Soufi (sûfî) et soufisme (tasawwûf) : essai de définition (1)

Différentes définitions ont été données du soufi et du soufisme. Certains grands noms du soufisme, comme Al-Qushayrî et Abû Hafs al-Suhrawardî ont apporté plusieurs formulations à ce sujet tout en rappelant que chacun donne une définition du soufisme et du soufi en se basant sur ses propres critères, son propre état, et que cela rend impossible d’unifier l’ensemble des définitions. Voici l’expression employée par Suhrawardî : « Les formulations des shaykhs au sujet de la signification du mot soufisme dépassent le millier. Il est donc pénible de les écrire toutes. Cependant, elles diffèrent au niveau du choix des mots, non au niveau du sens. » (Al-Suhrawardî, ‘Awâref al-ma‛âref, p. 24). Nous allons à titre d’exemple reproduire ici quelques-unes de ces définitions :

 

Soufi : « Disciple de la voie du soufisme, s’habillant de laine. » (Dictionnaire Dehkhodâ, Vol. 9, p. 13305).

 

« On appelle les soufis ‘soufis’ du fait que leurs secrets sont purs (sâf), tout comme leurs œuvres. Pour cette raison, on nomme soufi celui qui a purifié son cœur par Dieu, ou celui dont les transactions avec Dieu sont sincères, limpides, aplanies. » (Sajjâdî, Farhang ta‛bîrât-e ‘erfânî (Dictionnaire des expressions mystiques), p. 310).

 

« Le soufi est celui qui s’efforce continuellement d’atteindre la sanctification de l’âme, la purification du cœur et la transfiguration de l’esprit. » (Al-Suhrawardî, ‘Awâref al-ma‛âref, p. 24).

 

« Le soufi est celui qui en lui-même s’éteint et demeure en Dieu le Très-Haut, délivré des tempéraments et uni à la vérité des vérités. » (Tahânawî, Kashâf istilâhât al-Fanûn, Vol. 1, pp. 839-840).

 

« Le soufi est celui qui se dit à lui-même : ‘Mets de côté ce que tu as en tête, donne ce que tu as en main et n’échappe pas à ce qui viens à toi.’ » (Mohammad ibn Monawar, Asrâr al-Tawhîd (Les secrets de l’unicité), p. 285).

 

« Le soufi s’arrange pour que ce qu’il fait soit agréé par Dieu, de sorte à ce qu’il agrée ce que Dieu fait. » (Idem, p. 290).

« Abû Turâb Nakhshabî dit : ‘Le soufi ne fait rien d’obscur et avec lui tout ce qui est obscur devient clair’. » (Idem, p. 473).

 

L’imâm Abû Sahl Su‛lûkî dit : « Le soufisme consiste à tourner le dos à l’objection. » (Idem, p. 475).

 

Shiblî dit : « Le soufi ne voit pas dans ce monde quelque chose qui soit avec Dieu et qui ne soit pas Dieu. » Et également : « Le soufi est coupé de la créature et relié à Dieu, les soufis sont des enfants dans le giron de Dieu. » (Sajjâdî, Farhang ta‛bîrât-e ‘erfânî (Dictionnaire des expressions mystiques), p. 310).

 

Il dit également ceci : « Les soufis forment une famille dans laquelle l’étranger n’entre pas. » Et aussi : « Le soufi est comme la terre qui, bien que la saleté et l’impureté s’écoulent sur elle, ne produit que de la beauté. » Et : « Le soufi est comme la terre, sur laquelle marchent le pur et l’impur. Il est comme le nuage qui donne de l’ombre à toute chose. Il est comme la goutte qui abreuve toute chose. » (Idem).

 

Sahl ibn ‘Abdallâh dit : « Le soufi est celui qui considère que son sang est inutile et que ce qu’il possède est licite (pour les autres). » (Risâla Qushayriya, p. 127).

 

Thawrî dit : « L’attribut du soufi est la tranquillité dans le dénuement et la générosité dans l’abondance. »

 

Abû Hamza Baghdâdî dit : « Le signe du vrai soufi est d’être pauvre après avoir été riche, d’être méprisé après avoir été aimé et de passer inaperçu après avoir été célèbre. Tandis que le signe du faux soufi est d’être riche après avoir été pauvre, d’être aimé après avoir été honni et d’être célèbre après avoir été inconnu. (Idem, p. 469).

 

Rowaym al-Baghdâdî dit : « Les soufis s’appuient sur ces trois qualités que sont la pauvreté et l’indigence, l’habitude de la générosité et de l’abnégation, ainsi que l’objection et la liberté d’action. » (Idem, p. 470).

 

« D’une manière générale, ceux que l’on appelle soufis sont considérés comme faisant partie de ce groupe de musulmans qui prennent au sérieux l’appel que lance Dieu qui demande à ce que l’on réalise Sa présence dans le monde comme au creux de l’âme. Ils préfèrent adhérer à ce qui est caché plutôt qu’à ce qui est apparent, ils préfèrent la croissance spirituelle à l’adoration de la Loi, et la purification de l’âme aux interactions sociales. Concernant le débat portant sur la connaissance de Dieu, en plus de parler de la colère et de la gloire de Dieu, les soufis s’expriment au sujet de Sa miséricorde, de Sa bonté et de Sa beauté. » (William Chittick, pp. 52-53).

 

L’avis d’Ibn ‘Arabî à propos des soufis est intéressant et mérite qu’on s’y arrête. Il considère le soufi comme « le dépôt de Dieu le Très-Haut, car Dieu a parmi l’ensemble des créatures fait de l’être humain Son calife, il est le dépositaire de la création divine. Si l’être humain accomplit correctement sa mission (s’il garde et assume ce dépôt), il est un soufi, tandis que dans le cas contraire, il compte parmi les oppresseurs et les ignorants. » (Ibn ‘Arabî, Futûhat Makkia (Les illuminations de La Mecque), Vol. 2, p. 266. Résumé).

Ibn ‘Arabî estime que les soufis possèdent de nobles caractères, qu’ils ne se pensent pas eux-mêmes maîtres de quoi que ce soit, qu’ils ne s’appuient que sur Dieu et n’ont espoir qu’en Lui. Ils possèdent quelque chose de surnaturel et de ce fait, ils peuvent apporter la preuve de ce qu’ils prétendent, en cas de nécessité. Certains d’entre eux font en sorte que leur don devienne une chose courante, pour par exemple marcher sur l’eau ou voler dans les airs, aussi naturellement que nous marchons sur la terre. Ibn ‘Arabî dit au sujet du soufi qui se considère comme un intime du Seuil divin : « Ne te tourmente pas ni ne tourmente autrui. Soit comme celui qui se trouve soumis au changement, et si tu n’es pas ainsi, tu ne trouveras pas la vérité et tu n’atteindras pas au but. »

 

« Dans ces deux distiques, Ibn ‘Arabî expose le changement qui touche les états du soufi, alors même qu’il doit savoir que Dieu le surveille constamment et qu’il ne doit pas tourmenter autrui. Il croit que le changement consiste à être meilleur à chaque instant, meilleur qu’à l’instant précédent. Et en fin de compte, il doit s’en remettre à Dieu l’Immense, afin d’accéder au degré de la gnose. » (Sa‛îdî, Gol Bâbâ (Dictionnaire des expressions gnostiques d’Ibn ‘Arabî), p. 472).

 

Dans le livre Loghat Tasawwuf (Dictionnaire du soufisme), deux sens sont attribués au terme soufi : un lexicographique et l’autre technique. Pour le sens lexicographique, cela : « désigne celui qui porte de la laine, le terme dérivant de sûf (laine). » Et aussi : « Se dit d’un homme qui se convertit à l’école soufie, au soufisme, et qui en prend le caractère. » Pour le sens technique, c’est : « se purifier des désirs de son âme et considérer les choses de ce monde comme autant de manifestations de Dieu. » Autrement dit : « Nom de la religion de la secte des Gens de la vérité, qui se sont purifiés des désirs de leur âme et considèrent les choses de ce monde comme autant de manifestations de Dieu. Ces gens disent que cette secte des soufis (sûf) existait durant les temps anciens et que c’est pourquoi le mot soufisme tire son usage de leurs actes, de leurs actions. » (Dehkhodâ, Dictionnaire de la langue persane, Vol. 4, p. 59) et (Sa‛îdî, Gol Bâbâ (Dictionnaire des expressions gnostiques d’Ibn ‘Arabî), p. 164).

« Le soufisme, c’est avoir l’habitude du bien. Celui qui a davantage que toi l’habitude du bien est plus soufi que toi. L’habitude du bien, c’est éviter de se détourner (des autres), c'est-à-dire qu’il faut s’ouvrir à la bonne intelligence, à l’assistance mutuelle. » (Mohammad ibn Monawwar, Asrâr al-Tawhîd (Les secrets de l’unicité), p. 257).

« Le soufisme consiste en deux choses : regarder au loin et vivre de manière égale. » (Idem, p. 285).

« Le soufisme n’est réel que lorsqu’il est absolu et que rien ne subsiste hormis Dieu. » (Idem, p. 286).

Soufisme : « Dans le dictionnaire, se dit du fait de se vêtir de laine, ce qui est le signe de l’ascétisme et du renoncement au monde. Dans l’usage, ce mot concerne les mystiques, les gnostiques qui purifient leur cœur de ce qui n’est pas Dieu… qui s’abstiennent des interdictions et prêtent attention à ce qu’a dit l’Envoyé de Dieu (s). Cette communauté a le droit d’être désignée par le terme ‘soufie’. Pourtant, certains soufis ne méritent pas cette appellation et la revendiquent tout de même, mais n’ont en réalité rien à voir avec cette communauté. Les soufis comprennent plusieurs sectes. » (Ashraf Alî Thanwî, Kashf istilâhât al-fanûn, Vol. 1, p. 841).

 

On a interrogé Mohammad Jerirî à propos du soufisme. Il a répondu : « Il s’agit de choisir d’avoir l’habitude du bien et d’éviter l’habitude du mal. » (Qushayrî, Risâla Qushayriyya, p. 127).

 

Abû Ya‛qûb al-Mazâbilî dit : « Le soufisme est un état dans lequel les signes de l’attachement disparaissent chez l’être humain. » (Abû Nasr Sirâj al-Tûsî, Al-Luma‛, p. 25).

 

On a interrogé Junayd à propos du soufisme. Il a dit : « C’est ce qui vivifie ce que tu fais mourir en toi. » Il a également ajouté : « C’est ce qui te rend indifférent au fait d’être avec Dieu. » Et aussi : « Le soufisme est une bataille qui ne souffre aucun compromis. » (Qushayrî, Risâla Qushayriyya, p. 470).

 

Ma‛rûf Karkhî dit : « Le soufisme consiste à emplir ses actes de vérité et à désespérer de ce qui se trouve entre les mains des êtres humains. » (Idem).

 

On a interrogé Hosayn al-Mansûr à propos du soufisme. Il a dit : « Il est de nature unitaire, personne ne l’accepte et lui n’accepte personne. » (Idem, p. 469).

 

Shiblî dit : « Le soufisme consiste à ce que tu t’asseyes avec Dieu – Honoré et Glorieux – et que tu ne ressentes aucune tristesse. » Il dit plus loin : « Le soufisme est un éclair douloureux. » Et aussi : « Le soufisme consiste à s’immuniser de voir l’existence sous un jour matériel. » (Idem, p. 472).

 

On a interrogé Dhû al-Nûn al-Misrî à propos des soufis. Il a observé : « Ils forment un peuple. Dieu les a choisis entre toutes choses et ils ont choisi Dieu entre toutes choses. » (Idem, p. 473).

 

On a interrogé Simnûn à propos des soufis. Il a dit : « C’est ce qui fait que rien ne te possède et que tu ne possèdes rien. » (Idem, p. 470).

 

Abû al-Qâsem al-Dimeshqî rapporte : « On a demandé à Abû Bakr Kitânî : ‘Quel est ce savoir nommé soufisme ?’ Il a répondu : ‘Le moindre de ses effets est que tu n’en sors pas.’ » (Salamî, Tabaqât al-sufiya (Les degrés du soufisme), p. 370).

 

« Le soufisme consiste à se préserver, à ce que le serviteur ne regarde pas au-delà de sa limite, qu’il ne se tienne debout que pour son Seigneur. » (Kulâbâdî, Kholâseh shahr-e tasavvuf (Abrégé de soufisme), p. 268).

 

Abû ‘Alî Rudbârî dit : « Le soufisme est ce qui fait du seuil de l’Ami un chevet et que ce qu’Il décide ne s’égare pas. » (Qushayrî, Risâla Qushayriya, p. 472).

 

« Le savoir du soufisme compte parmi les nouveaux savoirs religieux en islam. La voie de ce groupe a toujours été considérée comme la façon dont Dieu guide par les peuples anciens, les grands compagnons, les disciples, et ceux qui sont venus après eux. Le principe de base consiste à s’attacher et à se tourner vers l’adoration, et à se couper de toute chose hormis l’attention envers Dieu le Très-Haut. Il s’agit également de se détourner de ce vers quoi tout le monde se tourne, à savoir : le plaisir et le pouvoir. Cela comprend le fait de se tenir éloigné de son humeur habituelle et celui de se réfugier dans la retraite spirituelle. » (Ibn Khaldûn, Moqaddima (Introduction), Vol. 2, p. 968).

 

« Dans une acception générale et étendue, le soufisme peut revêtir la signification d’introspection, de quête intérieure, de renouvellement de la foi et de mise en œuvre de l’islam. » (William Chittick, pp. 52-53).

 

(à suivre)

Darvish (Derviche) dans le texte.

Cela comprend ceux qui s’oppriment eux-mêmes.

Cette assertion n’est pas sans rappeler l’un des premiers devoirs du musulman : « encourager le bien et interdire le mal ». Il est assez étonnant d’observer que la plupart des définitions du soufi et du soufisme que nous rapportons ici sont rigoureusement les mêmes que celles que l’on s’attendrait à lire ou à entendre au sujet du musulman et de l’islam. Ce fait est plutôt troublant et pourrait prêter à penser que l’islam comporte lui aussi ses laïcs et ses religieux… alors qu’il n’est pas question de cela. Il est simplement question ici d’intensité. Il existe une définition qui rend assez bien cet aspect : « Ce qui est recommandé au musulman est obligatoire pour celui qui marche sur la voie spirituelle, comme ce qui est déconseillé au premier est interdit au second. » Bien qu’ici, il ne soit pas question de loi mais de conscience.

En ce sens où Dieu n’est avec personne.

Au sens de l’unicité de Dieu.

Cette définition est à rapprocher de la pratique de Zazen, qui consiste à « s’asseoir, simplement ».

Avec une telle définition, comment le musulman peut-il rester musulman et ne pas devenir soufi ?

 

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