Les arguments coraniques en faveur du sens et du but de la création

« Nous n’avons pas créé le ciel et la terre pas plus que leur entre eux-deux, par jeu. Nous ne les avons créés qu'en toute vérité. Mais la plupart d’entre eux ne le savent pas…» (Sourate Al-Dukhân, (La fumée) ; 44 : versets 38 et 39)

 

 

La question du sens du monde et de sa consistance peut être étudiée en l’envisageant sous plusieurs angles. Se demander si le monde a un sens ou s’il en est dépourvu est une question qui ne concerne au fond que les hommes qui sont les seuls êtres rationnels à y vivre et surtout à se la poser en ces termes dans une perspective exclusivement humaine. Les anges sont si proches et obéissants à Dieu qu’on peut penser soit qu’ils n’ont aucun doute à ce sujet, soit que la question ne leur effleure même pas l’esprit.

Les hommes qui s’accrochent à la dimension matérielle du monde aussi ne veulent surtout pas qu’on les dérange dans leur vérité : le monde est un lieu de plaisir, n’allez pas les persuader du contraire, et leur rappeler que la mort les attend eux aussi.

Par conséquent, quand nous parlons du sens du monde, nous ne parlons pas de l’univers en tant que tel, mais sous entendons le sens de « l’existence de l’homme dans le monde ». C’est donc du sens de notre existence dans ce monde dont il est question.

Ce monde là, certains affirment son objectivité, d’autres le voient comme une simple représentation qui s’éteint avec l’extinction dans la mort, de l’esprit qui se l’est représenté. Il est vrai que le monde que chacun de nous connaît peut se définir comme l’ensemble des images que nous avons vues durant le cours de notre vie. On dit qu’avant de mourir, l’homme revoit le film de sa vie se dérouler à grande vitesse. Cela s’expliquerait par le fait qu’il est peut-être déjà entré dans une autre dimension où une vie humaine ne dure guère plus qu’un clin d’œil.

Est-ce que dans les évènements qui ont agité le monde depuis les dix derniers millénaires par exemple, on pourrait trouver quelque chose qui nous indiquerait un quelconque sens de l’histoire et donc du monde ?

Les grands historiens qui ne se sont pas contentés de faire la chronique du temps qui passe et qui se sont penchés sur le sens que l’Histoire veut nous inculquer d’elle-même, ont essayé d'en tirer quelques leçons fiables. Par exemple celle des cycles des civilisations où les peuples, tour à tour, viennent apporter leur contribution à la grande Histoire. Pour eux, le sens du monde est d’impliquer le plus grand nombre d’hommes dans le destin de l’humanité.

L’autre sens que l’on peut tirer de l’Histoire est que les grandes religions progressent et triomphent avec la réalisation de l’unité des hommes autour du monothéisme. Comme promis par le Coran, l’islam conforte sa position et prouve qu’il est la quintessence de l’enseignement des religions qui l’ont précédé.

Faute de connaître le futur, on essaie de sonder le sens du passé. Mais comment savoir ce que serait le monde dans 10 000 ans par exemple ?

En fait la question que nous nous posons concerne l’essence même du monde et une réponse dans 10 000 ans, même si elle a lieu, serait tardive et sans valeur.

Est-ce que donc, en ce moment, le monde a, par essence, un sens, une direction ?

La philosophie, en particulier la théosophie, l’étude de la Sagesse divine, trouve le sens du monde dans le fait que l’Action divine est nécessairement Sage et ne saurait être dépourvue de sens et de « finalité » (pour nous), même si Dieu est un Acte Pur, et n’agit pas pour un but, au sens matériel que nous donnons à ce mot.

Pour le philosophe Hegel, l’histoire est le lieu de manifestation de l’esprit, qu’il appelle la phénoménologie de l’esprit et dont il traite dans un ouvrage portant le même titre. L’empire de l’esprit serait en train de s’accroître. C’est une idée que les croyants ne rejetteraient pas. Le monde procède de l’esprit. Il est normal de penser, comme l’enseignent les maîtres de l’islam, qu’après une matérialisation excessive dans le monde sublunaire de la corruption (‘âlam al-fasâd), le monde retourne à son principe et se re-spiritualise.

Le Noble Coran insiste tant à nous dire que la création n’est en rien vaine, futile ou frivole ni un jeu, pour la raison que toute chose retourne à Dieu et s’il n’y avait pas de résurrection et que le retour ne se faisait pas vers Dieu, toute chose serait vide de sens, absurde et il n’y aurait aucune finalité à ce monde, ni aucun but.

Pour le Coran, la création dans son ensemble n’est ni absurde ni un jeu. Il en va de même en particulier de la création de l’homme et il exprime cette idée par la bouche des croyants en particulier :

« Dans la création des cieux et de la terre, dans l’alternance de la nuit et du jour, il y a certes des signes pour les doués d'intelligence, qui, debout, assis, couchés sur leurs côtés, invoquent Dieu et méditent sur la création des cieux et de la terre : "Notre Seigneur, Tu n’as pas créé cela dans le faux, Gloire à Toi…" » (Sourate Âl ‘Imrân (La famille de 'Imrân) ; 3 : versets 190 et 191).

Mon Dieu, Tu ne nous as pas créés en vain, ni nous ni l’univers qui nous entoure !

Le monde a été créé par Dieu. Il reflète la science divine en acte, la puissance divine en acte et toutes les qualités divines en acte. Et cela devrait suffire pour affirmer que non seulement il n'est pas vain, mais qu’en plus il ne saurait y avoir d’autre monde plus sérieux. L’univers est le lieu de vie de l’homme. Il est l’objet de sa méditation. L’homme ne peut pas connaître Dieu, mais il peut contempler Son œuvre dans cet univers merveilleux.

En d’autres versets, le Coran précise : « Nous n’avons pas créé le ciel et la terre pas plus que leur entre eux-deux, par jeu… » (Sourate Al-Anbiyâ, (Les prophètes) ; 21 : 16). Ce verset signifie que toute chose fera retour à Dieu. En disant « fera » au futur, nous nous situons dans le temps humain. En réalité, tout fait retour à Dieu à chaque instant. Rien ne subsiste par soi, sans un support permanent de Dieu. Pour les mystiques musulmans, la création n’est pas un « évènement » situable dans le temps passé, dans la nuit des temps : c’est un processus qui se répète sans cesse parce que Dieu est Créateur intensif, Khallâq. La création est perpétuelle. Ce qui accentue la force du lien du monde à Dieu. Dans un autre verset, Dieu dit dans le Coran : « Je n’ai créé les djinns et les humains que pour qu’ils M’adorent. » (Sourate Al-Dhâriyât (Qui éparpillent) ; 51 : 56).

Par conséquent, un autre sens du monde se dégage, à savoir que si le monde devait toucher à sa fin pour laisser la place à un autre monde, cela ne se ferait pas sans qu’auparavant Dieu ne réalise Sa promesse faite au Prophète (s) : faire triompher le vrai, la Vérité. Pas avant que les Imâms (as) et tous les Croyants soient rétablis dans leur droit, que les hommes apprennent tous la vérité dissimulée par les ennemis de Dieu… On l’a vu, le monde se dirige vers la manifestation universelle de la vérité divine.

 

Les potentialités adamiques prennent un sens et se réalisent dans la perspective du Retour

 

L’une des choses que nous apprenons des versets du saint Coran est que la vie ne se résume pas à ce monde. Si l’on examine l’homme en particulier sous l’angle de ses potentialités, on sera persuadé que si l’existence de cet être s’achevait ici même, et qu’après sa mort, régneraient le néant et le chaos, alors oui, la création serait insignifiante et creuse. Comment cela ?

Si l'on prend l'exemple du fœtus, la vie que mène le fœtus dans la matrice maternelle est comparable à une vie végétative et il possède tous les organes et équipements pour cela : il baigne dans le liquide amniotique, il est nourri directement par le placenta qui le relie à la mère par le cordon ombilical et qui évacue aussi les toxines, etc.

En même temps, d’autres équipements se forment de façon progressive dans son corps, comme les yeux, les oreilles, les mains et les pieds, qui ne lui serviront manifestement pas dans la vie utérine et sont même inutiles.

Si toute la vie du fœtus se résumait à cela et qu’elle se ramenait à son séjour dans le ventre maternel et rien d’autre, ces transformations de son corps seraient inexplicables et non motivées. On se demanderait alors à quoi serviraient ces organes si minutieusement formés.

Nous savons que cette évolution intra-utérine prépare le fœtus à la naissance, à sa venue au monde extérieur. Et c’est avec la parturition que l’on comprend que cette évolution le préparait à faire son entrée dans un autre lieu de manifestation, un autre espace de vie tout à fait nouveau où l’attendent les sourires joyeux de ses parents. Un espace où Il aura besoin de ses yeux, de ses mains, de ses oreilles, etc. Tous ces organes lui seront utiles dans le nouvel environnement, dans cet autre milieu, un lieu où ils se manifesteront, où ces organes trouveront leur fonction essentielle parfois qui rendent la vie sur terre possible : des yeux pour voir, des oreilles pour entendre, des pieds pour marcher et bouger, des mains pour agir et des poumons pour respirer, etc.

En réalité, le Coran nous suggère que déjà, dans cette vie terrestre que nous menons, on nous prépare au fond de nous-mêmes, et à notre insu peut-être, pour un autre monde où nous aurons à nous rendre dès l’instant fatal où nous rendrons l’âme.

Actuellement, dans cette vie présente, nous avons en puissance une existence intermédiaire entre ce monde et le monde à venir, un « intermonde », barzakh, et une existence résurrectionnelle également potentielle. Dans toutes les choses, il existe cette potentialité de retour à Dieu, car si ce retour n’existait pas, cette création aussi n’existerait pas ou du moins elle ne se serait pas manifestée sous cette forme, mais sous une forme différente.

En fait, c’est comme si Dieu nous disait à travers le Coran : cette existence dont vous êtes les témoins et les acteurs, vous en voyez une partie, mais vous êtes inconscient de l’existence de son autre partie. L’existence qui se présente en pente de ce côté-ci, vous en voyez une partie et vous vous imaginez qu’elle se résume à ce que vous en voyez. Mais vous savez sans doute que cette pente possède également une remontée et un retour vers Dieu et que ce retour est enfoui dans les replis de l’existence.

Le Coran nous dit en substance que si la fin ultime de l’être était dans le néant, si l’être aboutissait au non-être, la création serait insensée. Or la fin de l’être n’est pas le non-être. Et les choses que nous appelons néants sont des néants relatifs et aboutissent tous à une réalité vraie et permanente que le Coran appelle Réel (Haqq), c'est-à-dire quelque chose d’immuable et de subsistant. Il veut nous faire savoir que si notre univers et nous-mêmes ne nous dirigions pas vers une destination finale subsistante et immuable qui sera notre demeure éternelle, et que si notre fin était vraiment le néant, nous serions alors dignes d’être dépeints par l’idée sceptique exprimée par ce quatrain de Omar Khayyâm qui dit :

 

Chon nist ze har che hast joz bâd be dast

Chon hast be har che hast noqsân o shekast

Engâr ke har che hast dar ‘âlam nist

Pendâr ke har che nist dar ‘âlam hast

 

Puisque de tout ce qui est, nous n’en saisissons que du vent

Puisque tout ce qui est, est imparfait ou brisé

Comme si tout ce qui existe n’est pas dans ce monde !

Pense que tout ce qui est néant dans le monde existe

(Khayyâm, Robâ’îyât, quatrain 29)

 

Or, le sens du mouvement réel des choses paraît être inversé dans ce genre de raisonnement qui rend possible l’idée que l’existence soit vaine et qu’elle se dirige vers le néant. Car, l’être ne devient jamais du non-être comme en témoigne le verset placé en tête de l’article «Nous ne les avons créés qu'en toute vérité. »

L’être se dirige vers un être plus intense, c’est un mouvement de remontée du degré le moins intense vers le degré le plus intense de l’existence. La mort dans ce monde est un passage vers une vie meilleure, plus complète. Ainsi le Coran opère une négation du non-être ou de l’inanité du monde en mettant en avant la finalité de l’être. Comme pour nous dire : "N’allez pas penser que les êtres se dirigent vers le non-être et ne vous imaginez pas que le non-être que vous voyez soit réel, sachez plutôt qu’aucune chose ne devient néant, non-existante, que toutes les choses subsistent, chacune dans le degré de sa perfection et que ces perfections ne sont jamais perdues. Elles subsistent de sorte que leur être n’aboutisse jamais au néant."

Dans son Fusûs al-Hikam, Ibn 'Arabî propose en vers que pour dépasser la problématique dualiste ancienne, il faut à la fois affirmer la dimension imaginaire du monde et en même temps sa réalité, car il possède effectivement ces deux dimensions. Envisagé en lui-même, le monde est irréel, dépourvu d’être propre, sans appui. En tant que résultat de la volonté et de la science divine, il a bien une réalité qui lui donne un sens et l’en pourvoit constamment pour l’empêcher de s’effondrer. Le Réel est le lieu où se conjoignent l’Etre par Essence, et l’être par autrui, le créé et l’Incréé, l’Infini et le discontinu.

Pour illustrer son propos dans le chapitre sur le prophète Salomon (Soleimân) dans le Fusûs al-Hikam, le Sheikh al-Akbar a inséré les vers suivants de sa composition, en langue arabe :

 

Innamâ al-kawnu khayâlun

Wa huwa Haqqun fî al-haqîqa

Wa- lladhî yafhamu hâdhâ

Hâza asrâr al-Tarîqa

 

L’univers est sûrement imaginaire

Mais il est réel (haqq), en réalité

Celui qui comprendra cela

Aura conquis les Secrets de la Voie

 

L’enseignement spirituel de l’islam affirme que pour avoir une connaissance parfaite de Dieu et de l’Au-delà, il faut « mourir (à ce monde) avant de mourir » (Mûtû qabl an tamûtû), comme l’a dit l’Imâm 'Alî (as). Si dans le Coran, il est plus question du monde que de l’esprit, c’est parce que l’esprit ne se révélera que lorsqu’il se sera libéré de la prison du corps. Le Coran nous enseigne la voie à suivre pour nous préparer à entrer dans un « ailleurs » par rapport à ce monde, comme une nouvelle naissance dans un espace plus lumineux et plus réel que ce monde-ci.

Le sens du monde réside donc dans la réalisation de la volonté divine concernant chacune des créatures. Il appartient à chaque être humain de faire les bons choix qui détermineront la forme finale de sa résurrection. Les étapes en sont claires, fixes et immuables, elles n’attendent qu’à être foulées par les audacieux qui aspirent aux meilleures Promesses divines et qui rêvent de quitter ce monde comme l’Imâm 'Alî (as), en s’exclamant : Fuztu wa Rabbi al-Kaaba ! J’ai triomphé, j’en jure par le Seigneur de la Kaaba !

Hegel, Georg Wilhelm Friedrich (1770-1831), le plus grand philosophe occidental du XIXème siècle. Son livre La Phénoménologie de l’Esprit est paru en 1807.

Mathématicien et philosophe (mort en 1131), qui doit sa célébrité à des quatrains (robâ'i) qui ont été traduits dans toutes les grandes langues du monde. Dans ces quatrains, il expose une vision islamique du carpe diem.

Ces vers ont été aussi attribués à Abû Sa‘îd abû al-Khayr, grand maître khorassanien de la voie soufie (967-1049).

Il s’agit de la querelle entre les partisans de la liberté humaine que sont les Mu‘tazilites, et les partisans du déterminisme et de la Toute-Puissance divine que sont les Ash‘arites. Ils sont tous inspirés par le désir de bien faire, mais le réductionnisme entraîné par leurs positions dogmatiques a créé l’émoi parmi leurs partisans respectifs. Ibn 'Arabî a apporté une solution qui règle au mieux cette opposition des Anciens, en enseignant que ces positions doctrinales devaient s’adapter au Réel divin qui présente une dimension transcendante, tanzîh et une dimension manifeste, tashbih. Un croyant accompli devrait donc affirmer à la fois ces deux aspects sous lesquels la Divinité se donne à connaître.

Voir Fusûs al-Hikam, (Les Chatons des Sagesses), Chapitre 16, celui de la Sagesse de Salomon, page 159 de l’édition de ‘Afîfî, abû al-‘Alâ, 1946.

 

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