Evolution historique du soufisme (tasawwuf) et de la gnose (‘irfân) (3)

D’après ce que rapporte l’histoire, c’est à partir de ce segment temporel, qui correspond à la première moitié du deuxième siècle de l’Hégire lunaire, que l’ascétisme islamique commence progressivement à se changer en un vaste mouvement, pour ensuite prendre le nom de tasawwuf musulman. Par conséquent, l’ascétisme initie le début d’un mouvement moral fondé sur la purification de l’âme, ainsi que l’évitement de ce monde et de ses plaisirs. Parmi les caractéristiques manifestes de ce mouvement moral, on retrouve le penchant pour l’autre monde fondé sur la shari‛a, le Coran et la Sunna. La conception de Dieu et de l’autre monde instaurée par ce mouvement comporte une contraction fondamentale avec la conception qui est celle de la shari‛a officielle. La question de la crainte de Dieu est alors considérée comme un pilier essentiel de leurs enseignements et de leurs conseils. L’origine de cette crainte est légale. D’un autre côté, le groupe des Pleureurs (bakâ’în) - ainsi nommés parce qu’ils pleurent beaucoup par crainte de Dieu - prend forme parmi ces ascètes musulmans. On peut donc en déduire que l’ascétisme compose la première forme, simple et naissante, du soufisme musulman, qui dans la littérature historique islamique est connu sous le nom de ‘obbâd ou de zohhâd. Il a cours jusqu’à ce qu’un profond changement se réalise dans les conceptions religieuses des musulmans et que le tasawwuf prenne sa forme officielle et que ceux qui se font appeler « soufis » deviennent célèbres. Selon ce qui ressort des recherches et des analyses, Hâfiz Basrî est le premier à avoir employé le terme « soufi ». Ce terme apparaît dans le courant du deuxième siècle de l’Hégire lunaire et il est dit qu’Abû Hâshem al-Kûfî al-Sûfî est le premier à se trouver ainsi caractérisé par ce nom, alors qu’il vit précisément au cours de ce deuxième siècle. (Ghanî, Qâsem, Târîkh-e tasawwuf dar eslâm (Histoire du soufisme en islam), p. 19).

 

Durant le troisième siècle de l’Hégire lunaire, le soufisme fait face à un changement essentiel ; un changement qui provient de l’influence des cultures, dans le prolongement des débats sur la connaissance. Durant cette période, le soufisme musulman sort du monachisme et de l’isolement ascétique et pénètre l’aire des responsabilités sociales. Dans le même temps, sa vision du monde s’ouvre, s’éclaire et se remplit d’amour et d’espoir. Il s’oppose ainsi à la vision du monde fermée, obscure et découragée des Omeyyades et des Abbassides. C’est pourquoi il se consacre à exposer le vrai visage de l’islam et à donner une image claire de la clémence et de la miséricorde de Dieu. Il montre combien la relation entre l’être humain et Dieu est fondée sur l’amour, à l’opposé de l’image sombre et emplie de crainte et de terreur que les Omeyyades et les Abbassides donnent de l’islam. C’est à partir de cette époque que débute l’opposition des juristes de la voie des soufis. Le premier sacrifié de ce mouvement qui éclaire les esprits, est Mansûr al-Hallaj. La principale insatisfaction des tenants de la loi religieuse à l’égard des enseignements des soufis provient du fait que le Dieu Tout-Puissant, le Maître absolu et hautain est descendu de son trône pour atterrir sur le tapis, se trouvant désormais présenté comme un ami de l’être humain. Cela fait s’écrouler la question de la suprématie de la shari‛a et du califat, alors même que la religion des califes, des juristes et des oulémas est fondée sur ces points. Ces derniers préfèrent voir le calife comme le lieutenant sur la terre d’un tel Dieu, Tout-Puissant et orgueilleux, juché sur Son trône. (Ibn Jawzî, Talbîs-e Iblîs (La ruse d’Iblîs), pp. 397 à 402).

 

Parmi les autres caractéristiques du soufisme au troisième siècle de l’Hégire lunaire se trouve l’influence de la vision iranienne du monde et le début de la métamorphose du soufisme musulman. Car la crainte de Dieu, la fuite vis-à-vis de ce monde empruntant la voie de l’adoration, de l’ascétisme, et de même, les assemblées de prédications accompagnées de pleurs et de soupirs ne sont pas supportables pour les esprits des Iraniens aryens, c’est pourquoi ces derniers les remplacent par la joie, l’amour, la danse et la transe. (Badawî, ‘Abd al-Rahmân, Târîkh-e tasawwuf-e eslâmî (Histoire du soufisme islamique), p. 14). Bien que cette métamorphose ait à faire face à l’objection des shaykhs soufis et de certains religieux, elle est progressivement acceptée et la théorie de l’amour divin trouve peu à peu sa place dans le soufisme musulman. Ainsi, l’effort pour se rapprocher du Seuil divin est désormais guidé par l’amour et non par la crainte de l’enfer et du châtiment, ni par le désir d’accéder au paradis. De la même manière, les actes et les adorations des soufis prennent corps sur la base de la connaissance et non sur celle de l’imitation pure et simple. Ce changement provient d’individus tels que Râbi‛a, Hallâj, Ibrâhîm Adham, Sahl Shushtarî, Bâyazîd Bastâmî, etc. Par la suite, cette évolution se poursuit jusqu’à ce qu’apparaisse Abû al-Sa‛îd abû al-Khayr et d’autres, avec qui le mouvement se change en soufisme de l’amour, car en effet, ce groupe fait débuter son cheminement spirituel par la voie de la quête et la voie de l’amour, le fait de n’avoir nul besoin d’autrui et l’affirmation de l’unité divine. Après cela, le soufisme s’étend de jour en jour et se construit autour de notions comme l’extinction (fanâ), la permanence (baqâ’), l’exploration (kashf), la présence (shuhûd), la manifestation (tajallî) et l’illumination (ishrâq)… alors qu’il n’en était pas question au cours des époques précédentes.

 

En plus du changement qui intervient dans le contenu de l’ascétisme d’origine, on assiste également au cours des trois premiers siècles de l’Hégire lunaire à une modification du vocabulaire et des termes employés. Ainsi, lors du haut islam et, pour le moins, lors du premier siècle de l’Hégire, il n’existe pas parmi les musulmans de groupe portant le nom de soufi, et le tasawwuf est inconnu. Comme nous l’avons dit, le terme « soufi » apparaît au deuxième siècle de l’Hégire, mais le changement ne se limite pas à l’adoption du mot « soufi », cela va bien plus loin et petit à petit, le terme prend le sens de gnostique (‘âref), mais il n’existe pas d’information précise sur le moment à partir duquel le terme ‘âref est employé. Il y a d’ailleurs divergence sur ce point. Aussi, certains pensent que ce terme devient courant durant le troisième siècle de l’Hégire. (Tadhikrat al-Awliyâ’). Tandis que d’autres croient qu’il apparaît durant la première moitié du deuxième siècle de l’Hégire. (Abû Nasr Sirâj al-Tûsî, Al-Luma‛, p. 427).

 

En conclusion, le terme ‘âref devient courant après celui de « soufi » et ce durant le deuxième siècle de l’Hégire ou peu après, et il est possible qu’il désigne un soufi qui ne s’habille pas de laine. Voilà pourquoi, après quelques temps, le soufisme (tasawwuf) et la gnose (‘irfân) se retrouvent tellement liés et harmonisés l’un à l’autre qu’il est devenu difficile de les départager. De ce fait, certains ont employé ces deux termes indifféremment et avec la même signification, ne retenant même pas l’hypothèse d’une distinction à respecter entre les deux. Pourtant, ces termes sont non seulement différents sur le plan lexicographique et dans leur usage technique, mais également du point de vue de la voie et de la méthode qu’ils sous-entendent. Le temps ainsi que le développement graduel du soufisme et de la gnose ont fait apparaître de quoi les distinguer l’un par rapport à l’autre. A l’époque d’Ibn al-‘Arabî, avec l’apparition de l’aspect cognitif et philosophique de la gnose, cette distinction s’est faite plus palpable.

Soufisme.

Le code religieux.

Cette distinction entre soufi et gnostique basée sur le vêtement semble particulièrement faible, mais elle existe… Pour plus de détails à propos de la différence entre ces deux termes, voir l’article intitulé "Différence entre soufisme (tasawwuf) et gnose (‘irfân)".

 

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