L’indissociabilité du bien et du mal (1)

Le monde dans lequel nous vivons est un monde physique, un monde en mouvement, en changement et en évolution, un monde de contraires et d’enchevêtrements des causes, les unes avec les autres. Ces caractéristiques sont consubstantielles au monde, c’est à dire que sans elles, il n’existerait pas. Elles sont constitutives de son essence, mais pas de l’essence de l’être même. On peut fort bien avoir un monde immobile, sans mouvement, à cause du fait qu’il aura été créé à l’origine plein et parfait, sans besoin de motion, étant doté de tout le nécessaire, par essence. En d’autres termes, un monde dans lequel il n’y aurait que de la lumière et ne faisant aucune place à l’obscurité. De tels mondes existent dans l’être. Les croyants en Dieu (théistes) professent l’existence d’un tel monde, que ce soit avant ou après ce monde-ci.

Quand l’être a émané de son Principe universel – en vertu de la nature des chaînes des causes et des effets, et de par le statut même de la nature –, il a suivi une courbe descendante de degré en degré. Le concomitant de la causalité est la postériorité ontologique de l’effet sur la cause. Bon gré mal gré, cette descente arrive à un degré où l’être devient d’une intensité si faible qu’il se confond avec le non être. Le monde dans lequel nous vivons actuellement se trouve au dernier échelon, le plus bas, de la lumière de l’être, et à la dernière limite de l’arc de la descente. En un mot, c’est un monde en quête de perfection : l’être étant parvenu à son plus bas degré d’intensité se tourne désormais vers le haut et cherche à colmater les brèches de néant qui se sont faites en son sein, afin de retrouver le chemin de son premier arc, et revenir à l’Être Premier : « Nous sommes à Dieu et c’est à Lui que nous retournons », (Sourate Al-Baqara (La vache) ; 2 : 156).

 

Quand nous disons que dans notre monde, l’être est le jumeau du non être, que cette gémellité (être et non être) fait partie de la constitution même de ce monde, et lorsque nous disons aussi qu’il existe d’autres mondes où il en va autrement, c’est pour que l’on ne s’imagine pas qu’il s’agit ici d’un concomitant de l’être même. Non, le concomitant essentiel de l’être, c’est l’infinité et l’absoluité. L’être, en tant que tel, rejette totalement le néant, mais dans les degrés de sa procession (ou de son effusion), qui impliquent nécessairement la causalité, il devient même le jumeau du néant, par un dégradé progressif de son intensité.

Le concomitant de toute causalité (la causalité réelle est différente de la causalité qui se dit dans le monde matériel, car la cause se dit de plusieurs façons) est une causalité où l’effet est engendré par l’essence de la cause, qui en devient ainsi le lieu de production. C’est ce qui explique que le degré suivant soit plus faible, plus déficient. Il y a déperdition progressive d’énergie.

Même cette déficience est une voie d’intrusion pour le néant. Puis de ce degré déficient, il poursuit sa descente à un autre degré encore plus déficient, jusqu’à parvenir au degré de notre monde, à savoir un état que nous appelons « matière », qui désigne la pure potentialité et ne possédant de l’être que ce lot bien maigre de la potentialité, pouvant accueillir d’autres êtres.

 

Ce « pouvant accueillir » est le début du principe du mouvement, et le mouvement est un concomitant de ce monde (= de la matérialité). « Ce monde a été créé comme un monde de mouvement » : cela veut dire que son maintien est fondamentalement graduel, non pas que le monde ait été créé achevé une bonne fois pour toutes sous la forme d’une sphère, puis qu’on l’a étendu pour le mettre en mouvement. Ou encore que le monde ait été créé « hors du temps », et que par la suite on a activé le temps pour qu’il y ait du temps. Non, le temps, le mouvement, le changement et la procession par degrés, etc., sont tous des concomitants de l’essence du monde. Agir et subir l’effet de l’autre est un concomitant de l’essence de ce monde, c'est-à-dire que la matière de ce monde qui accepte l’effet, a été créée comme réceptrice de formes, sinon elle n’aurait pas pu être créée.

Ce qui est différent de cela se trouve dans un monde autre que celui-ci, en un autre endroit, dans un autre degré de l’être. C’est cela la nature de la matière : elle accepte l’effet, que cet effet soit compatible ou qu’il soit antagoniste.

 

La gestion du monde sur la base de la loi universelle

 

L’autre thème de discussion est que ce n’est pas seulement sur les observations que nous faisons sur le monde que nous affirmons que le monde est géré sur la base d’une loi universelle. Car fort heureusement, cette idée a fait son apparition : tout le monde sait, et même les monothéistes confirment que ce monde est géré par une loi universelle et non pas par une loi partielle. Cela signifie que nos vies suivent une loi universelle dans ce monde, loi que le Coran désigne par l’expression « Sunnat Allah » (pratique divine, habitude divine). Cela veut dire que je ne suis pas régi par une loi partielle, que mon voisin n’est pas non plus régi par une loi partielle le concernant exclusivement. En termes philosophiques, Dieu ne gère pas le monde avec une volonté personnelle (spécifique) et partielle, mais Il ordonnance le monde par une volonté universelle, et il est impossible que le monde soit géré par une volonté partielle parce qu’une volonté partielle ou personnelle est le propre d’un être créé, c'est-à-dire d’un être qui est lui-même sous l’effet d’autres facteurs : à un moment, une volonté, et à un autre moment, une autre volonté.

De l’essence de l’Être Nécessaire dont la volonté est son Essence même, il est impossible que ne procède qu’une seule Volonté, car cela seul convient à la Dignité Sacrosainte du Créateur, que d’une seule Volonté universelle et générale, Il fasse venir à l’être tout l’univers.

Par conséquent, le monde est bel et bien dépendant d’une seule volonté, et d’une seule loi générale.

Nous avons ainsi compris cette idée que du côté du Créateur, la volonté qui gère le monde est une volonté unique et universelle, non pas une volonté personnelle ou partielle. Elle est une loi et une pratique. Du côté du monde : accepter le changement, être le lieu de l’interaction des causes et des effets et permettre la causalité générale, sont des concomitants de la nature et de l’essence de ce monde.

Si nous avons bien assimilé ces points, nous aurons ouvert la voie à la compréhension du point suivant, qui est celui de la :

 

Suprématie du bien sur le mal dans ce monde

 

En se situant au point de vue de la sagesse efficiente, nous devons aborder ce sujet en nous demandant si dans l’ensemble de tout ce qui se trouve dans ce monde, c’est le bien qui l’emporte ou le mal. Or, ce bien et ce mal sont indissociables !

Par exemple, quand il pleut et que le soleil brille modérément, nous disons : cette année est une très bonne année ; les arbres vont tous donner des fruits. Une année, durant la saison où les arbres bourgeonnent, un froid très dur survient et gèle tous les fruits naissants : nous disons, cette année a été mauvaise – alors même que c’est notre façon de juger qui est mauvaise dans ce genre de cas.

Ce gel aussi doit exister, sa survenue dans le système du monde est indissociable de ce soleil et de cette chaleur. Tout ce qui est doit nécessairement être. Ces phénomènes se suivent et sont concomitants les uns des autres. Est-ce que c’est le bien qui existe dans le monde en grande quantité et exerce sa domination, (alors que le mal survient en même temps) ou bien est-ce le mal qui parfois fait apparaître le bien ?

Si l’ensemble du système du monde n’était que du bien, on ne pourrait pas dire : « pourquoi Dieu a-t-Il créé un monde pareil ? », puisque un tel monde serait lui-même le bien. Par exemple, on a dit que si le monde n’avait pas été créé (c'est-à-dire si le bien du monde avait été rendu impossible par l’effet de son mal), on aurait eu une situation dans laquelle un peu de mal aurait empêché beaucoup de bien, or un peu de mal qui aurait empêché beaucoup de bien, reviendrait à « beaucoup de mal » !

C’est ici qu’une classification spéciale a été établie. On dit qu’en première hypothèse, on devrait estimer les choses en affirmant soit : que les êtres créés sont le bien absolu, alors que le bien absolu dans ce monde n’existe pas. Ou bien : affirmer que les choses créées sont le mal absolu, lequel aussi n’existe nulle part. Le mal absolu n’est que l’absence : le néant et les choses néantisées.

Une chose qui serait le mal est une chose qui est le mal pour une autre chose. Ce qui est mal vis-à-vis d’une autre chose, considère son existence comme le bien. Le mal absolu n’existe absolument pas. Il reste à examiner trois cas :

- Le premier est que le bien des choses existantes domine et surpasse leur mal.

- Le deuxième est que le mal détienne la supériorité et l’emporte sur le bien.

- Le troisième cas est celui où le bien et le mal sont dans une égalité parfaite.

Ce qui prévaut dans l’ordre actuel du monde, c’est que le bien l’emporte sur le mal. Mais cet ordre est un ordre de progrès, un ordre de perfectionnement progressif. Le mal existe, mais il est en situation de minorité.

Cela est aussi une théorie, une hypothèse philosophique concernant la justification du principe même qui justifie la sagesse efficiente.

Pourquoi ces lacunes n’ont-elles pas été comblées ? Pourquoi ces néants n’ont-ils pas été remplacés par des « étants » ? Ces questions, l’être ne leur trouve pas de réponses parce que ces « pourquoi » reviennent en fait à se poser la question : « Pourquoi ce monde a-t-il été créé ? »

Si le monde souhaite garder cette même nature qui est la sienne et souhaite rester le monde qu’il est, cela est aussi intégré dans son être-monde.

Mais si nous voulons dire : « Que le bien de ce monde soit ! », et : « Que son mal ne soit plus ! », c'est-à-dire vouloir que ce monde ne soit plus ce monde, ce serait ordonner une chose impossible. On a dit : « Il n’y a pas dans le possible meilleur que ce qui est » (Le meilleur des mondes possibles). Ce qui revient à dire que tout le reste n’est que fantasmes et jeu de l’esprit.

(à suivre)

Le Coran dit : « Innâ li-Allâh wa innâ ilayhi rjâji’ûn »

Il y a une causalité par manifestation progressive des potentialités contenues : l’œuf est la « cause » du poussin, la graine est la cause de l’arbre, etc... Un grain de blé ne donnera que du blé. Cette sorte de cause se distingue de la causalité commune connue de tous.

Le terme « Sunna », pratique, apparaît une vingtaine de fois dans le Coran. Voir notamment, Sourate Al-Ahzâb (Les coalisés) ; 33 : versets 38 et 62.

L'expression est coranique. Voir la Sourate Al-Qamar (La lune) ; 54, verset 5

Idée développée pour la première fois chez les musulmans, par Abû Hâmed Muhammad al- Ghazzâlî (mort en 1111) dans son Ihyâ ‘ulûm al-Dîn (Revivification des sciences religieuses), Volume IV, 257 et 258. « Laysa fi al- imkân aslan ahsan minhu wa lâ atamm wa lâ akmal », il n’y a absolument pas dans le possible mieux, plus accompli et plus parfait que lui.

Idée développée et popularisée par Leibniz dans sa Théodicée.

 

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