Etude lexicologique du terme « soufi » (sûfî)

Des points de vue variés existent à propos de l’étymologie et de l’emploi du mot « soufi » :

 

1- Certains pensent que le mot « soufi » est le surnom que l’on donne à un groupe particulier, et qu’il ne provient pas de l’arabe. Qaysharî se trouve parmi ceux-là. Il dit à ce sujet : « C’est ce mot qui l’a emporté afin de désigner cette secte. On dit : ‘Untel est un soufi’. Et on appelle l’ensemble le ‘soufisme’ (tasawwuf / تصوّف). Aussi, tout individu se lançant dans une quête et rejoignant ce groupe est appelé ‘soufi’. Il ne s’agit pas d’un néologisme apparu au sein de la langue, d’un terme qui se soit construit (à partir d’une racine ou de mots plus anciens). Selon ce qui est le plus probable, il s’agit d’un surnom, comme il existe d’autres surnoms. » (Risâla Qayshariya, pp. 467-468).

 

Qaysharî a exposé différents avis à propos de l’étymologie du terme « soufi » et les toutes a réfuté. Il n’a retenu que le premier avis.

 

2- Le mot provient de Safa (صفه). Ceux que l’on appelle les Gens de Safa forment un groupe de Compagnons du Prophète (s) qui comptent parmi les musulmans pauvres de la première époque islamique. Ils n’ont pas de maison où demeurer et élisent domicile dans le safa (la terrasse couverte) de la mosquée du Prophète de l’islam (s). (Suhrawardî, ‘Awarif al-Ma‛ârif, pp. 24-25). Qaysharî réfute ce point de vue, car selon lui le mot « soufi » ne dérive pas de Safa, qui donc n’en constitue pas l’origine. Voici de quelle manière Qaysharî expose ce point de vue : « Si l’on dit qu’ils tirent leur nom du safa (la terrasse couverte) de la mosquée du Prophète de l’islam, il n’y a pas de lien entre safa et ‘soufi’. » (Risâla Qayshariya, p. 468).

 

3- Le mot « soufi » provient du mot safâ (صفا) en raison de la pureté intérieure que les soufis obtiennent grâce à leur ascétisme. (Esfahânî, Abû Nu‛aym, Hiliat al-Awliyâ’, Vol. 1, p. 17). Qaysharî dit à ce sujet : « Si l’on dit qu’ils tiennent leur nom de safâ (la pureté, la sérénité), il faut savoir que ce terme est éloigné des requis lexicaux. » (Risâla Qayshariya, p. 468). Qaysharî indique ici le fait que sur la base des règles de la déclinaison arabe, safâ et « soufi » n’ont pas la même racine et il n’est donc pas possible de produire une telle étymologie. Abû Al-‘Alâ’ al-Ma'arri pense que les soufis n’étaient pas satisfaits d’être reliés à la laine (sûf / صوف) et que c’est pour cette raison qu’ils ont prétendu que la dévotion envers Dieu et l’adoration qu’ils Lui consacrent font d’eux des sâfî (purifiés), et qu’ils ont atteint à la pureté intérieure. (Abû al-‘Alâ’, deuxième partie, p. 105).

 

Bien que Qaysharî explique que le mot « soufi » ne peut provenir de safâ, la preuve qu’il fournit afin de s’opposer à l’avis d’Abû al-‘Alâ’ n’est pas satisfaisante. En effet, le fait de s’habiller de laine constitue l’un des signes parmi d’autres d’une école, d’une façon de se conduire, d’un ensemble de coutumes. Le seul fait de porter de la laine n’est pas en mesure de conduire l’être humain à la perfection spirituelle. Au contraire, l’être humain accèdera à la pureté intérieure du fait de sa servitude vis-à-vis de Dieu. Certains parmi les soufis de la première époque de l’islam atteignent ce degré grâce à leur dévotion et à leur ascèse, or le fait de porter de la laine consiste en l’une de leurs coutumes particulières. En effet, selon ce que rapporte l’histoire, les vêtements de laine ont fait l’objet de l’utilisation et de la recommandation du Prophète de l’islam. Par conséquent, il semble peu probable que les soufis aient été mécontents d’avoir été caractérisés par le fait de suivre une des traditions du Prophète de l’islam (s), ni de voir leur école prendre le nom (sûf / laine) de cette tradition. En plus de cela, la conduite de la plupart des véritables soufis inclut aussi de ne parler à personne de leurs états intérieurs ; la majeure partie du temps, ils gardent leurs états et leurs secrets cachés, et ne les divulguent pas. Cependant, à l’inverse de ce qu’ils cachent, des choses qu’ils gardent en eux, leur aspect extérieur est manifeste, c’est pourquoi l’apparence de la plupart d’entre eux est visible et attire l’attention. De là provient probablement le lien que l’on fait entre eux et la laine. Cela étant, il ne faut pas ignorer le fait que derrière leur apparence simple, se cachent des perfections spirituelles. Autrement dit, il est possible d’affirmer qu’il existe une double relation entre leur apparence et leurs perfections spirituelles, car les perfections et les vertus spirituelles se trouvent en réalité à l’origine du choix de leur apparence d’une part, tandis que leur apparence exprime leurs perfections spirituelles d’autre part.

 

4- Le rapprochement entre « soufi » et saf (صف / rang) provient du fait qu’ils se trouvent au premier rang en matière de faveur et de proximité vis-à-vis de Dieu. Qaysharî réfute également cette idée en raison de son absence de conformité quant à la déclinaison arabe. Il approuve que les soufis se trouvent au premier rang en matière de proximité avec Dieu, mais pour lui cela reste limité au sens et il n’est pas question ici d’étymologie. Car toute chose que l’on rapproche de la notion de rang (saf) est appelée safî, et non « soufie ». Par conséquent, au regard de la grammaire arabe, « soufi » ne peut être relié à saf. Voici ce qu’en dit Qaysharî : « Si l’on dit qu’ils ont un rapport avec le premier rang, c’est comme dire qu’ils viennent au premier rang en raison de leur proximité avec Dieu le Très-Haut, [ce qui est juste, cependant] il n’est pas question ici d’étymologie. Cette secte est mieux connue par ceux qui, pour la nommer, font intervenir une comparaison verbale ou un sens étymologique. » (Risâla Qayshariya, p. 468).

 

5- Le mot « soufi » vient du terme grec sophia (sufa ou sufia dans sa prononciation arabe), qui désigne la sagesse. (Birûnî, Abû Rayhân, Tahqîq ma li'l-Hind), (Hamâ’î, Muqaddima Misbâh al-Hidâya, p. 65).

La plus grande partie des chercheurs n’a pas approuvé ce point de vue. Parmi eux, Nicholson et Massignon ont donné les raisons pour lesquelles ils l’ont réfuté :

a) Le « s » grec correspond au sîn arabe (le « s » simple / س), et non au sâd (le « s » emphatique / ص) utilisé dans le mot « soufi » (صوفي).

b) Dans le vocabulaire araméen, il n’existe pas de terme par lequel on puisse passer de de sophia ou sophos, à « soufi ».

c) Selon ce que rapporte l’histoire, le mot « soufi » apparaît durant la première moitié du deuxième siècle de l’Hégire, à savoir avant que débute le processus de traduction, or, pour trouver un mot grec dans la langue arabe, il faut nécessairement attendre au minimum les premières traductions entre ces deux langues. (Ghanî, Qâsem, Târîkh-e Tasawwuf dar Eslâm (Histoire du soufisme en islam), pp. 44-45).

 

6- Le mot « soufi » provient de Sûfa, qui est le surnom de Ghawth ibn Murra, le premier à se couper du monde pour Dieu et à se vouer totalement à Son service. Il devient par la suite l’administrateur des affaires de la Ka‛ba. Pour cette raison, ceux qui ressemblaient à Sûfa ont été appelés « soufis ». (Ma‛sûm ‘Alîshâh, Tarâ’iq al-Haqâyiq, Vol. 1, p. 106). Au sujet de l’attribution du surnom Sûfa à Ghawth, on raconte ceci : sa mère ne voit survivre aucun de ses fils. Elle se rend à la Ka‛ba et fait un vœu afin que survive ce dernier fils. Ce vœu stipule qu’elle doit le consacrer à la maison de Dieu, ce qu’elle fait. Un jour de grande chaleur, elle voit son fils sans connaissance allongé sur le sol. Elle dit alors : « Mon fils est comme un sûfa (un brin de laine). » Il est désormais connu sous ce nom. (Ibn Jawzî, Talbîs Iblîs, p. 161). Concernant la réfutation de cette explication, voici ce que l’on peut trouver : « Ce rapprochement également ne conduit nulle part, car les Banî Sûfa, dont la plupart sont des ascètes et des adorateurs, sont des gens voués au service, aussi, la communauté soufie correspond-elle à ces gens-là. Cependant, il est absolument établi et certain qu’il n’est pas possible d’accepter cette signification ni d’affirmer qu’elle est la véritable cause de cette dénomination. (Hamâ’î, Tasawwuf dar Eslâm (Le soufisme dans l’islam), p. 58).

 

7- Le mot « soufi » vient de sûfâna (صوفانه) (une herbe fragile et courte) : les soufis se contentant de l’herbe du désert, ils sont appelés ainsi. Ce point de vue n’a pas été considéré comme juste non plus, car ce qui est rattaché à sûfâna se dit sûfânî, et non sûfî. (Ghanî, Târîkh-e tasawwuf dar eslâm (Histoire du soufisme en islam), p. 39).

 

8- L’étymologie du mot « soufi » est donnée par l’expression sûfat al-qafâ, qui désigne le duvet qui pousse sur la partie postérieure / inférieure de la tête. Les soufis sont comme ces cheveux : doux et tranquilles, et sont donc appelés ainsi pour cette raison. (Dehkhodâ, Loghat nâmeh (Dictionnaire de la langue persane), Vol. 9, p. 13308). Là encore, les règles de la grammaire arabe ne permettent pas de retenir cette hypothèse, car l’adjectif qui provient de sûfat ne peut être sûfî.

 

9- Dans la langue arabe classique, le mot « soufi » désigne le vendeur de laine, et non celui qui se vêt de laine. Ce type d’emploi n’a cependant pas cours dans la langue persane. On peut penser que l’attribution du terme « soufi » à ceux qui se vêtent de laine, correspond à un emploi forgé par les locuteurs de la langue persane demeurant à Basra et à Kûfa, et que cet usage s’est ensuite généralisé à l’ensemble de l’Arabie. Or, là encore, il a été dit que cette étymologie du mot « soufi » est étrangère à la grammaire arabe. (Hamâ’î, Jalâl al-Dîn, Muqaddima Misbâh al-Hidâya, p. 82).

 

10- Le terme « soufi » dérive de sûf (صوف), qui désigne le fait de se tourner dans une direction et de se détourner (du reste), car les soufis se tournent uniquement vers Dieu et se détournent (de ce qui n’est pas Dieu). (Dehkhodâ, Loghat nâmeh (Dictionnaire de la langue persane), Vol. 4, p. 5933).

 

11- Le mot « soufi » tient son étymologie de sûf (صوف), qui désigne la laine. Ce point de vue est préférable aux autres, si l’on en croit les arguments donnés ci-dessous :

a) Ce point de vue est confirmé par la plupart des grands noms du soufisme et de la gnose musulmane, dont Abû Nasr Sirâj al-Tûsî, Abû Bakr Mohammad Kolâ Âbâdî, Abû al-Hasan Al-Hujwayrî, etc.

b) Il est également accepté par la plupart des chercheurs orientaux et occidentaux, dont Ibn Khaldûn, Ma‛sûm ‘Alîshâh, ‘Umar Farûj, Zarrîn Kûb, Dehkhodâ, Edward Brown, Henry Corbin, etc.

c) Il ne déroge pas aux règles de la grammaire arabe.

d) Il s’accorde au contexte et aux preuves historiques.

e) Il correspond à la Sunna du Prophète de l’islam (s), sur la foi des hadiths et des traditions.

 

Les grands noms du soufisme et de la recherche confirment le point de vue d’Al-Tûsî

 

« La preuve en est que les soufis ne se réclament pas, comme les oulémas, les dévots ou les rapporteurs de hadiths, d’un savoir particulier ni d’un état particulier, et contrairement aux autres, ils sont les seuls à ne pas se cantonner dans une position, un savoir ou un état, embrassant au contraire l’ensemble des savoirs et des vertus, leur cheminement vers la perfection les faisant passer par des états et des degrés différents. C’est pourquoi leur dénomination les associe à leur apparence seule, qui en l’occurrence consiste à se vêtir de laine. Le titre simple et populaire de « soufi » indique la totalité de leurs vertus et de leurs perfections. Il en va de même pour les Compagnons de son Excellence ‘Isâ (as), que l’on nomme hawârî ; ils forment une communauté s’habillant de blanc. Eux également sont caractérisés par leur apparence vestimentaire. » (Al-Luma‛, pp. 20-22).

 

Le point de vue de Kolâbâdî

 

Kolâbâdî relate également les différentes manières de remonter l’étymologie du mot « soufi ». Parmi les différents avis, il confirme l’étymologie donnée par le mot sûf (صوف / laine). Il explique que les soufis sont connus par cette appellation du fait de leur aspect extérieur et des vêtements qu’ils portent, car ils se sont choisi des vêtements pour se couvrir et non pour rechercher le confort et la beauté. Ainsi, ils se contentent de vêtements de laine rude. De même, il considère que relativement au vocabulaire et à la grammaire arabe, l’étymologie consistant à relier le mot « soufi » à sûf est correcte. (Kholâseh Sharh-e Ta‛rif, pp. 38-46).

 

Le point de vue d’Ibn Khaldûn

 

« Visiblement, il est dit que le mot susmentionné dérive de sûf. Du fait qu’ils s’en vêtissent ordinairement, ils s’en trouvent caractérisés. Ils sont en désaccord avec les gens sur le fait de porter des vêtements précieux et inclinent à porter de la laine. » (Muqaddima Ibn Khaldûn, Vol. 2, p. 969).

 

Confirmation du contexte historique

 

Si l’époque à laquelle apparaît le soufisme musulman correspond au deuxième siècle de l’Hégire, il est indubitable que se vêtir de laine et même, le titre de « soufi », existaient avant cela. C’est pourquoi il est dit que les vêtements en laine comptent parmi les coutumes des moines chrétiens, qui sont imités par les Arabes, avant même l’avènement de l’islam. (Aghâlî, Vol. 4, p. 122). Dans le Talbîs Iblîs, il est écrit qu’au tout début de l’apparition du soufisme, certains considèrent le fait de porter de la laine comme une innovation prise des chrétiens (p. 196). En fin de compte, les vêtements de laine ont cours parmi les ascètes chrétiens et musulmans, en raison de leur rudesse et du fait qu’ils ne sont pas prisés.

 

Confirmation des hadiths et des traditions

 

Il se trouve de nombreux hadiths sur la base desquels on sait que le vêtement des prophètes antérieurs, comme celui de son Excellence Mohammad (s) et de ses Compagnons, est composé de laine : « ‘Isâ (as) portait un vêtement de laine, il mangeait les fruits des arbres, et passait la nuit à l’endroit même où il se trouvait lorsque le soir venait. » (Suhrawardî, ‘Awarif al-Ma‛ârif, p. 24).

Un hadith rapporte que lorsque Mûsâ ibn ‘Imrân (as) se trouve dans la vallée sacrée pour avoir son entretien intime avec le Seigneur, son vêtement est fait de laine, sa culotte est faite de laine, ainsi que le chapeau qu’il a sur la tête, etc. » (Idem, p. 25).

Anas dit : « L’Envoyé de Dieu (s) exauçait l’invitation de l’esclave, montait l’âne et portait un vêtement de laine. » (Idem).

De même, on rapporte un hadith de son Excellence Mohammad (s) dans lequel il recommande le vêtement de laine et en présente les avantages (Muhâdhirât Esfahânî, Vol. 2, p. 58).

L’Imâm al-Sâdeq (as) rapporte du Prophète (s) : « Il se trouve cinq choses que je ne laisserai pas, jusqu’au seuil de la mort et qui après moi feront partie de ma Sunna. Voici ces cinq choses : 1. Le fait de s’asseoir sur le sol et de partager le repas des esclaves. 2. Le fait de monter l’âne sans couverture. 3. Le fait de traire soi-même les chèvres. 4. Le fait de saluer les enfants. 5. Le fait de porter de la laine. (Majlesî, Bihâr al-Anwâr, Vol. 6, p. 99).

Il est ici un point digne d’intérêt : faire dériver le mot « soufi » de sûf ne provient pas uniquement du fait de porter de la laine, car ce vêtement est employé en tant que symbole d’une école et de pratiques particulières.

Bassora.

Jésus (as).

Il s’agit certainement de fruits sauvages.

Moïse (as).

En leur disant : « Salâm ».

 

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