Les Iraniens avant Zartosht (Zarathoustra), selon la tradition de Shahrestânî

Signification de Majûs (مجوس) et de Kiomars (كيومرث)

 

Majûs, en persan ancien, devient magous en grec et, passant par le syriaque, pénètre l’arabe sous sa forme originale persane. Magûsh (مكٌوش) est le nom que l’on donne à ceux qui parmi les Mèdes s’occupent des affaires religieuses[1]. Après le déploiement de la religion zoroastrienne parmi les Iraniens, les Magûsh prennent en charge les affaires de la religion zoroastrienne. Les iranistes[2] considèrent que le Vandidâd[3] (An-div-dad) renferme les croyances des Magûsh. Le mot mogh (مغ) (mage) est ce qui reste de Magûsh. Après la conquête de l’Iran, les Arabes nomment Majûs l’ensemble des appartenances religieuses pré-zoroastriennes, zoroastriennes et post-zoroastriennes. Quoi qu’il en soit, les Magûsh ou Mages sont composés des Kiomarthiân, des Zarvânyân et des Zartoshtiân[4].

Kiomars veut dire « le vivant mortel ». La forme avestique de Kiomars, qui en moyen-perse zoroastrien a donné « gay – omart », est « tan mar gaya », gaya ayant pour sens « la vie » et tan mar « l’être humain ». Dans l’Iran préislamique se trouvent deux Zarvân ; l’un est le « Zarvân dont le pouvoir dure longtemps » et l’autre est le « Zarvân Akarâna », qui signifie « temps sans limite ». Certains historiens occidentaux considèrent que le grand Zarvân correspond au macrocosme, tandis que Kiomars correspond au microcosme. Ils disent que Kiomars provient du « Grand Zarvân ». Il est intéressant de mentionner que selon les traditions religieuses zoroastriennes, Kiomars est le premier être humain, et selon les traditions populaires iraniennes, le premier roi. Christensen, l’iraniste danois, a rassemblé l’ensemble des traditions religieuses et populaires à propos du premier être humain et du premier roi. Dans un distique du Shâhnâmeh[5], Kiomars apparaît comme le premier être humain, créé de terre.

 

Kiomars selon la tradition de Shahrestânî

 

Shahrestânî écrit dans le Mellal wa Nahl : « La Kiomarsiya[6] dit que Kiomars est Âdam (as) et que son nom signifie ‘le vivant’. Dans les chroniques de l’Inde et de l’Iran, il apparaît que Kiomars est Âdam (as), or d’autres chroniqueurs se sont opposés à cela. » Shahrestânî ajoute à propos des Kiomarthiân : « Ils ont attesté deux origines : Yazdân et Ahriman. Ils disent que Yazdân est l’éternité sans commencement et qu’Ahriman est le créateur des êtres. Ils disent que la cause de la création d’Ahriman est que Yazdân s’est dit en lui-même : ‘Si j’étais contesté, de quelle manière le serais-je ?’ Or, cette pensée était mauvaise, elle ne convenait pas à la nature de la lumière. Après cette pensée, l’injustice est apparue et Ahriman a été appelé. Il avait un tempérament porté sur la malfaisance, la révolte, la perversité, la débauche et les dégâts. Il fut chassé de la lumière et se mit à s’opposer à son créateur, par sa nature et par ses actes. Bientôt, ce fut la guerre entre l’armée de la lumière et celle de l’obscurité. Là, les anges s’interposèrent, alors Yazdân et Ahriman firent la paix sur le principe que le monde terrestre soit à l’entière disposition d’Ahriman durant sept mille ans, et qu’après cela il libère le monde et le confie à la lumière. Ahriman tua tous ceux qui existaient avant ce traité. Il commença par un homme qui avait été appelé Kiomars et par un animal qui avait été nommé ‘vache’, et les tua tous les deux. Là où cet homme est tombé, surgit un pied de rhubarbe d’où sortirent un homme, qui fut appelé Mashî, et une femme, qui fut appelée Mashiâna. Ces deux-là sont les ancêtres de l’humanité. Et là où la vache est tombée surgirent les moutons et les autres animaux. Ils avaient imaginé que la lumière des êtres humains, qui étaient des esprits et ne possédaient pas de corps, leur fasse choisir entre quitter le lieu où se trouve Ahriman ou habiter un corps et combattre Ahriman. Ils choisirent de revêtir un corps et de combattre Ahriman, avec cette condition qu’ils obtiennent l’aide du camp de la lumière, ainsi que la victoire sur les armées d’Ahriman, que le bien triomphe, et qu’au moment de la victoire sur Ahriman et de la déroute de ses armées, ils puissent renaître. Dans les écrits zoroastriens, le mot rastâkhîz[7] a été employé dans le sens de qiyâmat[8]. Pour les Zoroastriens, la vie future est corporelle. Le mot rastâkhîz est formé de deux termes : 1. Rast. Désigne le mort. 2. Âkhîz. Correspond au présent du verbe Âkhîzîdan, qui désigne le fait de se lever. Ce qui donne : lever des morts.

 

Les Zarvâniân selon la tradition de Shahrestânî

 

Zarvân (Zurwân dans le moyen-perse et Zarvân en avestique, les deux apparaissant dans les écrits zoroastriens) désigne le Temps et le dieu du temps. Dans les écrits manichéens, il s’agit de l’un des noms par lequel on appelle le grand Dieu de la religion de Mânî. Shahrestânî dit : « Les Zarvâniân disent que la lumière créa des êtres lumineux qui n’étaient qu’esprit, lumière et divinité. Cependant, l’être suprême, dont le nom est Zarvân, eut un doute à propos d’une chose, or Ahriman, soit Shaytân[9], c'est-à-dire Iblis, fut suscité par ce doute. Il est vrai que certains d’entre eux disent que non, au contraire, le grand Zarvân se leva et pria neuf mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf ans, jusqu’à ce qu’il s’avoue vaincu, or il n’eut jamais de fils. Alors, il eut un dialogue intérieur, pensa et dit : ‘Cela est peut-être inutile.’ Là, Ahriman se trouva suscité à cause de cette inquiétude. Hormoz[10] également fut conçu, or ils se trouvaient tous les deux dans une matrice unique. Hormoz se trouvait plus près de la sortie, alors Ahriman (Satan) rusa, il découpa en morceaux la matrice de sa mère, sortit le premier et s’empara du monde. On rapporte que lorsqu’Ahriman apparût devant Zarvân, ce dernier le regarda et vit le vice, la méchanceté et la corruption qui se trouvaient en lui. Il le dégoutait, alors il le maudit et le bannit. De là, Ahriman partit et domina le monde. Cependant, Hormoz demeura sans pourtant avoir d’autorité sur lui. Hormoz est celui que son peuple a choisi comme Seigneur, afin de l’adorer en raison de la bonté, de la pureté, du bien et de la bonne moralité qu’il a trouvé en lui. Certains Zarvâniân ont supposé que quelque chose de mauvais s’est toujours trouvé avec Dieu, soit une mauvaise pensée, soit une putréfaction, et cette origine, c’est Satan. Ils ont supposé que le monde était exempt de méchanceté, de calamités, de discorde et de souffrance, et que ses habitants se trouvaient dans le bien pur et simple, dans l’Eden pur. Aussi, lorsqu’Ahriman fut créé, la méchanceté, les calamités, la discorde et la souffrance apparurent. Ahriman se trouvait loin du ciel, alors il rusa, fendit le ciel et y monta.

D’autres encore ont prétendu qu’il était dans le ciel, et la terre était dénuée de lui, aussi il rusa, perça le ciel et vint sur terre avec toutes ses armées. Là, la lumière sous la forme de Hormoz prit la fuite, accompagnée de ses anges, mais Satan la poursuivit jusqu’à l’assiéger dans son paradis et la combattit durant trois mille ans, jusqu’à parvenir au Seigneur, l’Exalté. Mais les anges s’interposèrent, Hormoz et Ahriman conclurent un traité de paix décrétant qu’Iblis[11] et ses armées pouvaient demeurer neuf mille ans à la place de la lumière, ce qui s’ajoute aux trois mille ans durant lesquels il a combattu Hormoz. A terme, la lumière reviendra prendre sa place sur la terre.

Le Seigneur vit que le mieux était d’observer une patience, bien que détestable, vis-à-vis d’Iblis et de ses armées, et de ne pas violer la clause, jusqu’à ce que la durée déterminée du traité se soit écoulée. De ce fait, les gens se trouvent dans les calamités, la discorde, les humiliations et la souffrance, jusqu’à la fin de l’échéance, et c’est là qu’ils retourneront à l’Eden des origines. Iblis stipula qu’Hormoz devait lui donner la capacité et la liberté d’agir concernant ses mauvaises actions. Ainsi, lorsqu’il fut question de signer le traité, ils prirent deux justes comme témoins, leurs remirent leur épée et leur dirent : ‘Tuez avec cette épée celui qui trahira le pacte.’ »

Shahrestânî ajoute : « Ceci est proche de ce qu’Abû Hâmad Zawzanî a raconté, lorsqu’il écrit que les Majûs ont supposé qu’Iblis avait toujours demeuré dans l’injustice et incarné un espace vide, à côté de la souveraineté divine – ensuite il se mit continuellement en mouvement et par la ruse se rapprocha de la lumière. Lorsqu’il vit la lumière, il bondit et pénétra la souveraineté de Dieu, dans la lumière, y faisant pénétrer avec lui les calamités et la méchanceté. Ainsi, Dieu l’Exalté ayant créé ce monde comme une trappe, il y tomba et se trouva en butte à l’incapacité de récupérer sa propre souveraineté. Ainsi, il se trouve prisonnier de ce monde, il est dans cette prison, troublé. Il fait que la créature de Dieu l’Exalté se trouve aux prises avec les calamités, la souffrance et la discorde. Il saisit par la mort tout ce à quoi Dieu a donné vie, il rend malade tout ce que Dieu a rendu sain, il rend triste tout ce que Dieu a rendu gai, et accomplit cela continuellement, jusqu’au jour de la résurrection. Bien entendu, Dieu fait diminuer chaque jour sa souveraineté (celle d’Iblis), jusqu’à ce qu’il n’ait plus de pouvoir. Ainsi, lorsque la résurrection adviendra, sa souveraineté aura disparu, son feu se sera éteint, sa force se sera dissolue et sa puissance se sera évanouie. Hormoz le jettera dans le جو. Le جو est une obscurité sans fin ni mesure. Et alors, Dieu l’Exalté réunira les gens des religions, procèdera au décompte de leurs actes et les châtiera pour leur soumission à Satan et leur insoumission à Dieu. »



[1] Classe sacerdotale.

[2] Mot notamment utilisé par Corbin.

[3] Livre de l’Avesta.

[4] Respectivement, ceux qui se réclament de Kiomarth, de Zarvân et de Zartosht (Zarathoustra).

[5] Le Livre des rois de Ferdowsî.

[6] Les adeptes de Kiomars.

[7] Du persan : renaissance, résurrection.

[8] De l’arabe : résurrection (à la fin du monde).

[9] Satan.

[10] Ohrmazd (en pehlevi) ou Ahura Mazda.

[11] Iblis = Satan = Shaytân = Ahriman.