ! Pour Ibn 'Arabî, cet ordre appartient à Dieu exclusivement. Les hommes pourront créer avec la permission divine par la formule « Bismillâh ! », au Nom de Dieu.

(En persan : شفا). Kitâb al-Shifâ, (Partie traitant de la Physique, art numéro 6, proposition 4, section 4). « Le livre de la guérison », ouvrage philosophique d’Avicenne. Il contient une partie dédiée à la "physique" et une partie à la "métaphysique" (elâhiyât), l’ensemble précédé d’un exposé de la logique (mantiq).

Al-Munqadh min al-Zalâl, édition du Caire, pp. 58-60. Ce livre est traduit en français par « Erreur et délivrance », par Farid Jabr, Beyrouth, 1959.

(En persan : ابوالحسن بهمنیار بن مرزبان (. Il s’agit du disciple d’Avicenne, Abu al-Hassan Bahmanyâr ibn Marzbân, savant iranien, zoroastrien d’Azerbaïdjan, mort en 1067.

(En persan : ملا هادی سبزواری) (1797-1873). Henry Corbin a contribué à faire connaître hors des frontières de l’Iran ce philosophe, théologien et poète iranien. Ses œuvres philosophiques sont des manuels dans les universités religieuses d’Iran.

 

(Hikmat al-Ishrâq, Idem, .p. 217). Cela ne signifie pas que Sohravardî admet la thèse de la transmigration des âmes : il met surtout en exergue le fait que d’autres sagesses antérieures avaient entrevu que l’existence humaine est la forme de vie la plus évoluée et la plus achevée de l’être manifesté.

Le Livre du Dedans (Fihi mâ fihi), œuvre en prose de Jalâl al-Dîn Rûmî, traduit du persan par Eva de Vitray Meyerovitch, Editions Sindbad, Bibliothèque Persane, Paris, 1976.