Que nous apprend la philosophie et quel profit tirons-nous de son enseignement ? (1)

La réponse à la question portant sur la raison d’étudier la philosophie est visiblement très simple. Tout individu étudiant la philosophie aime nécessairement la philosophie, sinon il ne l’étudierait pas. Cependant, pour que cette réponse soit valide il faut que l’on s’adresse aux étudiants en philosophie, aux lycéens, et qu’on leur demande pourquoi ils étudient la philosophie, et que l’on interroge en particulier leurs professeurs afin de savoir à quel point ils sont demandeurs. Ainsi, en réalité il ne s’agit pas de se demander pourquoi des gens choisissent l’option philosophie lors de l’examen d’entrée à l’université.

 

Pourquoi la philosophie existe-t-elle ?

 

En vérité, nous voulons savoir pourquoi la philosophie existe et pour quelle raison Socrate et Platon s’y sont adonnés. Pourquoi existe-t-elle encore à notre époque et se trouve-t-elle toujours enseignée ? Là encore, il est possible de répondre que l’on étudie la philosophie pour la même raison que l’on étudie la littérature, la physique, la géographie ou la médecine, et qu’il n’est pas nécessaire qu’un pourquoi à son enseignement et à son étude existe. Cette fois également, la réponse est issue d’un malentendu, c'est-à-dire que sans avoir bien compris le sens de la question, on considère la philosophie comme un savoir au même titre que les autres savoirs, pour ensuite aborder son enseignement comme quelque chose d’ordinaire. Cependant, il se peut que ceux qui répondent à la question en avançant qu’ils ne mélangent pas la philosophie avec les savoirs de peu d’importance, ajoutent que la philosophie renferme les vérités et que l’on ne peut donc ignorer son étude. Ceux-là n’acceptent pas que l’on doive étudier le savoir du fait des avantages particuliers ou déterminés qui sont les siens. Les nombreux avantages liés aux divers savoirs sont évidents, pourtant des débats subsistent au sujet de l’utilité de la philosophie. Aristote, qui considère que la dignité du savoir est secondaire par rapport à la dignité du sujet, dit que la théologie est le plus noble des savoirs, parce que c’est celui qui apporte le moins de profit. De fait, selon lui, le plus noble des savoirs doit se trouver exempt de profit et de quête de profit. En faisant un tour dans le monde d’Aristote, nous constatons que l’agrément et l’opposition vis-à-vis de la philosophie diffèrent de l’agrément et de l’opposition en usage à l’époque actuelle. Socrate revendique deux groupes ; l’un est plutôt composé de politiciens, et ce sont d’ailleurs eux qui le tuent, tandis que l’autre est constitué par les sophistes, qui s’opposent à lui tant sur les plans du savoir, du débat que de l’opinion. L’erreur serait de considérer ces deux groupes comme n’en formant qu’un seul. Ceux qui tuèrent Socrate auraient également pu tuer Pythagore le sophiste.

 

Les opposants à la philosophie

 

Le sophisme et la philosophie font leur apparition à la même époque et la philosophie, dès le début de sa genèse, d’une manière générale, fait face à deux groupes d’opposants. Le premier groupe se compose de défenseurs des traditions ayant cours ainsi que des idées et des croyances usuelles, ils sont de rudes et farouches opposants à la philosophie et se cantonnent dans leurs positions. Les gens de ce groupe n’écoutent pas les discours des philosophes. Comment pourraient-ils d’ailleurs le faire, sachant qu’ils ne sont pas des gens de compréhension et de savoir ? En revanche, les sophistes se revendiquent comme des gens instruits. Au lieu de la philosophie, ils étudient la technique du discours. Calliclès, dans le Gorgias de Platon marque une différence entre la justice naturelle et la justice sur décret. Il accuse Socrate de ne pas avoir compris cette distinction. Se référant à des exemples tirés de l’histoire et de l’observation de la nature, il conclue que le plus fort, selon les lois naturelles, peut et a le droit d’imposer sa force aux plus faibles, tandis que les codes de lois enchaînent les êtres humains. Afin de faire autorité sur eux, elles leurs suggèrent des ambitions qui ont été conçues et fabriquées par la pensée des faibles. Calliclès est dégoûté par les lois et l’éducation. Il met Socrate en garde contre les esprits de la philosophie. Il dit : « Si un être humain se tourne un peu vers la philosophie, ce n’est pas mauvais, mais si ce penchant, cet intérêt, cette attention, cette occupation dépassent la limite, elle le conduira à sa perte. Il faut laisser la philosophie aux jeunes et à la jeunesse, car ceux qui s’occupent de philosophie après cet âge, même s’ils possèdent une saine nature, de saines dispositions, perdront ce qui font d’eux des hommes… ils seront sans expérience et resteront étranger à la vie. » (Citation de Werner Jaeger, Paideia, pp. 771 et 772).

Dans le Gorgias, Calliclès rappelle ceci à Socrate : « Avec ce point de vue que tu as à propos des lois, de la justice et de l’injustice, et de l’éducation, si un jour on t’accuse, tu ne pourras même pas te défendre. » Là d’ailleurs, Calliclès parle comme s’il avait pour dessein d’assassiner Socrate. Aristophane également, dans la pièce de théâtre intitulée Les nuées, projette de juger et de condamner Socrate. Il ne s’agit pas ici de dresser des preuves d’une collaboration entre Aristophane, les sophistes et les assassins. Par ailleurs, les dires prétendant que Socrate est opposé à la démocratie d’Athènes et que ce sont les démocrates athéniens qui l’ont tué sont faux. La ville d’Athènes juge et condamne Socrate pour le crime consistant à exposer ses questions philosophiques, et c’est pour cette raison que son illustre élève, Platon, s’efforce tout au long de sa vie et dans toutes ses œuvres de défendre la philosophie. Et c’est après cela qu’Aristote trouvera la possibilité et le loisir de classifier les savoirs et de rédiger ses ouvrages sur les codes de lois, la nature, le surnaturel, la morale, la politique, la poésie, la dialectique et les discours.

 

Le profit du savoir

 

Comme nous l’avons dit précédemment, Aristote déclare que la théologie est le plus noble des savoirs, parce qu’il est celui qui octroie le moins de profit. Il ne fait aucun doute qu’en disant cela, il tient compte des avis et des déclarations des sophistes. Cependant, Aristote ne veut pas nier le savoir profitable, c’est seulement que la pensée de son époque veut que tous se tournent vers le savoir profitable et se détournent de celui qui n’apporte pas de profit. Aussi, quel est l’objet d’Aristote lorsqu’il relie l’absence de profit à la noblesse du savoir ? Dans cet énoncé, il considère l’origine et le terme du savoir. Le débat sur le profit du savoir nous détourne continuellement de son origine, de sa source. C’est comme si nous nous tenions debout, doués d’une sagesse parfaite face au monde, aux choses, aux existants, au bien et au mal, et que nous élisions ce qui est profitable. Ou comme si nous nous occupions de créer nos propres nécessités naturelles et faisions apparaître le savoir. Il est vrai que lorsque nous observons ce que sont les sciences aujourd’hui dans l’ensemble, nous trouvons davantage de savoirs « à valeur ajoutée », tandis que les gens qui les étudient sont eux aussi plus nombreux. Ils jouissent également d’une meilleure considération sociale (et parfois, cette considération se trouve elle-même à l’origine du désaveu de la philosophie et de l’art), or le savoir comporte une origine, une cause que nous pouvons déterminer comme étant bonne ou mauvaise, et son caractère profitable ou préjudiciable en découle également. Aussi, le débat ne consiste pas à se demander si l’être humain s’occupe de choses inutiles. De même, personne ne pense que l’être humain, en tant qu’être vivant, limite continuellement ses efforts pour rester en vie, ou que son but est de ne pas faire avancer ce qu’il y a de profitable dans l’existence, son savoir compris. Personne ne pense que fonder son savoir sur l’idée de profit ne puisse mener qu’à la corruption. Il est possible de concevoir qu’au début, l’être humain ne sachant pas bien quels étaient ses intérêts, et que son intelligence ne se trouvant pas suffisamment développée pour différencier le savoir utile du savoir inutile, il a progressivement acquis cette connaissance et qu’à l’époque moderne il a déterminé qu’il fallait choisir et étudier le savoir avec lequel on pouvait changer le monde et rendre la vie plus simple. Conformément à cette opinion, l’être humain a progressivement mis de côté les illusions et les savoirs superflus pour accéder au savoir profitable reconnu par tout le monde. Il se peut qu’afin de prouver cette revendication, on ferme également parfois les yeux sur le profit du savoir en alléguant que la philosophie contient des questions sujettes à dispute et pour lesquelles on ne peut espérer de consensus, qu’elle n’a pas pu convenir au tempérament des gens, et que c’est pour cette raison que le savoir moderne d’aujourd’hui ne lui a laissé aucune place. Tout ce qui reste de paroles « philosophiques », si elles ne dérangent pas, sont du moins superflues et dans le meilleur des cas relèvent de la distraction. Bien que cette acception soit courante et que la plupart des savants des différentes disciplines pensent ainsi et acquiescent, il s’agit d’une parole réputée et répétée, qui n’est basée ni sur la réflexion ni sur la recherche. Celui qui pense que toute chose doit apporter un profit immédiat et garantir un intérêt déterminé n’a ni de patience ni de fermeté pour instituer quoi que ce soit et ne croit même peut-être en aucune origine. Héraclite dit que les ânes aiment mieux la paille que l’or. Il ne s'agit pas ici de dire que le fait de viser le profit est mauvais et que le savoir doit être sans profit, au contraire, le caractère désintéressé de la philosophie constitue la source de bien des profits.

 

Platon et l’effort pour la réalisation de la philosophie

 

Revenons à Platon. Ceux qui lisent ses œuvres disent qu’il s’efforce de définir des vertus comme l’amitié, le courage et la justice, qu’il dit de quelle manière doit vivre l’être humain, comment doit être la cité qui convient à la vie des êtres humains, comment il doit les instruire en fonction de la cité, pour arriver à la définition du savoir, à la manière dont on le récolte, à la finalité du savoir et à qu’il est possible d’apprendre. Toutes ces choses se tiennent les unes les autres, mais en réalité on s’est très peu soucié du fait que Platon ne considère pas la philosophie comme un savoir que les nobles étudient pour réfléchir ensuite en leur for intérieur, satisfaits d’eux-mêmes. La réflexion se produit dans la solitude mais c’est au cours de la réflexion que se dessinent les significations de la vertu, de la justice, de l’ordre, des lois, de la cité, du savoir, de l’érudition et de la culture. Le travail de Platon ne consiste pas à codifier une matière appelée philosophie pour ensuite la léguer aux autres et qu’ils l’étudient comme le ferment de la nouveauté, de la distinction et de l’aristocratie. Lorsque la philosophie est assemblée dans le livre, elle est inévitablement convertie en un ensemble de concepts et de théories sur lesquels on peut débattre, et cela est une nécessité. La philosophie est un savoir dialectique, ce n’est pas un savoir abstrait, détaché du monde et de l’être humain. Il est possible que Platon, écrivant son œuvre sous la forme du dialogue, ait également considéré le point qui consiste à montrer de quelle manière la philosophie détermine d’une part le devoir individuel vis-à-vis des actes et de la vie, et éclaire d’autre part ce que doit être l’organisation de la cité, donnant pour cela une direction à l’enseignement, à l’éducation, à la politique et à la subsistance des membres de la cité.

Sur le fait que d’après lui les philosophes doivent être gouverneurs, on prend davantage cela comme un sujet politique. Il connaît les difficultés d’un pouvoir exercé par les philosophes mais jamais il ne renonce à l’idée que la philosophie constitue la base du comportement, des actes, des relations, des convenances, des lois et de la politique, et même en ce qui a trait aux principes, contrairement à ce que la plupart pensaient, il ne ferme pas les yeux sur la philosophie. Jaeger écrit que « tant que Platon peut gravir le monde idéal, il demeure dans celui de la réalité et tel Prométhée, il prend à sa charge le devoir de donner une forme à la vie des êtres humains. » (Paideia, p. 1263).

Cependant, quand dans La République il ajoute à cette pensée générale qu’il existe le devoir de donner une forme à la vie des êtres humains, il prend de fait davantage au sérieux les modalités juridiques de ce devoir et tourne son esprit vers la question de la forme que doit prendre les activités autres que subjectives. Le sujet du discours dans ce livre prend un tour plus précis que la simple forme à donner à l’existence. Platon réfléchit même à la réalisation de la philosophie sur le plan des principes. Il rédige cela sans renoncer à ce que pensait son maître.

Ce sont peut-être les stoïciens qui ont donné sa forme et son indépendance à la philosophie, et il est peut-être correct d’avancer que c’est à l’époque des stoïciens que la philosophie se convertit en un ensemble de théories séparées. Pourtant, cela apparaît assez étonnant, sachant que les membres de cette école sont des politiciens. Certains parmi les politiciens romains célèbres se réclament de l’esprit de la philosophie stoïcienne, cependant, le fait que l’homme politique ait un penchant pour une philosophie, bien que son savoir et sa capacité ne conviennent pas à celle-ci, dénote bien du caractère séparé de la philosophie.

 

Place du savoir et de la philosophie

 

Lorsque quelque chose est dit dans le but de prouver l’influence de la philosophie sur l’histoire et sur la vie, on regarde cela au cas par cas et de manière partielle et comme l’enquête ne révèle rien de significatif et qu’on ne trouve aucune trace nulle part, cela nous conduit à renier la philosophie. Pourtant, jusqu’à aujourd’hui, personne n’a dit que la philosophie peut être employée dans la vie quotidienne, ce qui permettrait de réfléchir sur cette possibilité. La philosophie se retrouve-t-elle dans la catégorie des savoirs qui se trouvent à notre disposition et ne servent à rien ? Au contraire, notre philosophie est capable de nous faire faire certaines choses et de nous retenir d’en faire d’autres. Autrement dit, il s’agit de la philosophie qui trouve une place au sein de l’existence des êtres humains et qui constitue parfois la source de leur force et de leurs choix. Si la comparaison entre la philosophie et le savoir – en particulier à notre époque bien informée – est effectuée sur le principe que la circonscription de la réalité correspond à la circonscription du savoir, il en résultera que la philosophie n’a aucune place et n’est d’aucune circonstance. Cependant, le savoir produit un regard objectif sur les êtres. Le savoir moderne et sa méthode de recherche, avec toute l’importance qu’on lui accorde, ne produisent pas une compréhension parfaite et intelligente de l’être humain. Au contraire, avec le schéma cartésien on a même rendu possible la contradiction entre l’âme et la matière, le monde extérieur ou l’être humain. Lorsque Heidegger dit qu’une bombe à hydrogène a explosé dans les vers de Parménide, cela peut indiquer la voie à l’historien de la philosophie et du savoir, mais il n’en demeure pas moins que si la philosophie n’avait pas franchi l’étape cartésienne, le savoir moderne et la bombe à hydrogène n’auraient pas fait leur apparition. Le regard objectif porté sur les êtres est un regard limité et altéré, et même pour un être humain qui mène sa vie dans les limites de la méthode subjective cartésienne, il n’est habituellement pas simple de concevoir que le savoir soit limité à un système philosophique et attaché à un monde qui repose sur cette même philosophie moderne. Tout est à l’envers, le savoir est pensé à la place de la réalité, et même en tant que principe de la vérité, parce que nous voyons les choses à la lumière de la philosophie moderne. La lumière fait apparaître les choses mais personne ne semble voir la lumière. On ne trouve même pas l’occasion de confirmer l’existence de la lumière à une personne qui ne connaît pas l’obscurité. Le savoir est une chose que tous apprennent plus ou moins, ou du moins, dont tous observent les effets. Le savoir arrange les affaires et où qu’il soit, il se trouve généralement de l’ordre, de la puissance, un soin destinés à ce que les créatures mènent une vie tranquille.

Il va sans dire qu’il est ici question de profit objectif et immédiat.

 

Photos aléatoire

Wâdi as-Salâm - Najaf (9) : Madresseh Tchahâr Bâgh - Ispahan (1) : Madresseh Tchahâr Bâgh - Ispahan (8) : Madresseh Tchahâr Bâgh - Ispahan (22) : Masjed Hakim - Ispahan (6) : Mausolée de l'Imâm 'Alî (as) - Najaf (7) : Tâlâr-e Zaynabiyyeh - Karbalâ (4) : Masjed Jâmeh' - Ispahan (12) : Mosquée de Koufa (2) :

Nous contacter

Accusantium doloremque laudantium, totam rem aperiam, eaque ipsa quae ab illo inventore veritatis et quasi architecto.
Nom
E-mail
Message *