Evolution historique du soufisme (tasawwuf) et de la gnose (‘irfân) (1)

Lors des premiers temps de l’islam et à l’époque du noble Prophète (s), il n’est pas clairement établi si le terme « soufi » existait ou non. L’avis des chercheurs n’est pas clair sur ce point et il existe des divergences quant à leurs thèses. C’est pourquoi, certains croient que ce sont les habitants de Baghdâd qui ont inventé ce terme, et que personne n’a prononcé ce mot à l’époque de l’Envoyé de Dieu (s), ni à celle de ses Compagnons. Par ailleurs, certains rompent avec cette affirmation et prétendent que ce mot avait cours du temps du Prophète (s) et lors de la période qui a suivi. Pour confirmer leur dire, ils s’appuient sur des hadiths comme celui-ci : « Avant l’islam, lorsque Makka se vida, personne ne venait accomplir les circumambulations autour de la Ka‛ba, jusqu’à ce qu’arrive un soufi venant de loin. Il accomplissait les circumambulations autour de la Maison de Dieu puis s’en retournait. » Si ce hadith est valide, il est alors même possible de dire que ce mot était connu avant l’islam et que la plupart des ascètes et des gens touchés par la grâce étaient nommés ainsi. (Mohammad ibn Ishâq al-Nadîm, Al-Fihrist, p. 125). De même, on rapporte de Hasan al-Basrî (décédé en 110 de l’Hégire lunaire) : « J’ai vu un soufi durant les circumambulations. Je lui ai donné quelque chose. Il ne l’a pas accepté et m’a dit : ‘J’ai quatre sixièmes de dinar et ce que j’ai est suffisant.’ » (Mustamelî Bukhârî, Sharh-e Ta‛aruf, Vol. 1, p. 60). Il est dit que le plus ancien texte qui nous soit parvenu et dans lequel le mot soufi soit utilisé, est le livre Al-bayân wa al-tabayyîn, de Jâhiz (décédé en 250 ou 255 de l’Hégire lunaire). Dans son ouvrage, il mentionne les soufis Pârsâ (les ascètes soufis) et y consigne le nom des gens qu’il connaît de cette école. (Abû Nasr Sirâj al-Tûsî, Al-Luma‛, p. 28). Voici un point qu’il est nécessaire de prendre en considération : le fait que le terme « soufi » ait été présent ou non lors des premiers temps de l’islam n’a pas d’importance, mais ce qui en a, c’est que le fait de vivre à la manière des soufis existe, et que cela fait partie de la vie du Prophète de l’islam (s), ainsi que de celle de ses Compagnons.

 

A l’aube de l’islam, les musulmans suivent davantage que la sunna du Prophète (s). Ils se réfèrent aux versets du Coran, des versets qui parlent de manière négative du fait de s’incliner vers ce monde, invoquant le penchant pour cette vie comme cause de l’éloignement vis-à-vis de la vie future. C’est pourquoi l’ascèse (zuhd / زهد), l’adoration et l’attachement aux décrets religieux font partie des principales questions auxquelles les premiers musulmans accordent leur attention. Les Compagnons se trouvent en présence du Prophète (s), ils entendent ses paroles de sa propre bouche. Ils forment le premier groupe à suivre son Excellence (s) sur des notions comme l’ascétisme et l’adoration. Parmi eux se trouvent les Compagnons de Safa, dont le soufisme compte parmi les éléments qui font d’eux des précurseurs, car ils sont des modèles d’ascétisme et de tempérance. Ils font partie des Emigrants pauvres. Le Prophète de l’islam (s) accorde à une partie d’entre eux une résidence, à la mosquée de Safa. D’autre part, des gens comme Abû Dharr al-Ghaffârî, Suhayb Rûmî, Salmân Fârsî, ‘Ammâr, Yâsir, etc. vivent également dans une extrême pauvreté. D’après l’histoire, pour leur garantir une subsistance, l’Envoyé de Dieu (s) les dissémine parmi ceux de ses Compagnons qui ont ce qu’il faut, chacun d’entre eux allant chaque soir chez l’un d’eux pour y prendre son repas. Leur nombre est évalué à environ quatre cents individus. (Akhbâr al-Dawal, p. 128).

 

Au sujet de la pauvreté et de l’ascétisme de ce groupe de soufis, de nombreux hadiths ont été énoncés, certains d’entre eux sont même exagérés. On a par exemple dit qu’il pouvait arriver que quarante Compagnons de Safa n’aient qu’une datte pour seule nourriture ; ils se la passent alors, chacun la mâchant avant de la donner au suivant. Il est également dit que parfois ils perdent connaissance tant ils ont soif. De même, il est dit que la plupart d’entre eux sont nus et se cachent dans les graviers. Lorsque vient le moment de la prière, ceux qui ont une tunique l’accomplissent, puis ils vont se cacher dans les graviers et donnent leur tunique aux autres afin qu’ils prient à leur tour. (Kolâbâdî, Sharh-e Ta‛aruf, Vol. 1, p. 36). Bien que les hadiths parlant de soufisme au sujet de l’ascétisme des Gens de Safa soient exagérés, la vie de certains d’entre eux n’en demeure pas moins un modèle de simplicité, d’ascétisme et d’austérité. Ainsi, bien que n’étant pas touchés par la pauvreté, certains vivent néanmoins comme des ascètes D’autres, par précaution, évitent d’amasser des biens, comme Abû Dharr qui n’accumule jamais davantage de biens que l’équivalent des dépenses d’une journée. D’autres Compagnons se prêtent à la peine d’une vie austère par crainte de Dieu et par peur du châtiment de l’enfer. Il est rapporté que Khabâb ibn al-Arat pleure le jour de sa mort en raison des biens qu’il a accumulé. (Esfahânî, Abû Nu‛aym, Hiliat al-Awliyâ’, Vol. 1, p. 141). Bien que Salmân Fârsî possède une seigneurie, il confectionne des paniers pour pouvoir se nourrir du produit de son travail. Il est dit qu’il ne se construit même pas un logis et s’abrite à l’ombre des murs. (Sha‛ranî, Tabaqât al-sûfiyya, Vol. 1, p. 23).

 

En plus des Compagnons, il se trouve des disciples qui n’ont pas été en présence du Prophète (s). Ils sont cependant en contact avec les Compagnons qui leur rapportent les paroles de l’Envoyé de Dieu (s). C’est sur cette base qu’ils se prêtent à l’ascétisme et à l’adoration. Parmi eux se trouve ‘Uways al-Qaranî. Du fait qu’il reste au service de sa mère, il se trouve privé d’aller écouter le Prophète (s). Cependant, il fait preuve de tant de fermeté dans son obéissance et sa soumission à ce dernier et devient si proche de lui-même à distance que l'on raconte que lorsque la dent du Prophète (s) fut cassée lors d’une bataille, la dent de 'Uways se cassa au même moment.

On rapporte que parmi les partisans et les lignées postérieures aux Compagnons apparaissent de nombreux ascètes. De ce fait, les gens ordinaires s’efforcent également d’axer leur vie sur l’ascèse, d’éviter ce monde et d’acquérir de la piété. Petit à petit, certains d’entre eux se prêtent à l’obéissance, à l’adoration et à l’évitement du monde, c’est pourquoi on les connaît en tant que zâhed et ‘âbed. Ces gens agissent ainsi par crainte de l’enfer, persuadés qu’ils sont de susciter ainsi la satisfaction de Dieu, et y voient par ce biais, la promesse de jouir des grâces éternelles du paradis. Pour les premiers musulmans, la piété et la dévotion revêtent donc une grande importance et elles sont parfois mêlées d’un ascétisme rude et s’éloignent ainsi de la Sunna du Prophète de l’islam (s). En effet, l’ascèse islamique a été fondée sur l’équilibre et le Prophète (s) a interdit l’excès aux musulmans. C’est d’ailleurs pourquoi l’excès constaté dans ce domaine chez les moines chrétiens ou les yogis hindous n’est pas admis pour les musulmans. Cela étant, la vie de certains Compagnons a toujours incarné pour les musulmans un modèle d’existence adéquate sur lequel les jeunes en particulier peuvent se baser.

 

D’une manière générale, il est donc possible de déduire que le pilier de base de l’attitude soufie consiste plutôt à se tenir éloigné du luxe et à vivre de manière ascétique, et non à s’habiller de laine, comme le suggère l’étymologie du mot sûfî. Bien que le fait de porter de la laine fasse partie des caractéristiques apparentes des soufis, nous ne pouvons pas conclure que tout individu s’habillant de laine soit pour autant un soufi. Au contraire, le principe du soufisme réside dans les actes ainsi que dans la pureté intérieure. Bien que l’ascèse ne constitue pas l’unique origine du soufisme, son existence compte parmi les facteurs essentiels ayant préparé le terrain au soufisme islamique. Nous pouvons énumérer différents motifs quant au penchant des musulmans pour l’ascèse :

 

1 - Certains sont mus par leur piété et par leur désir de se rapprocher de Dieu. Leur ascétisme ne recouvre pas seulement le vêtement et la nourriture, mais tous les aspects de leur existence d’ascète et de dévot. Ils luttent alors contre leur âme et les désirs qu’elle engendre. Ces gens considèrent que Dieu est le témoin de leurs paroles et de leurs actes. Ils croient que l’être humain doit ressentir Sa présence en chacun de ses actes, qu’il doit craindre Sa colère et Son blâme, et toujours se souvenir que ce monde est éphémère, c’est pourquoi l’ensemble de ses grâces et de ses plaisirs, comme les biens, la position sociale, les femmes et les enfants… sont voués à passer, et à disparaître. Bien que l’être humain ne soit pas tenu de se détourner de tout cela, il doit cependant veiller à ne pas s’y attacher, de sorte à ne pas faire descendre des voiles et des obstacles sur son attention envers Dieu. On peut considérer les gens de ce groupe comme étant sincères dans l’ascèse et la dévotion.

 

2 – Certains se tournent vers l’ascétisme et la vie de derviche en raison de leur pauvreté.

 

3 – Certains trouvent un intérêt pour l’ascétisme dans le but de protester contre le mode de vie des riches qui passent leur vie dans l’opulence et le désir d’en avoir toujours davantage.

 

4 – Certains se tournent vers l’ascétisme dans l’espoir d’une vie au paradis et de la jouissance de ses grâces. Dans le noble Coran, et en particulier dans les passages destinés à effrayer les mécréants, il est maintes fois répété combien ce monde est petit, tout comme les grâces qu’il contient, tandis qu’est annoncée la bonne nouvelle du paradis et des grâces de l’autre monde. De ce fait, un certain nombre de musulmans ferment les yeux sur les plaisirs de ce monde et se consacrent à l’ascèse en vue de jouir du paradis et des grâces qu’il renferme.

 

5 – Certains penchent vers l’ascétisme en raison de leur crainte du châtiment de l’enfer. La crainte de l’enfer compte parmi les principales caractéristiques des musulmans de l’islam des origines. Cette crainte les empêche de commettre des péchés. Les versets se rapportant à la terreur et au châtiment de l’autre monde affaiblissent alors l’amour pour les plaisirs de ce monde dans l’âme des musulmans. Comme le dit Sâleh Murrî : « Lorsque l’un de ces ascètes (‘âbed) entendit ce verset du Coran (disant : ‘Ce jour-là, leurs visages seront tournés vers le feu de l’enfer ? Ils diront alors : ‘Ah si seulement nous nous étions soumis à Dieu et à Son Prophète (s)…’), il s’évanouit. Lorsqu’il revint à lui, il dit : ‘Ajoute à cela quelque chose qui me causera de la peine.’ Alors, je lui ai lu (‘Lorsqu’ils voudront revenir en arrière et sortir de là, ils y retourneront de nouveau et y brûleront…’). Lorsqu’il entendit cela, il tomba sur le sol et trépassa. » De même, il a été dit qu’Uways al-Qaranî se rendait souvent auprès des ascètes conteurs. Lorsqu’il les écoutait, il se mettait à pleurer. Quand ils mentionnaient l’enfer, 'Uways poussait des cris et s’enfuyait en pleurant. Les gens se mettaient alors à le poursuivre en criant : ‘Au fou ! Au fou !’ » (Ghazalî, Ihyâ’ ‘ulûm al-dîn, pp. 182-184).

La Mecque.

Les Muhajirûn, ceux qui ont suivi le noble Prophète (s) lors de son émigration de Makka à Madîna (Médine).

Ces deux termes sont à peu près interchangeables lorsqu’ils sont traduits en français. Ils comportent cependant des distinctions en arabe. Voir à ce propos l’article intitulé "Différence entre soufisme (tasawwuf) et gnose (‘irfân)."

De sûf (laine).

 

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