L’amour selon Rûmî (3)

La supériorité du rang de l’amour sur celui de la raison

 

De ce que nous avons dit jusqu’ici, nous pouvons déduire que Mowlânâ reconnaît un degré supérieur à l’amour sur la raison. Il n’admet pas une vie ordinaire bien cadrée par les habitudes et les usages de ce monde. Pour lui, l’homme est semblable à une boule de feu suivant sa trajectoire vers le bonheur et la joie. L’ardeur et l’émotion que procure l’arrivée à la Présence divine se situe à ses yeux bien au-delà du rayon d’action de la raison.

 

‘Eshq me’râji -st su-ye bâm-e soltân-e Jamâl

Az rokh-e ‘âsheq foru khân qesse-ye me’râj râ

 

L’amour est une ascension vers la terrasse du Roi de Beauté

Lis dans le visage de l’amoureux le récit de l’ascension       

(Divân-e Shams ; Ghazaliyât : 133, 4)

 

Rûmî enseigne qu’il est impossible de parvenir à Dieu par la démarche ordinaire d’une vie mécaniquement rythmée par les seuls actes exotériques, sans bouillonnement intérieur. On ne peut atteindre le but que sur la monture de l’amour.

Le voyage vers Dieu réclame des épreuves, des examens de plus en plus difficiles destinés non pas à épuiser le voyageur, mais à raffermir sa foi, à lui enseigner des règles et des méthodes spécifiques au voyage spirituel, pour se rendre disponible pour Dieu à tout instant. Or, le voyageur lui-même n’ignore pas les difficultés du chemin et les conventions de chaque étape. Il ne s’agit donc pas d’un voyage d’agrément, organisé et géré par d’autres personnes et qui ne procure que les plaisirs des yeux et du ventre. Bien au contraire, à chaque étape les règles changent, afin d’enseigner au « voyageur » toutes les formes et toutes les ruses de l’amour qu’il devra apprendre à déjouer et comment éviter de tomber dans la routine.

 

Besiyâr safar bâyad ta pokhte shavad khâmi…

Il faut beaucoup voyager pour atteindre la maturité      

(Sa’adi; Ghazaliyât: 597, 1)

 

Le voyage transforme complètement l’homme. En tout lieu qu’il se rende, il fait sa moisson de connaissances. Rûmî rappelle quand même les difficultés qui attendent le « viator » et qui ont pour fonction de lui apprendre à bien distinguer les écueils pour ne pas faire fausse route. Il doit surtout rester vigilant, et faire attention à ne pas s’éloigner de la bonne voie, en se fiant à ses impressions. Il nous met en garde. Il n’y a de lieu sûr que sous l’égide de Dieu.

 

Nagoftamat maro ânja ke âshenât manam

Dar in sarâb-e fanâ cheshme-ye hayât manam

 

V-agar be khashm ravi sâd hezâr sâl ze man

Be 'âqebat be man âyi ke montahât manam

Nagoftamat ke manam bahr o to yeki mâhi

Maro be khoshk ke daryâ-ye bâ safât manam

 

Nagoftamat ke to râ rah zanand o sard konand

Ke âtash o tabesh o garmi-ye havât manam

 

Nagoftamat ke sefat-haye zesht dar to nahand

Ke gom koni ke sar cheshmeh-ye sefât manam

 

Nagoftamat ke magu kâr-e bande az che jahat

Nezâm girad, khalâq-e bi jahât manam

 

Agar cherâgh- deli dân ke râh-e khâneh kojâ-st

V- agar Khodâ-sefati dân ke kadkhodât manam

 

Ne t’ai-Je pas dit : « N’y va pas ! » car Je suis ton seul intime ?

Et que Je suis la source de vie dans cette illusion de néant ?

 

Si de colère tu t’éloignes de Moi de cent mille ans

C’est encore à Moi que tu finiras par revenir, car Je suis ta destination finale.

 

Ne t’ai-Je pas dit que J’étais la mer et toi un poisson

Ne va pas sur la terre sèche, car Je suis pour toi la mer pure et sincère

 

Ne t’ai-Je pas dit qu’ils te dérouteront et te décourageront

Et que c’est Moi le feu, l’ardeur et la chaleur de ta passion ?

 

Ne t’ai-Je pas dit qu’ils te suggèreront des horreurs, des laideurs

Et que tu oublieras que Je suis la source des belles qualités ?

 

Ne t’ai-Je pas dit de ne pas demander comment s’arrangent les affaires du serviteur

Alors que le profit absolu, inconditionné, c’est Moi ?

 

Si tu as le cœur bon et ardent, sache où est le chemin de la maison

Et si tu as des qualités divines, sache que Je suis quand-même le chef de ton village

(Divan-e Shams ; Ghazaliyât : 1725, 1)

 

 

Concomitance de l’amour et de la connaissance

 

L’amour est d’abord une affaire de quelqu’un capable d’acquérir et de comprendre la connaissance. Et la connaissance du cœur est comme un trésor enfoui que nous devons soustraire à l’influence du mal. Dans le cas de l’être humain, la métaphore récurrente dans les différentes traditions, du dragon terrifiant gardant un trésor, signifierait non pas une richesse matérielle d’or et de pierres précieuses mais l’âme concupiscente (nafs) empêchant le trésor de l’essence sublime de l’homme d’apparaître au grand jour. Pour libérer ce trésor, il faut terrasser les mauvais penchants de l’âme, la dompter et la réconcilier avec la prime nature (fetra) dont Dieu a doté l’homme à l’origine.

 

‘Eshq kâr-e nâzokân-e khâm nist

‘Eshq kâr-e pahlavân ast ey pesar

 

L’Amour n’est pas l’affaire des gens fragiles immatures

L’Amour est l’affaire des preux, ô jeune homme !

(Divân-e Shams, Ghazaliyât : 1097, 7)

 

Pour savoir de quelle connaissance il s’agit, référons-nous au dire de l’Imâm 'Alî (as): « La religion commence par la connaissance de Dieu ». Mais avant de connaître Dieu, l’homme doit d’abord se connaître. Il continue : « Celui qui se connaît, qui connaît son âme, connaît son Seigneur ».

La doctrine de Rûmî au sujet de l’amour pointe aussi cette idée que pour rassembler les meilleures conditions du bien-être et d’une vie saine, il faut avoir traversé la vallée de l’amour et passer de la connaissance de soi à celle de la connaissance de Dieu.

 

Pour Mowlânâ, c’est une catastrophe que les hommes s’attachent avec obstination aux apparences des choses.

 

Chand bâzi ‘eshq bâ naqsh-e sabu

Bogzar az naqsh-e sabu ro âb ju

Chand bâshi ‘âsheq-e surat begu?

Tâleb-e ma’ni sho o ma’ni beju !

 

Jusqu'à quand te laisseras-tu ravir par l’image de la cruche

Passe-toi de l’image, c’est l’eau qu’il faut chercher

Jusqu'à quand t’éprendras-tu de la forme ?

Recherche la vérité des choses et cherches-en le sens

(Mathnawî, Cahier 2, Section 25, vers 1117 et 1118)

 

Il met en garde ses lecteurs contre le caractère pernicieux de la forme et le fait qu’ils doivent éviter de rester passif devant la domination de la beauté plastique et éviter de se laisser ravir par l’enveloppe charnelle ou de s’éprendre d’elle.

Il leur apprend par contre à s’intéresser aux choses réelles parce que lorsqu’ils tomberont réellement amoureux, ils relativiseront le monde de la forme : l’esprit étant plus fort que la forme, c’est lui qui régit l’amour, qu’il s’agisse d’un amour terrestre dans ce monde ou d’un amour platonique spirituel dans l’autre monde.

 

Ânche ma’shuq ast, surat nist ân

Khâh ‘eshq-e in jahân, khâh ân jahân

 

Ce qui est nommé « le Bien-Aimé » dépasse la forme et l’apparence

Que l’on se voie amoureux dans ce monde ou dans l’autre

 (Mathnawî, Cahier 2, Section 18, vers 703)

 

Dans l’enseignement de Mowlânâ qui nourrit beaucoup d’amoureux dans le monde entier, seul l’amour vrai a le visage tourné vers la lumière et se trouve entièrement dépourvu de toute vilénie, de toute attention envers autre-que-Dieu.

 

Cho chang-e ‘eshq-e u bar sâkht sâzi

Be gush-e jân-e ‘âsheq goft râzi

Bezad dar bishe-ye jân, ‘eshqash âtash

Besuzânid har jâ bod majâzi

 

Lorsque la harpe de son amour produisit une musique

Elle murmura un secret à l’oreille de l’Amoureux

Son Amour mit le feu dans le buisson de l’âme

Il brûla toute chose dépourvue de réalité

(Dîvân-e Shams, Tarji’ât, No: 36, 11 et 12)

 

C’est donc à l’acquisition de la connaissance qu’il faut se vouer pour éviter de tomber dans les pièges des amours mensongers. De nombreux spécialistes sont d’avis que la doctrine de l’amour de Mowlânâ est un processus qui s’enseigne sous la direction d’un Maître vivant. Il vise à enseigner à l’homme, l’art de bien vivre, de bien penser, de façon à acquérir le comportement amoureux idéal, ce qui se distingue de la chute dans l’amour. En parcourant le processus de la connaissance, nous apprenons graduellement que le seul monde vrai est celui des êtres amoureux, que tout autre monde n’est qu’illusoire. Cet évènement nous rend maître de notre existence et de celle des autres créatures. Cela non pas en essayant de dominer ces dernières par la force physique mais en les rapprochant de nous avec la clé miraculeuse et universelle de l’Amour. C’est là que nous apprenons concrètement ce qu’est l’amour par l’amour authentique envers autrui.

L’art d’aimer selon Rûmî s’accompagne de l’apprentissage, de l’entraînement et de l’endurance face aux épreuves. On n’est jamais perdant sur la voie de cet amour. Alors que chuter, échouer dans l’amour, c’est suivre la passion et les désirs.

 

Ey ân-k Emâm-e Eshqi, Takbir kon ke masti

O toi l’imam (le guide) de l’Amour, inaugure ton cours puisque tu es ivre

(Dîvân-e Shams ; Ghazaliyât : 2933, 1)

 

Le plus grand malheur qui frappe les hommes de notre époque est qu’ils se font « cent idoles » comme le relève Rûmî. Ils pratiquent un amour d’apparence, en réalité une simple projection d’un désir fantaisiste qui ne génère rien d’autre que l’infortune, des jours sombres et des nuits agitées. L’homme contemporain souffre de trop d’insuffisances, mais cela ne l’empêche quand même pas de se croire parfait. On peut affirmer sur cette base, que dans le cours de sa vie, l’homme a besoin d’une éducation authentique. Et dans la doctrine de Mowlânâ, cette éducation requiert un effort. Sans la connaissance, l’homme se vautre dans la fange de l’égoïsme et de l’orgueil et a tendance à grossir démesurément les mérites de ses actions. L’enseignement de Mowlânâ nous fait gravir échelon par échelon les étapes de l’amour jusqu’à nous conduire à la station culminante de l’homme parfait, et à faire de nous des signes du Seigneur sur la terre.

 

Vahdat-e ‘eshq ast, inja nist do

Yâ Toyi, yâ ‘eshq yâ eqbâl-e ‘eshq

 

Il n’y a ici que l’unité de l’amour, point de dualité

Ou c’est toi, ou c’est l’amour ou c’est la grâce de l’amour !

(Dîvân-e Shams, Ghazaliyât : 1309, 9)

 

 

Cette unité de l’amour concerne l’ensemble du monde et de la création, depuis le début jusqu'à la fin:

 

Âfarin bar ‘eshq kon ey Oustâd

Sad hezârân zarreh râ dâd etehâd

 

O Maître ! Dis bravo à l’Amour

Car il a rendu solidaires des centaines de milliers d’âmes

(Mathnawî, Cahier 2, Section 113, vers 3727)

 

 

Illustration vivante de l’expérience des gnostiques

 

Selon l’expression de nombreux experts, les Ghazaliyât de Mowlânâ sont un grand point d’honneur et de fierté à mettre au crédit de la littérature persane. Rûmî a en effet récité ses Odes alors qu’il traversait les hauts et les bas des étapes spirituelles, et il livre à son lecteur une image vivante de son expérience. C’est pourquoi certains disent que son soufisme est sec, sans âme, et qu’il n’est pas un enseignement classique mais plutôt le fruit de sa vie et de son expérience mystique.

 

To mapendâr ke man she’r be khod miguyam

Tâ ke bidâram o hoshyâr yeki dam nazanam

 

Ne pense pas que c’est moi qui compose des vers

Tant que je suis éveillé et conscient, je ne dis pas un seul mot

 

Certains reprochent à ses Odes de présenter des problèmes de métrique poétique et d’autres objections que l’on ne peut laisser passer. Mais selon Cyrus Shamissa, d’une part, c’est ce même aspect qui donne aux Ghazaliyât de Mowlânâ leur originalité, et d’autre part, la grandeur de l’œuvre de Rûmî est indéniable car elle déborde de contenus nouveaux et de vie. Comme il le dit lui-même:

 

Nobat-e kohne forushân dar gozasht

No forushânim o in bâzâr-e mâ-st    

 

Le temps des brocanteurs s’achève

Nous vendons du neuf et voici notre bazar qui prospère.

(Dîvân-e Shams, Ghazaliyât : 424, 2)

 

Ou :

 

Hin sokhan-e tâzeh begu, tâ do jahân tâzeh shavad

Vârahad az hadd-e jahân, bi had o andâzeh shavad

 

O toi ! Dis des mots nouveaux pour que les deux mondes rajeunissent

Qu’il se débarrasse des limites du monde et qu’il devienne sans limite lui-même.

(Divân-e Shams, Ghazaliyât : 546, 1)

 

Mowlânâ s’est trouvé sous l’influence considérable de Shams-ed-Dîn Tabrîzî, et son esprit était sous l’emprise de l’attraction du monde supérieur alors que le feu de l’amour embrasait son cœur. C’est la raison pour laquelle, bien des siècles après, son œuvre n’a pas été recouverte par la poussière du passé et qu’elle demeurera éternellement comme un trésor pour l’humanité. Au sujet des Odes de Mowlânâ, 'Alî Dashtî a exprimé une remarque intéressante. Il dit : « Elles sont comme la mer : son calme est beau et attrayant, alors que sa profondeur est troublante. Comme une mer agitée par les vagues, débordante d’écume, bercée par les vents. Comme la mer, elles ont des couleurs variées, elles sont très vertes, elles sont bleues et violettes. Elles sont de couleur de nénuphar, comme la mer, elles sont le miroir du ciel et des étoiles, le lieu de manifestation des rayons du soleil et de la lune et créatrice des tableaux du couchant. Comme la mer souriante par ses mouvements et sa vie, et sous son apparence lisse et calme, elles laissent percevoir les battements saccadés de la vie et elles poursuivent leur effort incessant de vie. »

 

Agar na ‘eshq-e Shams-ed-Dîn bodi dar ruz o shab mâ râ

Farâghat az kojâ budi ze dâm o az sabab mâ râ

 

Navâzesh- hâye ‘eshq-e U, letâfat- hâye mehr-e U

Rahânid o farâghat dâd az ranj o ta’ab mâ râ

 

Bahâr-e hosn-e ân delbar be mâ benmud nâgâhân

Shaqâyeq- ha o reyhân- ha o gol- haye ‘ajab mâ râ

 

Sans l’amour de Shams-ed-Dîn, de jour et de nuit

Comment me serais-je libéré des pièges et des soucis

 

Les caresses de Son amour, les douceurs de Sa bonté

Nous ont libérés de la souffrance et de la fatigue

 

Soudain, la beauté printanière de cet amant nous a montré

Les coquelicots, le basilic et les roses merveilleuses

(Dîvân-e Shams, Ghazaliyât ; 71: 1, 3, 5)

 

 

Mowlânâ, qui doit tout à Shams Tabrîzî, fut frappé d’un chagrin indescriptible quand il perdit définitivement sa trace.

 

Ey jân-e mâ, ey jân-e mâ, ey kofr o ey imân-e mâ

Khâham ke in khar-mohreh râ gowhar koni dar kân-e mâ

 

Sâqi ! yeki ratl-e gerân dardeh be jân-e ‘âsheqân

Tâ rah barad bar lâ- makân in jân-e sargardân-e mâ

 

Ô notre âme, Ô notre âme, Ô impiété et Ô notre foi

Je veux que tu transformes ce cauri d’âne en pierre précieuse dans la mine de notre existence

 

Ô échanson, verse une coupe pleine, dans l’âme des amoureux

Afin que trouve son chemin vers l’Absolu cette âme errante qui est la nôtre.

 

Ou encore:

 

Beravid ey harifân bekeshid yâr-e mâ râ

Be man âvarid yek dam sanam-e goriz- pâ râ

 

Agar U be va’deh guyad ke dam-e degar biyâyam

Hame va’deh makr bâshad, befaribad u shomâ râ

 

Allez compagnons ! Ramenez mon Ami !

Ramenez à moi pour un instant, cette idole au pied fuyant

Et s’il vous dit : « J’arrive de suite »

Sa promesse n’est que ruse, il se joue de vous

(Divân-e Shams, Ghazaliyât : 163 , 1)

 

 

La musique interne des Ghazaliyât de Mowlânâ

 

Parmi les autres caractéristiques des Ghazaliyât de Mowlânâ, il faut signaler la musicalité interne de cette poésie. Rûmî a improvisé ses vers dans l’état extatique spécifique que confèrent l’audition mystique (samâ’) et le ravissement spirituel, ce que l’on peut compter comme des éléments esthétiques musicaux, une spécificité importante témoignant de la qualité éminente de sa production.

Le regretté Homâyi a écrit à ce propos: « A mon avis, parmi cette poignée de poètes lyriques, il n’y a que Mowlavî (Rûmî) que nous pouvons compter comme une exception sous ce rapport, d’entre tous les autres locuteurs dont la plupart voire l’ensemble des ghazals authentiques sont une réminiscence d’un genre de poèmes populaires d’un temps ancien qui outre le mètre poétique, possède aussi un mètre rythmique. Cette caractéristique elle-même dans ces Odes mystiques est due à deux causes : l’une est que Rûmî lui-même avait une certaine expérience pratique dans l’art musical et la composition des mélodies. Dans ses biographies, il est signalé qu’il savait jouer de la viole (robâb). Il aurait même apporté des améliorations aux frettes et aux cordes de cet instrument. L’autre raison est que l’esprit de la mélodie de ses cymbales qu’il portait au fond de sa poitrine musicale laissait aussi une plus belle trace dans ses Ghazaliyât. Parmi les autres points importants dignes d’attention de la poésie de Mowlânâ, il y a le fait qu’il avait une stratégie particulière reposant sur une base que l’on n’observe pas chez les autres poètes lyriques qui lui sont contemporains. Autrement dit, le vocabulaire technique qu’il a employé lui était véritablement propre et présente une structure lyrique et amoureuse qui détermine et fixe la relation entre l’homme et Dieu. »

 

Yâr marâ, ghâr marâ, ‘eshq-e jegar- khâr marâ

Yâr To- yi, ghâr To- yi, khâjeh ! negahdâr marâ

 

Nûh To- yi, rûh To- yi, fâteh o maftûh To- yi

Sineh- ye mashrûh To- yi, pardeh- ye asrâr marâ

 

Nûr To- yi, sûr To- yi, dowlat-e Mansûr To- yi

Morgh-e koh- e Tûr To- yi, khaste be menqâr marâ

 

Qatreh To- yi, bahr To- yi, lotf To- yi, qahr To- yi

Qand To- yi, zahr To- yi, bish mayâzâr marâ

 

Goftamash: “ ey jân o jahân mofles o bi mâyeh shodam ”

Goft : “ manam mâye- ye to, nik negahdâr Marâ !”

 

Dâneh To- yi, dâm To- yi, bâdeh To- yi, jâm To- yi

Pokhte To- yi, khâm To- yi, khâm be-magzâr marâ

 

Khând marâ khând marâ, goft : “ biya ” , goft : “ biyâ ” !

Miravam ey vây be man gar nadahad bâr marâ

 

Mon compagnon ! Ma caverne ! Ô Amour qui me dévore le foie

Tu es le compagnon, tu es la caverne, Ô maître ! Protège-moi !

 

Tu es Noé, tu es l’esprit, tu es le vainqueur et le vaincu

Tu es la poitrine ouverte mais un voile pour mes secrets !

 

Tu es la lumière, tu es la fête, tu es le règne triomphant

Tu es l’Oiseau du Mont Tor, qui m’a mordu de son bec

 

Tu es la goutte, tu es la mer, tu es bonté, tu es arrogance

Tu es le sucre, Tu es le poison, ne me laisse pas souffrir davantage

 

Je lui ai dit : « Ô âme et ô monde, j’ai perdu tout mon capital »

Il me répondit : « C’est Moi ton capital, à toi de savoir bien Me garder ! »

 

Tu es l’appât, tu es le piège, tu es le vin, tu es la coupe

Tu es le cuit, tu es le cru, ne me laisse pas dans l’ignorance !

 

Il m’a appelé, Il m’a appelé, il m’a dit : « Viens ! », il m’a dit : « Viens ! »

Je m’en vais, malheur à moi s’Il ne me permet pas de Le voir !

(Dîvân Shams, Ghazaliyât : 37, 1 - 8)

Chez les grands mystiques, l’éloignement et le rapprochement du disciple (murid) sont conçus dans le cadre du temps (à cause du temps qu’il perd après un coup de colère, un mécontentement ou bien après une désobéissance), et non dans le cadre de la distance spatiale. Ici, Rûmî veut nous montrer « le temps psychologique » qu’il faudra mettre pour regagner une étape perdue sous un coup de colère. Le rang perdu pourrait se rattraper l’espace d’un instant, en fonction de la volonté du sâlik, par un repentir sincère de sa part, comme Dieu le lui a promis : «  Allah aime les repentants ».

Man ‘arafa nafsah, faqad ‘arafa Rabbah, parole figurant dans le Ghorar al-Hikam (Sagesses Précieuses), volume 5, p. 194, l’article  'arafa. Ce livre est un recueil de 10 760 sentences de l’Imâm 'Alî ibn abî Tâleb (as).

Ces deux vers sont empruntés à la version Kolâleh Khâvar  du Mathnawî de Rûmî. Il y a près d’un siècle, en l’an 1920, Mohamad Ramezânî qui fut appelé « père du livre en Iran » fonda une « maison de lecture », baptisée Ettefâq (Concorde) où il pratiquait le prêt de livres à domicile pour promouvoir la lecture publique. En 1929, il nomma sa librairie : Kolâleh Khâvar, (La couronne de fleurs de l’Orient), et se lança dans l’édition et l’impression de livres. Plus tard, en 1982, sa maison d'édition a publié une édition, préparée par Hossein Kord, du Mathnawî Ma'navi de Rûmî qui connaît un succès certain pour le public aussi bien que pour les spécialistes. [Ce Mathnawî est téléchargeable sur internet, en texte intégral, sous format PDF.]

 

Takbir, c’est la prononciation de la formule rituelle « Allah-o Akbar » (Dieu est Grand) au commencement de la prière musulmane. Comme dans les vers mystiques, la prière musulmane est le symbole de l’Amour, prononcer le takbir veut dire dans ce vers : faire le premier pas dans le monde de l’Amour. Ce sens, nous l’avons condensé par l’expression : inaugure ton cours. L’inauguration devant se faire dans l’ivresse qui symbolise l’état où l’on agit sans calcul. Ainsi le Maître doit prodiguer aux croyants qui voudraient le suivre jusqu'à accéder au monde de l’Amour.

Du ghazal attribué à Rûmî : ruz - hâ fekr-e man in ast o hameh shab sokhanam  / ke cherâ ghâfel az ahvâl-e del-e khishtanam  Chaque jour, chaque nuit, je me dis à moi-même : /  Pourquoi suis-je négligent de ma situation dans ce monde ?

(en persan : سیروس شمیسا ), professeur de littérature persane né en avril 1948 à Rasht en Iran.

Pierre de couleur bleue vive et éclatante qui attire le regard et dont on se sert dans certains pays pour se préserver du mauvais œil.  (en persan : خر مهره  = le cauri de l’âne) à l’origine les marchands s’en servaient pour protéger du mauvais œil,  les ânes qui transportaient leurs biens. Dans ce vers, il désigne ce qui ne coûte pas cher.

Voir le Coran, sourate Al-Tawba (Le Repentir) ; 9 : 40.