Soufi (sûfî) et soufisme (tasawwûf) : essai de définition (2)

De l’avis d’Ibn ‘Arabî, le soufisme incarne la réalisation de la morale divine, qui elle-même conduit à la piété, et ce de telle manière que l’individu trouve le moment où il pourra s’appuyer sur le miroir de son cœur, débarrassé du vert-de-gris qui est celui des étrangers, pour soulever l’ensemble des voiles et des obstacles. » (Ibn ‘Arabî, Tadbîrât Ilahiya (Sagesses divines), p. 41. Version résumée). Il estime que « la condition pour accéder au soufisme est la sagesse, car la sagesse renferme la morale. De même, le prétendant au soufisme a besoin d’une connaissance complète et parfaite, et l’intelligence est à ce propos préférable, et a aussi besoin d’une forte présence en son âme, de sorte que les désirs de son âme ne le submergent pas et qu’il fasse du Coran sa direction et son modèle. Il se doit de se concentrer et de méditer constamment là-dessus pour que le soufisme lui soit facilité. Il ne peut pas pour autant sortir des limites des inférences des lois de Dieu qui forment la base, le modèle, ni agir selon son propre désir, car il en résulterait des dommages éternels et perpétuels. Par conséquent, le soufisme est la réalisation de la morale divine, et celui qui atteint ce degré obtient le savoir permettant de conquérir les créatures. Nous parlons ici clairement de l’être humain parfait, impeccable, qui ne commet jamais aucune faute et n’en commettra jamais. » (Ibn ‘Arabî, Futûhat Makkia (Les illuminations de La Mecque), Vol. 2, p. 266. Résumé).

Certains ont même donné une définition du soufisme en se basant sur les lettres qui composent le mot en arabe. Le mot tasawwûf est composé de quatre lettres, chacune comportant un degré : le représente le repentir (tawba) pour les mauvaises actions, le sâd incarne la sincérité (sidq) dans la demande, le waw symbolise la piété (wara‛) et le évoque l’extinction (fanâ’) dans l’unicité. (Istilâhât-e tasavvuf-e Gawharîn (Les termes techniques du soufisme de Gawharîn), p. 101).

 

Il en résulte qu’il n’existe pas de définition générale et arrêtée des termes « soufi » et « soufisme », car ces termes sont dépourvus de critère général. En effet, chaque soufi a défini le soufisme selon un angle particulier et en fonction de ses propres états, de sa propre condition intérieure. L’orientalise anglais Nicholson a engagé de nombreuses recherches et écrit de nombreux textes au sujet du soufisme dans l'islam. Il a notamment écrit à ce sujet : « Bien que les innombrables définitions du soufisme présentes dans les ouvrages en persan et en arabe soit intéressantes du point de vue historique, le meilleur profit que l’on puisse en tirer est qu’elles montrent que le soufisme est indéfinissable. » Il croit pour sa part que la définition que chacun donne du soufisme est basée sur ses propres sentiments, et non sur la réalité du soufisme. Il en va comme pour l’histoire de l’éléphant que Mawlavî a exposé dans le Mathnavî : dans l’obscurité, chacun donne une définition de l’éléphant qui reste limitée à ce qu’il en perçoit personnellement (sachant que personne n’est assez grand pour avoir accès à l’éléphant tout entier et ainsi le définir correctement…). (Nicholson, Les mystiques de l’islam, pp. 49 à 51).

 

Comme on a pu le voir, des définitions variées ont été données pour les termes « soufi » et « soufisme ». C’est pourquoi nous pouvons affirmer que l’on peut trouver quasiment autant de définitions du soufisme qu’il existe de soufis, et ce n’est pas là une exagération, car chaque soufi a une voie et une méthode et définit le soufisme en fonction de cela. Cependant, bien qu’il existe des expressions et des mots différents, leurs sens et leurs significations se rejoignent et toutes ces définitions expriment un principe qui est que l’être humain développe les bonnes qualités qui sont en lui autant que faire se peut, tandis qu’il éloigne de lui les défauts et ce qui est blâmable. L’ensemble des religions et des écoles philosophiques se sont efforcées de parfaire l’être humain, cet animal se tenant sur deux jambes que l’on connaît, à partir de l’animal à quatre pattes qu’il était, et d’éloigner de lui les états propres aux quadrupèdes. Tous croient qu’une telle chose est possible avec le temps, que les caractères détestables de l’être humain sont voués à disparaître et qu’ils peuvent être remplacés par de belles qualités tout à fait agréables. Par conséquent, le principe du soufisme s’appuie sur la purification et sur l’éducation de l’âme. C’est là ce qu’ont exprimé la plupart des grands personnages dans leur définition du soufisme : le soufisme est une méthode pratique qui, distillant l’amour présent en l’être humain, le fait passer de ce qui est vil et bas à une cime élevée, transformant ainsi sa nature.

 

Voici la façon dont Hâfez exprime ce point :

 

Lâche le cuivre de l’existence et mets-toi en marche, comme les morts

Là, trouve l’alchimie de l’amour, et devient or

Eloigne de ton degré le sommeil et la pitance

Là, atteins ce que tu es : sans sommeil et sans pitance

 

En sus, beaucoup de définitions données par les shaykhs soufis corroborent cette signification. Parmi elles, voyons la définition que donne Abû Sa‛îd abû al-Khayr du soufisme et du soufi. Celui-ci considère le soufisme comme l’acte de regarder d’un côté et de regarder de manière égale ; cette affaire se réalise avec le temps et l’être humain se trouve alors capable d’éloigner de sa nature ce qui est vil et bas pour acquérir à la place de cela, de belles et bonnes qualités. En d’autres termes, l’être humain doit garder son désir en lui et s’éteindre en lui-même et ainsi, il ne verra que Dieu et verra chaque chose, même la plus mauvaise, comme une bonne chose. Le soufi est celui à qui s’adresse cette injonction : « Mets de côté ce que tu as en tête, donne ce que tu as en main et n’échappe pas à ce qui viens à toi. » Cette définition qu’Abû Sa‛îd nous donne du soufi indique également que pour devenir soufi, l’être humain doit purifier son existence des bassesses morales.

 

« Mets de côté ce que tu as en tête » 

Les érudits l’ont ainsi interprété : tant que l’être humain ne fait pas disparaître l’orgueil, la vanité, la fierté et l’amour propre qui se trouvent en lui, tant qu’il ne les éjecte pas hors de sa tête, il restera éloigné de la dignité humaine. Autrement dit, il n’a pas d’intimité avec les gens, avec les créatures de Dieu, il ne se voit pas comme eux, il se pense comme une personne, une créature d’une autre sorte.

 

« Donne ce que tu as en main ».

C'est-à-dire, donne ce que tu possèdes en termes de bien, de fortune et de position sociale, car si l’être humain n’est pas généreux et s’il ne fait pas montre d’abnégation de soi, il est alors comme les oppresseurs, les transgresseurs qui veulent le monde entier pour eux et qui vont jusqu’à tenir les gens en captivité afin de parvenir à leurs fins. Par conséquent, le don constitue l’un des plus grands inhibiteur de la violence et du meurtre perpétrés par l’âme, parce que l’abondance des biens de ce monde et la fortune engendrent la corruption du cœur et l’altération de l’esprit. C’est pourquoi le vrai soufi est celui qui donne tout ce qu’il a à ceux qui en ont besoin.

 

« N’échappe pas à ce qui viens à toi » 

Cela a pour sens : tiens-toi debout face aux difficultés et aux épreuves, ne cherche pas à leur échapper dès qu’elles se présentent. De même, fais preuve de patience face aux propos désobligeants et inconvenants qui te sont adressés par les gens, ne te mets pas promptement en colère, car certains, lorsqu’ils font face à ce type de propos, sortent de leurs gonds et se changent en bête sauvage, alors qu’un tel caractère ne convient pas à la dignité humaine. Cependant, comme on peut l’observer dans le monde contemporain, la guerre, la polémique et le meurtre de gens sans défense n’ont d’autre cause que la sauvagerie et l’érection de l’âme en divinité. (Halabî, ‘Alî Asghar, Mabânî ‘irfân va ahvâl-e ‘ârefân (Fondements de la gnose et états des gnostiques), pp. 28 à 33).

 

Par conséquent, celui qui se voit meilleur que les autres et ne supporte pas l’objection et la critique d’autrui se trouve exclu de l’assemblée de ceux qui sont désintéressés et libres. Les soufis comparent ce type de gens à des enfants qui jouent continuellement avec eux-mêmes, se prennent pour des princes et n’aiment pas leurs semblables. C’est pourquoi il n’est pas question d’amour propre dans le soufisme, car le soufi doit aimer toutes choses, y compris les épreuves et les difficultés, considérant qu’elles font partie de lui-même. De manière générale, le vrai soufi est celui qui s’efforce continuellement de débarrasser son âme des pollutions intérieures afin de pouvoir, par ce moyen, s’éteindre en lui-même, en faisant s’éteindre ces défauts inconvenants, et atteindre la permanence en Dieu.

Insân al-kâmil.

Le waw (w) doublé d’un tajdîd (répétition) ne compte qu’une fois.

Rûmî.

 

Photos aléatoire

Masjed Jâmeh' - Ispahan (21) : Imâmzâdeh Esmâ'îl - Ispahan (2) : Imâmzâdeh Esmâ'îl - Ispahan (4) : Madresseh Tchahâr Bâgh - Ispahan (2) : Masjed Hakim - Ispahan (8) : Madresseh Tchahâr Bâgh - Ispahan (16) : Madresseh Tchahâr Bâgh - Ispahan (15) : Tiflân-e moslem - Irak (1) : Karbalâ (2) :

Nous contacter

Accusantium doloremque laudantium, totam rem aperiam, eaque ipsa quae ab illo inventore veritatis et quasi architecto.
Nom
E-mail
Message *