Spécificités de la vision islamique du monde

L'islam présente une vision du monde particulière caractérisée par ces principaux points:

 

1. Le monde tient sa quiddité ou son essence d’un autre que lui-même. Cela signifie que le monde est une réalité qui procède de Dieu, sans être pour autant séparé de Lui. Ce point essentiel le différencie d'une chose qui procède d’une autre chose mais qui est ensuite séparée d'elle, comme un enfant vis-à-vis de ses parents à qui il doit d’être : la réalité profonde de son être est différente de sa réalité relative et de sa relation d' "enfant de" vis-à-vis de ses parents. Mais l'essence du monde ou de l’univers procède de Dieu, c'est-à-dire que sa réalité dépend totalement de Lui avant et même après la création: sa réalité, sa relation et sa dépendance à l’égard du Réel sont une. C’est cela même le sens d’être créé. S’il en était autrement, le type de relation de Dieu au monde aurait été un engendrement (towlîd), et non une création : « Il n’engendre pas et il n’a pas été engendré » (Al-Ikhlâs (Le monothéisme pur) ; 112 : 3).

 

            2. Le monde dont la réalité dépend de façon absolue d'autrui, en d’autres termes, le monde qui a une essence adventice, possède en outre une adventicité (hudûth) temporelle. Cela signifie qu’il est une réalité changeante et mobile et qu’il est le mouvement même. Et puisqu’il est le mouvement même, il possède une adventicité continue : il est dans un état de création perpétuelle, constamment dans un état alternatif d’adventicité et d’anéantissement, d’être et de néant. Il n’est pas un seul instant où le monde ne connaisse cette alternance.

 

            3. La réalité de ce monde correspond à un degré inférieur d'un monde qui lui est supérieur et qui s’appelle « le monde de l’invisible ». Tout ce qui dans ce monde existe sous une forme mesurée et limitée, existe de façon illimitée et infinie dans le « monde » qui précède celui-ci, c'est-à-dire dans le « monde de l’invisible ». Le Coran désigne ce monde invisible par le terme de « réserves de trésors » (khazâ’in) : « Et il n’est rien dont Nous n’ayons les réserves et Nous ne le faisons descendre que dans une mesure déterminée. » (Al-Hijr ; 15: 22).

 

            4. Ce monde possède une essence orientée-vers-Lui. Cela signifie que de même que ce monde procède de Lui, c’est également vers Lui qu’il retourne. Le monde parcourt donc un trajet de descente, puis un trajet de remontée vers Lui, le tout de par la volonté de Dieu, et c’est vers Lui que tout retourne. « Certes nous sommes à Dieu, et c’est à Lui que nous retournerons » (Al-Baqara (La vache) 2 ; 156) ; « N’est-ce pas que Dieu est la destination de toute chose ? » (Ash-Shûrâ (La consultation) ; 42 : 53);  « C’est vers Dieu que tout retourne finalement » (An-Nâzi'ât (Les anges qui arrachent les âmes) ; 79 : 44).

 

            5. Le monde possède un système parfait de causalité, de causes et d’effets, une émanation divine, un Décret et une prédestination pour accompagner toute chose existante. Cette chose ne sort jamais du trajet qui lui a été prescrit par le système de causalité.

 

            6. Le système de causalité, de causes et d’effets ne se ramène pas seulement aux causes et effets organiques et du monde matériel. Ce système est matériel dans le monde matériel, et dans le monde immatériel, celui du Royaume divin, ou monde intermédiaire, la causalité n’est pas matérielle. Il n’y a pas de contradiction entre les deux systèmes ; chacun occupe sa place et son rang. Les anges, l’Esprit, la Table, le Calame, les Livres célestes sont des intermédiaires et des moyens par lesquels l’effusion divine parvient aux êtres.

 

            7. Il existe une série de pratiques et de lois inviolables qui régissent concomitamment le système de la causalité du monde.

            8. Le monde est une réalité qui a été guidée. De même, la perfection du monde est une perfection qui a été guidée. Tous les atomes du monde, à quelque niveau qu’ils se trouvent, bénéficient de la lumière de la guidance. L’instinct, les cinq sens, la raison, l’intuition, l’inspiration sont tous des instances de la guidance générale. « Notre Seigneur, dit Moïse, est Celui qui a donné à toute chose sa nature, puis l'a dirigée. » (Tâ-hâ ; 20: 50)

            9. Dans le monde se trouvent le bien et le mal. On y trouve également des compatibilités et des incompatibilités ; la générosité et la rétention ;  la lumière et l’obscurité ; le mouvement et la perfection progressive ; ou encore l’inertie et l’arrêt, mais seul possèdent une existence authentique le bien, la compatibilité, la générosité, la lumière et le mouvement. Quant au mal, l’opposition, la privation, l’obscurité, l’inertie, ils ont des existences subordonnées et accessoires. Mais en même temps, ces êtres subordonnés jouent un rôle fondamental pour l’ouverture de la porte des bienfaits, dans les compatibilités, les harmonies, les générosités, les lumières, les mouvements et les perfections.

            10. Le monde, en vertu de ce qu’il constitue un ensemble, est vivant, c'est-à-dire que ce sont des forces douées d’intelligence qui le dirigent et l’ordonne : « Puis qui mettent en œuvre un décret » (An-Nâzi'ât (Les anges qui arrachent les âmes) ; 79 : 5). En ce qui concerne la relation entre le monde et l’homme, le monde agit et réagit, c'est-à-dire qu’il n’est pas indifférent au bien et au mal que fait l’homme. La récompense et la punition, le secours ou le châtiment existent dans ce monde même, en plus d’exister dans l’autre monde. La gratitude et l’ingratitude ne sont pas les égaux : « Si vous êtes reconnaissants, J’augmenterai sur [pour] vous [Mon bienfait] ; si vous êtes ingrats, Mon châtiment sera terrible ». (Ibrâhim (Abraham) ; 14 : 7). L’Imâm 'Alî (as) a dit : « Si quelqu’un a qui tu as fait un bien ne t’en remercie pas, que cela ne t’amène pas à sous-estimer ta bonne action et à renoncer à la refaire, car il est possible que tu sois remercié pour elle par quelqu’un qui n’en a pas bénéficié. On peut trouver dans le remerciement de celui qui remercie plus que ce qu’a fait perdre l’ingrat. Et Dieu aime les bienfaisants ». (Nahj al-Balâgha, Sagesse numéro 204). Cela implique que le monde est un ensemble qui fonctionne de façon solidaire, comme un organisme vivant, compensant les défauts ou faiblesses d’une partie par une autre partie. Il ne faut donc pas s'attendre à recevoir toujours la récompense du bien là même où on a fait une bonne action. Il arrive que l'homme en reçoive la récompense ou la compensation à un autre endroit où il n’aurait jamais espéré la trouver. Pourquoi cela ? Parce que le monde a un Dieu et que Dieu aime ceux qui agissent en bien. Comme dit le poète : « Fais le bien puis jette-le dans le fleuve, Dieu te le rendra quand tu seras dans le désert. »

            11. Après ce monde, il y a un autre monde, le monde de l’éternité, le monde de la récompense et de la rétribution des actions.

            12. L’esprit de l’homme est une réalité éternelle. Ce n’est pas seulement au Jour de la Résurrection que l’homme sera ressuscité vivant. Dans l’espace de temps qui sépare ce monde de la Résurrection, il jouira d’une sorte de vie que l’on appelle la vie isthmique (barzakh, intermédiaire), une vie plus intense et plus parfaite que celle de la vie dans ce monde. Dans près de vingt versets du Coran, nous trouvons des preuves de la vie de l’homme, même quand son corps est décomposé.

            13. Les principes élémentaires de la vie, c'est-à-dire les fondements de l’humanité et de la morale, sont des principes immuables et éternels. Seules les applications sont sujettes à variation, et non les fondements mêmes. Il est faux de penser que l’humanité est une certaine chose à une époque et qu’elle est une toute autre chose à une autre époque. Par exemple, que l’humanité est incarnée dans Abou Dhar à une époque, et par Mu'âwiya à une autre. Non, les principes en vertu desquels Abû Dhar est Abû Dhar, Mu'âwiya est Mu'âwiya, Moïse est Moïse et Pharaon est Pharaon sont des principes éternels, invariables.

            14. La vérité aussi est éternelle. Une vérité scientifique, si elle est vraie, est une vérité pour toujours et si elle est fausse, elle l’est pour toujours. Si elle est vraie en partie et fausse en partie, la partie vraie sera vraie pour toujours, et la partie fausse, fausse à jamais. Ce qui varie et est sujet à changement, est la réalité matérielle. Cependant, la vérité, c'est-à-dire les idées et les représentations mentales des hommes du point de vue de leur compatibilité ou non compatibilité avec la réalité, est immuable et unique.

            15. Le monde, - le ciel et la terre et ce qui les entoure -, ont été fondés sur la justice et la vérité. « Nous n’avons créé les cieux et la terre et ce qui est entre eux qu’en toute vérité et [pour] un terme fixé. » (Ahqâf ; 46 : 3).

            16. La pratique divine dans ce monde est de faire triompher finalement le vrai sur le faux. Le Vrai et ses partisans sont victorieux. « En effet, Notre parole a déjà été donnée à Nos serviteurs, les Messagers, à savoir qu’ils seraient, eux, les secourus, et que Notre armée serait celle des vainqueurs ». (As-Sâfât (Les rangés) ; 37 : 171-173)

            17. Les hommes ont été créés égaux dans leur complexion humaine. De par sa création, aucun homme ne peut prétendre à des privilèges légaux sur les autres hommes. La dignité et la vertu consistent en trois choses : la science, « Dis : “ Sont-ils égaux, ceux qui savent et ceux qui ne savent pas ? ” Seuls les doués d’intelligence se rappellent » . » (Az-Zumar (Les groupes) ; 39 : 9), puis le jihâd (l’effort) dans la voie de Dieu, « et Dieu a mis les combattants au-dessus des non combattants en leur accordant une rétribution immense » (An-Nisâ' (Les femmes) ;  4 : 95), puis en troisième lieu, la foi et la pureté, « Le plus noble auprès de Dieu, est le plus pieux. » (Al-Hujurât (Les appartements) ; 49 : 13).

            18. En vertu du principe de sa création, l’homme possède une série de potentialités innées, parmi lesquelles sa propension naturelle à la religion et à la morale. La richesse première de l’existence de l’homme lui a été donnée par Dieu, et non par sa position sociale ou la vie sociale, ou le travail ou la lutte pour maîtriser la nature qui jouent tous un rôle dans la dimension "acquise" de l’existence de l’homme. De par sa nature innée, l’homme a la capacité de s’insurger contre son environnement naturel, son milieu social, les facteurs historiques, les facteurs héréditaires ; il est à même de se libérer du carcan de tous ces facteurs.

19. Puisque chaque individu naît avec une nature divine primordiale (fitra) et une série de caractéristiques innées, - y compris l’être humain le plus vil -, il a la capacité de se repentir et d’accepter les conseils. Pour cette raison, les prophètes ont reçu pour mission de conseiller en premier lieu même les individus les plus vils et ceux qui sont leurs pires ennemis et de les aider à raviver leur nature divine originelle. Et quand cela n’aboutit pas, ils sont tenus de se soulever par la lutte contre eux. Dans une première étape Moïse commence par donner des conseils à Pharaon : « Puis dis-lui : “ Voudrais-tu te purifier ? et que je te guide vers ton Seigneur afin que tu Le craignes ? ” » (An-Nâzi'ât (Les anges qui arrachent les âmes) ; 79 : 18-19).

 

            20. En même temps qu’il est un composé réel et constitue une unité vraie, l’homme n’est pas semblable aux autres composés naturels, inertes ou végétaux, qui perdent les éléments constitutifs de leur identité et de leur autonomie. Les éléments rivaux qui constituent sa complexion innée de par sa création ne perdent jamais totalement leur identité. L’homme éprouve au fond de lui une lutte permanente qui l’entraîne tantôt d’un côté, tantôt de l’autre. Ce tiraillement de son âme est ce que l’on appelle la lutte de la raison contre l’ignorance, ou bien de l’intelligence contre l’âme charnelle, ou encore la lutte de l’esprit contre le corps.

            21. Comme il est pourvu d’une essence spirituelle autonome et que sa volonté procède de l’Essence de Dieu, il jouit pour cette raison du libre arbitre et de liberté. Aucune chose ni contrainte ne peut lui ôter son libre arbitre. Pour cette raison, il est responsable de lui-même et de sa société.

            22. La société humaine est comparable à l’individu humain. D’une part, elle est un composé réel et possède ses propres lois, pratiques et systèmes – et ne dépend donc pas de la volonté propre d’un seul individu parmi tous les individus qui la composent. D’autre part, les éléments antagonistes qui la structurent, c'est-à-dire les lobbys intellectuels, les corporations professionnelles, politiques, économiques n’y perdent pas leur identité. La lutte et la répression sous forme de guerres politiques, économiques, intellectuelles et religieuses, ainsi que les rivalités entre les différentes aspirations élevées des hommes et les tendances basses et viles se poursuivront tant que la société ne sera pas parvenue au sommet de l’humanité.

            23. Dieu ne change pas le destin d’un peuple ou d’une communauté, à moins que ces derniers ne décident de se changer eux-mêmes. Autre proposition : « En vérité, Allah ne modifie point l’état d’un peuple, tant que les [individus qui le composent] ne modifient pas ce que est en eux-mêmes. » (Le tonnerre (Ar Ra'd) ; 13 :  11).

            24. Dieu, qui a Créé le monde et l’a fait venir à l’être, est indépendant par Essence, une Essence simple non composée à tout point de vue, Parfait dans l’absolu, et ne connaît aucune attente, aucun mouvement ni perfection non actualisée. Ses attributs sont Son Essence même, le monde est tout entier Son acte. Tout l’univers est le lieu de manifestation de Sa volonté. Sa volonté n’a pas de rivale. Tout acte et toute volonté ne sont que le prolongement de Sa volonté et ne vont jamais à Son encontre.

            25. Du fait que le monde procède d’un seul Principe et qu’il suit un parcours dont le but ultime est le retour à ce Principe, et étant donné qu’il est régi par des forces conscientes dans son mouvement, il bénéficie d’une sorte d’unité comparable à l’unité d’un être vivant organique.

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