L’utilisation abusive de la question de la prédestination et du décret par les Omeyyades et les Abbassides

L’histoire nous enseigne que la question de la prédestination et du décret divin a été continuellement un prétexte solide pour le pouvoir politique de l’époque omeyyade. Les Omeyyades[1] prenaient sérieusement la défense de la doctrine de la contrainte (jabr[2]), selon laquelle les actes des hommes sont déterminés par Dieu et échappent totalement à la volonté des hommes. Ils considéraient que s’opposer à cette doctrine revenait à s’opposer à la religion et par conséquent, ils n’hésitaient pas à condamner leurs adversaires à la mort dans des conditions atroces ou à l’emprisonnement. Cette attitude omeyyade était justifiée en réalité par des motifs politiques. Ils pouvaient ainsi attribuer à la volonté divine la responsabilité de tout le mal qu’ils commettaient et ils espéraient par là contrecarrer les menées subversives et les critiques venues de leurs opposants, en particulier les adeptes du chiisme. Leurs excès finirent seulement par faire reconnaître la vérité que : « (Les doctrines) de la contrainte et de l’anthropomorphisme sont omeyyades, alors que (les doctrines) de la justice divine et du monothéisme sont alaouites[3] ».

À l’époque omeyyade, les premiers à avoir soulevé la question de la liberté humaine furent deux  hommes,  Ma‘bad Juhanî[4], d’origine irakienne et Gheylân Dimashqî[5], originaire de Syrie. Les deux prônaient la doctrine du libre arbitre. Ces deux hommes étaient connus pour leur droiture, leur sincérité et leur foi. Ma‘bad se souleva aux côtés d’un insurgé révolté par les transgressions omeyyades et qui se nommait Ibn Ash‘ath[6], et il fut tué par Hajjâj Ibn Yûsuf[7], exécuteur des basses œuvres des Omeyyades.

Quand l’enseignement de Gheylân parvint à la connaissance du roi omeyyade 'Abd al-Malik ibn Marwân[8], ce dernier ordonna aussi sa mise à mort. Ses bras et pieds furent tranchés et son corps mis au gibet.

Dans son Histoire de la théologie musulmane[9], Sheblî Nu’mânî[10] écrit : « Même s’il y avait toutes les raisons pour que surgissent des divergences dans la doctrine inhérentes à la question même de la liberté, il n’empêche que ces divergences furent initiées par des préoccupations politiques et les intérêts du royaume. Comme l’activité sanguinaire prospérait à l’époque omeyyade, l’idée d’insurrection sommeillait forcément dans les cœurs et chaque fois que la moindre plainte était formulée, les partisans du régime la rapportaient à la volonté divine, et le plaignant était réduit au silence par la mort, car toute chose étant voulue par Dieu, il ne convenait pas de s’en plaindre. Nous croyons dans le déterminisme de Dieu, que ce soit en bien ou en mal. »

A l’époque de Hajjâj ibn Yûsuf, Ma‘bad Juhanî demanda à son maître Hasan Basrî[11] ce qu’il pensait de l’interprétation de la doctrine de la prédestination par les Omeyyades et en quelle mesure ils avaient raison. Hasan Basrî lui répondit : « Ce sont des ennemis de Dieu. Ce sont des menteurs ».

En dépit du fait que leur politique était différente et opposée à celle des Omeyyades, et bien que certains de leurs dirigeants, en particulier les califes al-Ma’mûn[12] et al-Mo’tasim[13] aient apporté leur soutien appuyé aux Mu'tazilites[14] dont l’une de leurs doctrines marquantes était la proclamation du libre arbitre des hommes, les 'Abbassides[15] finirent soudainement par changer de cap. A partir du règne de Mutawakkil[16], ils tournèrent définitivement la page et prirent fait et cause pour les ash'arites, dont la doctrine maîtresse était celle du jabr, c’est-à-dire celle qui attribuait tous les actes à Dieu et faisait de l’homme un simple automate chargé de jouer un rôle, sans aucun pouvoir de décision sur lui-même - situation qui laissait l’impression que la vie était jouée et perdue d’avance.

Les 'Abbassides finiront par proclamer l’ash'arisme[17] comme la doctrine officielle de l’Etat et du monde musulman sur lequel ils régnaient d’une main de fer.

Sans doute, la diffusion et l’expansion de la doctrine ash'arite parmi les peuples musulmans ont laissé beaucoup de traces. Les autres sectes, comme celles du chiisme, n’étaient pas à l’abri de cette influence de l’ash'arisme forcé, même si officiellement elles n’étaient pas en accord avec lui. Pour cette raison, bien que l’école chiite fut opposée à l’école ash'arite - et bien évidemment le chiisme n’était pas non plus à cent pour cent en harmonie avec l’école mu'tazilite -, on ne trouve pas dans la littérature chiite de langue arabe et persane, autant de développement du thème de la liberté et du libre arbitre des hommes, que celui qu’a connu le thème de la destinée. Et cela, bien que selon les déclarations des guides du chiisme, à savoir les Imâms de la Famille du Prophète (as), il n’existe pas de contradiction entre la doctrine de la prédestination et celle du libre arbitre. Le fait est que l’emploi même des termes de destinée et de prédestination faisait naître des sentiments de panique et d’effroi. Telle est la raison pour laquelle en conséquence de la suprématie de la doctrine ash'arite dans le monde musulman, toute la littérature islamique fut sous influence de l’ash'arisme, et tous les termes de prédestination, de destinée et leurs synonymes comme la contrainte (al-jabr) et l’absence de liberté exercèrent un pouvoir irrationnel et une puissance invisible sur les hommes, leurs actes et leurs pensées.

 

Le point de vue des Européens à ce sujet et la réponse de Seyyed Jamâl al-Dîn Asad-Abâdî Afghânî[18]

 

Cet épisode de l’histoire de la civilisation musulmane a été interprété par les Européens comme la cause principale de la décadence des musulmans : leur croyance dans la fatalité qu’ils interprétaient comme une soumission passive aux coups du sort. Les Occidentaux ont fini par penser que cette interprétation de la doctrine de la prédestination était celle que prônaient tous les musulmans, au lieu d’y voir un moment de l’histoire politique de l’islam. En effet, quand un penseur exprime ou propose une idée, une théorie, une hypothèse, une explication sur un sujet donné, il arrive que les hommes politiques s’en saisissent à des fins qui ne sont nullement celles voulues initialement par leur auteur.

Quoiqu’il en soit, cette erreur de jugement va amener les Occidentaux à bâtir toute une idéologie de combat contre les musulmans, selon laquelle ces derniers ne reconnaîtraient pas le libre arbitre et la liberté d’agir des hommes.

A l’époque où il se trouvait en Europe, Seyyed Jamâl al-Dîn Asad-Abâdî a pris connaissance de cette critique non fondée et a entrepris de la réfuter et de la corriger. Dans l'un de ses articles, après avoir établi dans l’introduction que si les intentions des hommes sont impures et déviées, les doctrines justes et correctes prennent chez eux la coloration de leurs intentions souillées et cela ne fait qu’ajouter à leur malheur et à leur égarement, se transformant en une énergie qui les entraîne à commettre des actions encore plus laides. Il poursuit en écrivant : « La croyance dans la prédestination fait partie de ces croyances véridiques qui sont sujettes à la mésinterprétation des ignorants et gens mal informés. Les Occidentaux non avertis ont été induits en erreur, et ont affirmé que lorsque la croyance dans la prédestination se répand et s’enracine au sein d’un peuple, elle met un voile sur les ambitions, la force, la capacité et le courage et d’autres vertus de ce peuple. Ils en ont conclu que les caractères négatifs et repoussants des musulmans sont tous la résultante de cette croyance dans le décret et la prédestination.

Les musulmans d’aujourd’hui sont sans gloire, et n’ont plus le dessus. Ils sont en situation de la plus faible des nations sur le plan politique et militaire, par rapport aux peuples européens (farang)[19]. La corruption des mœurs s’est répandue et généralisée parmi eux, ainsi que le mensonge, la rancune, la fourberie, l’inimitié, la division, l’ignorance de ce qui se passe dans le monde, l’incapacité de discerner le bien du mal, la satisfaction de mener une vie minable. Ils ne se soucient aucunement de progresser, ni de repousser l’ennemi. Les armées sanguinaires des étrangers les cernent de toutes parts. Les malheureux saluent tout évènement qui leur arrive, et sont prêts à toute humiliation nouvelle. Ils s’endorment dans un coin de la maison, et laissent les trésors de la richesse et de l’indépendance à la portée des ennemis et des étrangers. » 

Puis il dit : « Les Occidentaux attribuent aux musulmans tous ces vices que nous venons d’énumérer. Toutes ces laideurs et ces vilénies ont pour origine la croyance dans la prédestination et le déterminisme divin. Ils affirment aussi que si les musulmans persistent dans cette croyance pour quelque temps, leur compte sera réglé sous peu, et ils disparaîtront de la scène mondiale. »

Puis il ajoute : « Les Occidentaux ne font aucune différence ni distinction entre la croyance dans la prédestination et le décret divin, d’une part, et la doctrine de la contrainte (jabr) selon laquelle l’homme est soumis dans tous ses actes et intentions à la contrainte implacable du déterminisme divin, d’autre part. »

(Extrait des notes de Monsieur Sadr Vâtheqî[20] au sujet de Seyyed Jamâl al-Dîn Asad-Abâdi, citant un article du Seyyed traitant de la prédestination et de la mesure, et traduit par Abolqâssem Farzâneh Yazdî[21]. Bibliothèque de l’Ecole Supérieure Sepahsâlâr, fiche numéro 4535).



[1] Les Omeyyades (Banû Umayya en arabe) sont la première dynastie inaugurant l’instauration de la royauté de l’islam, fondée à Damas, par le demi-converti Mu’âwiyya, fils de Abû Sufyân, et trahissant le principe sunnite du calife désigné par élection. Mu’âwiyya est connu pour avoir usé du prétexte de l’assassinat du troisième calife 'Uthmân ibn ‘Affân pour refuser de faire allégeance à l’Imâm 'Alî, élu quatrième calife à Médine, alors capitale de l’islam. Cette dynastie sera renversée en 750 par les 'Abbassides, descendants de ‘Abbâs, oncle du Prophète (s).

[2] Jabr, racine arabe signifiant contraindre, forcer ou réparer, compenser (par la contrainte). Cette racine a donné aussi le mot algèbre, al-jabr que les mathématiciens musulmans ont employé pour désigner la nouvelle méthode de calcul qu’ils avaient mise au point.

[3] L’adjectif alaouite (‘alawî) s’applique de façon générale à tout ce qui se réclame de l’Imâm 'Alî (as) soit par généalogie, soit par adhésion à sa doctrine.

[4] Ma‘bad ibn Khâlid al-Juhanî, mort en 699. Il fut le premier à discuter du décret divin (al-qadr). Il fut crucifié sur ordre du roi omeyyade 'Abd al-Malik ibn Marwân.

[5] Gheylân Dimashqî, disciple de Ma‘bad al-Juhanî.

[6] Abdurrahmân ibn Muhammad ibn al-Ash’ath, général de l’armée omeyyade, se révolta contre le gouverneur de l’Irak, al-Hajjâj, et fut suivi et soutenu par des milliers de soldats. Il tenta de renverser la dynastie omeyyade mais fut vaincu en 701. Il mourut en 704.

[7] Al-Hajjâj ibn Yûsuf al-Thaqafî, 661-714. Il fut nommé gouverneur de l’Irak par les Omeyyades. Réputé pour son caractère sanguinaire et impitoyable.

[8] Roi de la dynastie omeyyade, né en 646 et mort en 705. Il est monté sur le trône en 685.

[9] Târikh-e 'Elm-e Kalâm, vol. 1, p. 14.

[10] Son nom se transcrit aussi Shiblî Nomanî, théologien musulman de l’Inde. Né en 1857, mort en 1914.

[11] Hasan al-Basrî, Hasan de Basra en Irak. Né en 642, mort en 728. Prédicateur et mystique musulman, appartenant à la classe des Tâbi’ûn, les Suivants, c'est à dire la deuxième génération, après celle des Compagnons du Prophète (s).

[12] Al-Ma’mûn, 786-833, calife de la dynastie abbasside.

[13] Al-Mo’tasim, 794-842, frère et successeur de Ma’mûn.

[14] Les Mu'tazilites sont les premiers théologiens de l’islam. Ils soutinrent que Dieu est juste, que l’homme est libre, et mirent en exergue la valeur de la raison. Ils étaient favorables à une interprétation métaphorique des versets faisant état d’anthropomorphismes en Dieu, c’est-à-dire que les versets parlant des Mains de Dieu, de Ses yeux, de sa position assise, etc., ne devaient pas être compris au sens propre. Même s’ils furent combattus, les commentateurs ultérieurs leur ont reconnu d’avoir eu raison sur beaucoup de points contestés à leur début. Leur théologie était par trop transcendante (tanzîh).

[15] Dynastie fondée par les descendants de ‘Abbâs, oncle du Prophète, et dont la capitale était Bagdad. Cette dynastie a vécu plus longtemps que celle des Omeyyades. Elle sera défaite par les Mongols en 1258.

[16] Ja'far al-Mutawakkil, fils d’al-Mo’tasim lui-même fils de Harûn al-Rashîd. Roi de la dynastie 'abbasside. Né en 821, assassiné en 861. Succéda à son frère al-Wâthiq. S’opposa au mutazilisme.

[17] L’Acharisme (ash’arisme), du nom d’Abû al-Hasan 'Alî ibn Ismâ’îl al-Asha’rî, mort en 935, ancien disciple du Mu’tazilite Abû 'Alî al-Jubbâ’î. Il fonda la doctrine qualifiée de sunnisme qui prône la doctrine de la prédestination.

[18] Une des figures de proue du mouvement de la renaissance musulmane, an-Nahdha, au XIXème siècle, qui avait pour but de refaire vivre la société musulmane, de la réveiller de sa léthargie. Originaire d’Asad-âbâd en Iran, il est connu sous le nom de Seyyed Jamâl al-Dîn Asad-Abâdî chez les Iraniens même si dans certains pays, il est plus connu avec l’ethnique de al-Afghânî. Il est mort à Istanbul, en 1897, empoisonné, selon certains, à l’instigation du Shâh d’Iran, Nâser al-Dîn Shâh.

[19] Au XIXème siècle, les musulmans orientaux (les Persans et les Turcs surtout) désignaient l'Occident par le terme de « farang » qui désignait originellement les Francs, et le terme « farangi » employé sous forme d’adjectif désignait tout ce qui était européen. Ces termes continuent d’être employés par certaines générations pour parler de l’Europe en général et par extension des Européens.

[20] Ecrivain iranien contemporain.

[21] Ecrivain et traducteur iranien contemporain.

 

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