Culture et philosophie (1)

Parmi les principes essentiels que compte le monde dans lequel nous vivons se trouve le principe que toute chose doit présenter une efficacité déterminée, et la chose dont l’efficacité n’est pas déterminée est généralement déclarée futile et absurde. Cependant, jusqu’à l’époque moderne, la philosophie n’a pas cette prétention d’être utile à la vie ordinaire ni d’influencer le progrès pour la subsistance quotidienne. Comme le dit Aristote : « La théologie est le plus noble des savoirs car on ne lui demande aucun profit. »

Les grands sages du passé ne font pas non plus du « sublime » le moyen de parvenir au « vil ». Selon eux, la philosophie incarne le savoir supérieur, le plus noble d’entre les savoirs avec aidé duquel un homme peut parcourir les étapes de l’existence et ne faire qu’un avec le monde de l’esprit. Ainsi, lorsque nous disons qu’il n’est pas question de profit en philosophie, cela ne veut pas dire que la philosophie est vaine et absurde.

 

Relation entre philosophie, perte et profit

 

A notre époque, il se peut que ceux qui ont la cupidité de comparer la religion avec les opinions communément admises dans le monde moderne s’appuient sur la parole du Sceau des prophète (s), qui dit : « Je prends refuge en Dieu contre le savoir inutile. » Il est possible qu’ils tirent comme conclusion de cette phrase de l’Envoyé de Dieu (s), que le savoir désigne simplement le savoir de la subsistance, et comme la philosophie ne sert pas à la vie quotidienne, elle est de la catégorie de ce savoir dont on doit se préserver en se réfugiant en Dieu. Selon eux, les insinuations des philosophes sont basées sur des informations et des connaissances vaines qui ne leur sont venues en tête ni par la compréhension ni par la réflexion, et qui n’ont pas été obtenues en vertu de la nécessité de la subsistance, sachant qu’ils ont par exemple pour dessein la curiosité et la manie de se mêler de tout. L’idée que le savoir doit apporter la puissance à l’être humain et forger l’arme lui permettant de tenir le monde en captivité est apparue à l’époque moderne.

 

A l’époque grecque, les sophistes considèrent de manière implicite que le savoir est profitable et apporte la puissance, c’est pourquoi ils s’opposent à la philosophie dont on ne tire aucun profit. Au lieu de répondre à leurs objections, Socrate et Platon qui se situent à l’opposé des sophistes, s’efforcent de faire apparaître le caractère infondé de leurs querelles et de leurs propos.

Par exemple, lorsque Caliclès reproche à Socrate de s’adonner à la vaine occupation qu’est la philosophie alors qu’il est un vieil homme, Socrate ne cherche pas à se défendre et se contente de le tourner en dérision. Cependant, dans le tribunal d’Athènes, lorsque la philosophie fait l’objet d’une accusation officielle, il défend la philosophie, qui est sa profession, et dit : « S’il y a des gens qui sont incommodés par le dard de ma langue, je n’ai pas l’intention de les tourmenter. Je suis le taon des Athéniens et je vois qu’ils sont endormis dans le défilé du danger. Je les pique afin qu’ils se réveillent de leur insouciance et avant que le malheur et les épreuves ne s’abattent sur eux, afin qu’ils sortent de la situation dans laquelle ils se trouvent. »

 

Socrate ne dit pas que la philosophie apporte du profit, il en fait au contraire la gardienne, la protectrice de l’existence humaine dans les moments difficiles et malheureux. Bien entendu, l’opinion de Socrate ne consiste pas à faire usage de la philosophie les jours difficiles ; il dit que si vous êtes tourmentés par les paroles philosophiques et si les philosophes ont des mots amers, c’est parce que ce n’est pas le moment de s’endormir.

Normalement, les gens qui vivent sans crainte de l’avenir et demeurent dans le sommeil et l’imagination, se trouvent tourmentés par tout ce qui nuit à leur tranquillité. Comme les gens de la ville de Sabâ qui, tant qu’ils étaient occupés aux plaisirs, à la gaieté et aux délices disaient aux prophètes (as) qui les informaient à propos de lendemains difficiles et d’épreuves à venir, sur un ton de remontrance témoignant de leur tourment : « Nous étions un perroquet bavard et reconnaissant, vous avez fait de nous un poulet pensant à la mort. » (D’après Rûmî / Mawlavî).

 

Le monde où se réalise la pensée philosophique

 

La philosophie ne consiste pas simplement en des débats abstraits, il s’agit au contraire du savoir du commencement et de l’achèvement ; la finalité de ce savoir du commencement et de l’achèvement ne saurait être obtenue sans débats abstraits. Celui qui n’est pas lié à la philosophie et qui la regarde de l’extérieur ne voit que des mots, des expressions, des significations et des réalités abstraits. Il la juge absurde et lorsqu’il sort ses significations de leur contexte et à l’occasion cherche à les rendre dans un langage qui n’est pas philosophique, elles apparaissent aux yeux des gens comme autant de choses laides et à l’opposé de ce qui est simple, naturel et beau.

Cependant, les philosophies n’ont pas prémédité d’engendrer des propos particulièrement pompeux et ardus qui mettent les gens dans la peine, et dans l’obligation de les comprendre. La philosophie est difficile à sa mesure, mais sa difficulté ne se trouve pas dans les mots et les formulations. Le monde du philosophe n’est absolument pas le même que le monde de tous les jours. Il est vrai que le philosophe vit comme tout un chacun et partage civilités et habitudes, mais au moment de la méditation et de la réflexion, il se rend dans un monde où tout le monde ne peut pas se rendre.

 

Sadr al-Mota'alehîn (Mollâ Sadrâ) rapporte d’Aristote – parmi les œuvres de Platon attribuées à Aristote – que la philosophie consiste à se rendre de l’innéité (fitrat) première à l’innéité seconde. Nous sommes tous dans notre innéité première et c’est avec cette disposition que nous vivons. Nous avons des attachements, des penchants, des joies, des craintes, et des espoirs partagés et analogues et tant que nous sommes dans cette innéité, notre horizon s’en trouve limité et nous agissons dans les limites de cet horizon. Nous étudions le savoir et nous réfléchissons à des moyens et à des expédients afin de résoudre des problèmes. Nous parlons du bien et du mal, de l’utilité et de la perversité, du choix de ce qui est bien et de l’abandon de ce qui est mal…

Bien entendu, lors de son voyage vers l’innéité seconde, le philosophe n’abandonne pas les coutumes et les civilités de l’innéité première, au contraire, il s’en libère et ouvre les yeux sur un monde dans lequel se trouve le principe des civilités et des habitudes de l’innéité première, ainsi que l’origine de l’utilité et de la perversité de la vie quotidienne.

Le voyage vers la seconde innéité n’est pas réservé aux philosophes, il compte au contraire parmi les accès qu’ont les êtres humains pour travailler cette innéité. Les prophètes (as), les Walîs (as), les Elus de Dieu, les poètes, les philosophes, les conciliateurs et les grands révolutionnaires conçoivent cette innéité selon des degrés et des procédés différents.

 

Ainsi, le problème de la philosophie n’est pas simplement un problème de mots et d’expressions. Du fait que le philosophe rende compte d’un monde qui se trouve au-delà du monde qui nous est familier, notre lecture de son discours fait qu’il nous semble extraordinaire, éloigné de la réalité et chimérique. Nous imaginons que l’innéité première est cachée à elle-même et que toute chose en ce monde, provenant de l’intérieur de ce monde et ce, selon une raison convenant à ce monde, s’inscrit dans un ordre, une disposition, bien que l’innéité première se trouve cachée à l’innéité seconde. C'est-à-dire que dans le cas où l’être humain ne disposerait pas d’innéité seconde, l’innéité première serait en butte à la dispersion et l’ordre de la vie ordinaire s’en trouverait anéanti. Ne voyez-vous pas qu’au cours de l’histoire de l’humanité, dès lors qu’en un lieu et lors d’une époque il existe une pensée importante, ainsi que de grands penseurs et d’illustres enseignants, la vie ordinaire et quotidienne des gens s’organise autrement, tandis que lorsque l’on se trouve en l’absence de réflexion, on assiste à une cacophonie de réflexions erronées accompagnées du désordre, de la dispersion et de la corruption ?

 

Les transformations de l’Occident et la philosophie

 

Alors même que l’Occident s’enorgueillit des splendeurs de son savoir et de sa technique, l’Occident c’est la philosophie. Le savoir et la technique moderne revendiquent la succession de la philosophie, mais lorsque l’on entend cette revendication, il ne faut pas s’affoler ; quand bien même la survenue de cette succession serait nécessaire, il faudrait tout d’abord qu’il s’agisse bien de philosophie et non d’un savoir venue la supplanter. Il est évident que Galilée, Kepler, Newton, Lavoisier, Bichat, Claude Bernard et Adam Smith occupent une position élevée au sein de l’histoire de l’Occident, or l’Occident c’est aussi l’Occident de Platon, d’Aristote, de Francis Bacon, de Galilée le philosophe, de Descartes, de Kant et d’Hegel.

Si les savants et les ingénieurs sont ceux qui réalisent le monde occidental, le plan de leur réalisation et de l’ordre qu’ils mettent en place sont le fruit des philosophes. Prenez garde de croire que la ville moderne est une ville éclairée au moyen de lampadaires électriques, ce qui nécessite la découverte de l’électricité ; une telle ville ne peut être fondée suite à une découverte fortuite de la lampe électrique. Les fondateurs de la modernité sont Thomas Moore, Francis Bacon, Descartes et en dernier lieu, Kant, Baudelaire et Hegel.

 

(à suivre)

Les Amis de Dieu (as).

Au sens propre du terme.

 

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