La prédestination non inéluctable et ses liens avec la doctrine du badâ’

Dans les traditions générales, les hadiths ainsi que dans les versets du texte coranique, il est question de la prédestination et du prédéterminisme inéluctable, mais aussi de la prédestination non inéluctable. Il ressort de ces textes que le destin se présente sous deux formes : l’une inéluctable et nécessaire, impossible à changer ou modifier et l’autre qui accepte des changements légers ou profonds. Se pose alors la question de savoir ce qu’est une prédestination non-inéluctable, non fatale ; en quoi consiste-t-elle ? Si nous considérons un évènement particulier, on dira que la science divine et la volonté divine éternelles sont en relation avec lui, ou bien ne le sont pas. Si elles ne sont pas en relation avec lui, alors il n’y a pas eu de prédestination. Si elles sont en relation, alors cet évènement devra nécessairement se produire. Autrement, il sera nécessaire d’en conclure que la science divine n’est pas conforme à la réalité et que la volonté divine est prise en défaut, ce qui implique forcément la non perfection de l’Essence divine. Pour parler de façon globale, la prédestination et le prédéterminisme sont en réalité la source et l’origine de toutes les causes et motifs de la volonté et de la science de Dieu - qui est la Cause des causes -, autrement dit, la prédestination exprime la science de l’ordre meilleur qui est la source dont émane cet ordre de l’existence ici-bas.

 

Wa l-kullu min nidhâmihi al-kiyânî

Yansha’u min nidhâmihi al-Rabbânî

 

Et tout ce qui est dans son ordre existentiel

Procède de son ordre Seigneurial

 

(Ce vers signifie que l’ordre de l’existence universelle imite et reproduit l’ordre qui se trouve dans la science de Dieu. On peut dire, en d’autres termes théologiques, que le système de la création procède tout entier du système des qualités et des noms divins). Le monde est l’image de l’ordre divin.

D’un côté, comme nous le savons, la loi de la causalité générale rend obligatoires l’inéluctabilité et la nécessité. Le concomitant de la loi de la causalité est que la survenance d’un évènement dans les conditions particulières de temps et d’espace est lui-même certain et inéluctable et ne peut manquer de se produire – tout comme sa non-survenance hors de ces conditions est certaine et immanquable. Les sciences doivent leur nécessité à cette même loi.

La capacité de prédiction scientifique humaine dépend du degré de connaissance des causes et des motifs. Et comme la prédestination et le prédéterminisme consistent à rendre inévitables et mesurables les évènements par la voie des causes et des effets, à l’intérieur de la chaîne des causes, il s’ensuit que la prédestination est l’inéluctabilité et la certitude mêmes.

Par conséquent, quel sens pourrait bien présenter la division de la prédestination en inéluctable et non-inéluctable, ou en immuable et en muable ? C’est là que se présente l’impasse ou l’aporie et que nous pouvons soit faire nôtre la position des ash'arites : affirmer qu’il n’existe qu’une seule catégorie de prédestination, celle que tout le monde connaît, avec inéluctabilité de la destinée et négation absolue de la possibilité de la changer. On dénie ainsi aux humains toute sorte de capacité et de puissance d’influer sur leur destinée, de la changer et par là même tout libre arbitre. Ou bien faire comme les mu'tazilites, nier la prédestination dans le cours des évènements du monde, au moins dans les actes et les paroles des hommes.

Voyons à présent les voies qui se présentent pour sortir de cette aporie ?

En préliminaire, il faut que : soit que de la même façon que l’opinion ash'arite fondée sur l’immuabilité de la destinée implique la négation de la puissance humaine et du libre arbitre des humains, et l’absence de maîtrise de leur avenir, de la même façon, disons-nous, le point de vue des mu'tazilites aussi, - outre le fait qu’il est rejeté du côté de la partie traitant de l’unité divine et des fondements de la théologie - , n’apporte pas non plus de solution remède au point de vue de la doctrine de la liberté des humains et de leur capacité à maîtriser leur futur, parce que si, par hypothèse, nous n’acceptons pas les idées de prédestination et de prédéterminisme dans leur sens divin, que ferons-nous alors de l’idée matérialiste (de prédestination), à savoir la prépondérance certaine et immanquable de la causalité générale et la direction des affaires par les lois contraignantes qui en résultent ? Est-ce qu’il nous sera possible de nier la loi de la causalité au moins dans le domaine des pensées et des actes humains ? C’est ce qu’ont fait aussi les mu'tazilites et leurs partisans qui ont proclamé le rejet de la chaîne des causes et des effets, au moins au sujet d’un agent déclaré libre. Ces derniers temps, un certain nombre de savants occidentaux ont soutenu les mêmes thèses mu’tazilites et ont parlé de « volonté libre » (libre arbitre), c'est-à-dire d’une volonté qui échappe à la règle de la causalité. Ils sont même allés jusqu’à soutenir que la loi de causalité ne s’applique que pour le système matériel composé par les atomes, mais ne se vérifie pas au niveau de l’esprit ni même dans le monde intérieur aux atomes. Nous ne pouvons pas ici élargir les limites du débat jusqu’à la loi de la causalité. Nous renvoyons le chercheur désireux d’en savoir plus, aux notes de bas de pages du troisième volume du Osûl falsafeh o ravesh-e reâlism (Principes de la philosophie et de la méthode du réalisme) de 'Allâmeh Tabâtabâ'î et Mortezâ Motaharî. Nous nous contentons ici de dire que la raison pour laquelle les nouveaux philosophes ont mis en doute l’universalité de la loi de causalité générale est qu’ils se sont imaginé que la loi de la causalité est une loi d’ordre expérimental, empirique. De là, dans les cas où les expériences scientifiques des hommes n’ont pas pu mettre en évidence des liens de cause à effet et identifier un effet déterminé à la suite d’une cause déterminée, ils se sont imaginé que ces cas échappaient au champ d’application de la loi de causalité.

En principe, cette hypothèse que toutes les règles et lois scientifiques des hommes et toutes leurs représentations mentales procèdent de leurs perceptions et de leurs expériences, est devenue l’une des plus grandes erreurs qui touche de nombreux systèmes de philosophie occidentaux et cette erreur s’est propagée à leurs imitateurs orientaux. Grosso modo, on peut dire que les voies de la négation de la causalité sont fermées et en admettant cela, le problème de la destinée non-inéluctable demeure inchangé, que nous affirmions notre adhésion à l’idée d’une prédestination divine ou que la niions. Bref, le problème que chaque évènement, - y compris les actes des hommes -, reçoit son inéluctabilité de la chaîne des causes et des effets (prédestination, qazâ) et acquière également ses limites et caractéristiques de la même chaîne des causes et des effets qui le rendent obligatoire (prédéterminisme, qadar) entraîne que la causalité est synonyme d’inéluctabilité et d’inévitabilité. Par conséquent, il n’y a guère de possibilité de changement et de substitution. Et c’est pourquoi tous les tenants du principe de la causalité générale - et parmi eux les matérialistes - qui ont accepté la nécessité de la cause et de l’effet ainsi que du déterminisme et qui veulent aussi considérer que le destin est susceptible d’être changé et remplacé et attribuer à l’homme le rôle de la maîtrise de son destin, se mettent forcément dans une impasse et font face à une aporie.

Il s’ensuit que le point de vue des mu'tazilites fondé sur la négation de la prédestination et du prédéterminisme dans son sens divin, c'est-à-dire la négation de la domination et de la prépondérance de la volonté divine sur tous les évènements du monde et la négation de la science divine en tant que principe du système universel, n’apporte rien qui vaille.

 

Le changement dans la prédestination et dans le prédéterminisme est l'une des formes de la prédestination et du prédéterminisme

 

Si par changement ou modification de la destinée et la non-inéluctabilité de cette destinée de la part de Dieu, on entend que la science et la volonté divines rendent une chose nécessaire et qu’alors un facteur indépendant, ne prenant pas sa source dans la prédestination, se dresse face à cette nécessité et fait advenir une autre chose contraire à ce que la science et la volonté divines avaient requise, ou que ce facteur étranger modifie la science et la volonté divines, cela est bien entendu impossible. Il en va de même du côté de la causalité générale, si l’on entend que la causalité rend nécessaire une chose ou un évènement et qu’un facteur externe opposé à cette causalité apparaisse et la contredise : cela est aussi naturellement impossible. Pour la bonne raison que tous les facteurs de l’être procèdent de la science et de la volonté divines et tout facteur qui fait son apparition dans le monde est une manifestation de la science et de la volonté de Dieu ainsi qu'une épiphanie du désir divin et un instrument de l’exécution de Sa prédestination et de Son prédéterminisme. En outre, quelque facteur que nous prenions en considération tombe sous le coup de la causalité générale et il en est une des formes perceptibles. Un facteur qui ne serait pas une manifestation de la volonté divine, l’expression de la volonté divine et un instrument de l’exécution de la prédestination et du prédéterminisme ou qui serait hors du système de la causalité et s’opposerait à elle, est impensable.

Ainsi, un changement ou une substitution de la destinée dans le sens où un facteur voit le jour pour s’opposer à la prédestination et au prédéterminisme, ou encore pour s’opposer à la loi de causalité, est impossible et irréalisable. En revanche, un changement de la destinée dans le sens où un facteur qui soit lui-même une manifestation de la prédestination et du prédéterminisme divins, et un élément parmi les éléments de la causalité, qui soit une cause pour le changement ou la substitution de la destinée, - en d’autres termes, un changement d’un destin en vertu d’un autre destin, un changement de la prédestination par une autre prédestination, un autre prédéterminisme en vertu d’un autre prédéterminisme - , est tout à fait réaliste, en dépit du fait qu’à première vue il semble étonnant et problématique.

Cela est plus étonnant encore quand nous envisageons la prédestination et le prédéterminisme du coté divin parce que la modification de la prédestination et de la prédétermination de ce côté-là supposerait la modification au niveau du monde supérieur (angélique), des tables, des Livres et Registres angéliques et la science divine. Comment serait-il possible d’apporter une modification et une correction à la science divine ?

Cet étonnement atteint son paroxysme quand les évènements du monde inférieur, en particulier au niveau de la volonté, des actes et des œuvres humaines, seront envisagés comme des causes des modifications, des annulations (mahw) et des confirmations dans le monde supérieur et sur certaines tables de la prédétermination et Livres angéliques.

 N’est-il pas vrai que le monde inférieur et sensible procède de la science divine et du système supérieur et est suscité par lui ? Le monde inférieur est bien situé en dessous et le monde supérieur est bien situé au-dessus ? N’est-ce pas que le monde des hommes (nâsût) est régi par le monde angélique (malakût) ? Voyons ! N’est-il pas possible que parfois, à son tour, le système inférieur ou au moins une partie de ce système, à savoir le monde humain, puisse avoir un effet sur le monde supérieur et la science divine, et qu’il soit la cause de changements et de modifications, même si cette action était effectuée en vertu de la destinée et en toute conformité avec la prédestination et la prédétermination?

 

C’est là que des questions étranges voient le jour les unes après les autres, en série. Est-ce que la science divine serait sujette à modification ? Le décret divin se prêterait-il à contradiction ? L’inférieur peut-il agir sur le supérieur ?

La réponse à toutes ces questions est affirmative. Oui, la science de Dieu est sujette à changement et modification, ce qui veut dire que Dieu possède un savoir qui supporte la modification. Le décret de Dieu peut être contredit, ce qui veut dire présente des décrets qu’Il peut modifier. Oui, l’inférieur peut agir sur le supérieur. Le système inférieur, en particulier la volonté humaine, le souhait et l’action de l’homme, et spécialement la volonté, le souhait et l’action humaine, peuvent secouer le monde supérieur et être à l’origine des transformations dans le monde supérieur et cela est la forme la plus sublime de la maîtrise de l’homme sur son destin.

Nous reconnaissons que cela puisse être étonnant, mais c’est la vérité, la réalité. Il s’agit ici de cette même question de haute importance, de cette doctrine supérieure que l’on appelle en arabe al-badâ’[1], et que le Coran a fait connaître pour la première fois dans l’histoire des connaissances humaines. Il dit :

« Dieu abolit ce qu’Il veut, ou le confirme : Il tient le Livre original. » (sourate Al-Ra‘d (Le tonnerre) ; 13 : 39)

Cela veut dire que : Dieu annule, efface ou abolit (ce qui était auparavant confirmé dans le Livre) et Il confirme tout ce qu’Il veut (de ce qui n’était pas auparavant confirmé) et le Livre mère, matriciel ou original est exclusivement auprès de Lui.

Dans tous les systèmes de pensées et de croyances des hommes, il n’y eut jamais de précédent, rien de semblable ou de comparable à cette proclamation. Parmi les écoles de l’islam, seuls quelques savants, parmi lesquels la majorité appartient au chiisme duodécimain, ont pu réaliser la vérité de cette doctrine, grâce à la guidance qu’ils ont reçue et trouvée dans les paroles des Imâms de la Famille du Prophète (as) (Ahl al-Bayt)[2] et s’en enorgueillir pour Dieu.

Nous ne pouvons pas ici entrer dans l’exposé des détails de cette doctrine philosophique supérieure et en donner une étude exhaustive et claire que le sujet mérite. Nous nous contentons donc de cette rapide évocation allusive. Nous disons que la question du « badâ’ » a des racines coraniques et fait partie des réalités philosophiques les plus subtiles[3]. Parmi les philosophes du chiisme, seuls certains qui ont beaucoup et longtemps médité sur le Coran et qui ont su tirer profit des paroles des guides du chiisme, en particulier des paroles du premier Imâm, l’Emir des croyants, 'Alî ibn abi Tâleb (as), sont parvenus à une compréhension parfaite et foncière de la question. Bien entendu, il ne faudrait pas se contenter à ce sujet des représentations simplistes du commun des gens qui se forgent une idée fantaisiste de ce qu’est le badâ’ et qui la répandent autour comme La doctrine du badâ, s’attirant les critiques des autres ignorants, car la sottise appelle toujours la sottise[4].



[1] Le mot al-badâ’ en arabe, (en persan et en arabe le mot s’écrit : بداء) est une expression verbale qui a été la base de discussions entre les savants musulmans et a suscité beaucoup de querelles entre les spécialistes de la philosophie islamique. Leur problème est d’accepter ou non que Dieu dise quelque chose et qu’Il l’annule comme si ce n'était pas précédemment révélé. Pour un grand nombre de théologiens, cela ressemble à un blasphème. Ceux-ci préfèrent dire qu’il s’agit de notre imagination de la « Table gardée » (en persan : لوح محفوظ), qui se voue à l’échec ou qui rencontre des difficultés face à la « Table de l’effacement et de la confirmation » (en persan : لوح محو و اثبات), pour mieux dire cela dépend du degré de compréhension de l’homme de questions telles : le déterminisme divin, le libre arbitre des humains, la révélation, la connaissance illuminative etc.

[2] Les Gens de la Maison, (les Membres de la Maison Prophétique), à savoir la Famille qui est constituée par le Prophète (s), sa Noble Fille Fâtima al-Zahrâ (as), son époux 'Alî (as) et leurs fils Hassan (as) et Hossein (as). La Famille s'élargit aux Imâms (as) descendant de l'Imâm Hossein (as). Ensemble, ils constituent pour les chiites, les Quatorze Purs, les Infaillibles, car ils ne peuvent pas être sujets à l’erreur, ils ne se trompent pas.

[3] Une doctrine subtile mais dont la vérité est tout à fait accessible aux personnes qualifiées, ayant reçu une formation philosophique et théologique appropriée. Beaucoup de questions sont de cette espèce. Le musulman moyen est incapable d’expliquer ce qu’est la prédestination par exemple. Cela ne l’empêche pas d’avoir une foi solide.

[4] L’auteur fait probablement allusion au fait que cette doctrine que seuls des esprits préparés peuvent comprendre et assimiler est parfois présentée de façon trop résumée, stéréotypée.

 

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