La beauté et l’art selon l’islam

Bien que les éléments de preuve du caractère de la nature humaine et de ses aspirations soient nombreux, nous pouvons grosso modo, parler de quatre axes principaux à ce sujet : l’aspiration à Dieu, la quête de la conscience, la propension au bien et la propension à la beauté.

Par conséquent, l’inclination pour les choses belles est une donnée essentielle de la nature humaine primordiale (fitrat) et il est possible par cette voie de réunir des dizaines de preuves. En outre, la beauté est un élément indissociable de l'art, et cela dans le sens où toute œuvre qui est dénuée de beauté ne pourra nulle part projeter ou suggérer un effet artistique. En outre, puisque la propension à la beauté est foncièrement gravée dans la nature humaine, il y aura aussi forcément en elle une propension pour l’art et les œuvres artistiques. Car l’œuvre artistique est inséparable de l’élément esthétique. L’acceptation du caractère inné de l’art nous conduit à un principe évident à savoir que nul ne peut prétendre que les religions célestes ou les hommes qui les ont transmises à leurs congénères se soient opposés à l’art, pour la raison que la prédication prophétique a été conforme à la nature primordiale de l’homme.

Comme a dit l’Emir des Croyants, 'Alî ibn abî Tâlib[1] (as) expliquant les motivations du Prophète (s) : « … Afin qu’ils (les hommes) relancent et renouvellent le pacte de leur nature … et qu’ils (les prophètes) fassent renaître en eux les trésors enfouis de l’esprit[2]. »

Ainsi pour retrouver le point de vue de l’islam en tant que « synthèse et perfection des religions célestes », au sujet de l’art, on ne peut croire que ce qui précède puisse être rejeté. Dans Phèdre, où Platon expose par la bouche de Socrate, la théorie du Beau et celle de la Réminiscence, il évoque que dans le monde céleste, avant de faire son entrée dans ce monde, l’âme humaine a contemplé directement et sans voile la réalité de la beauté absolue et du bien. Quand dans ce monde, elle contemple la beauté formelle, relative et figurée, elle se remémore la beauté absolue qu’elle avait vue auparavant. Elle est alors envahie par le chagrin de la séparation et son amour passion se réveille…

Ici, Platon a en vue la nature humaine primordiale.

 

Comme disait Sa'adî[3], le poète de Shîrâz :

Pîsh az âb o gel-e man dar del-e man mehr-e Tô bûd

Bâ khod âvardam az ânjâ, na be khod barbastam

 

Ton amour a pénétré mon cœur, bien avant que ne vint l’argile

C'est de là que je l’ai ramené avec moi, je ne l'ai pas créé[4]

(Sa'adî, Divân-e Ash'âr, Ghazaliyât, Ghazal : 367)

 

L’art en tant que moyen d’expression des significations humaines

 

En utilisant la perception et la créativité, l’art jouit d’une subtilité et d’une douceur telles qu’elles lui permettent d’exprimer des intentions sublimes lorsque le génie humain reçoit l’inspiration féconde. Ce sont des œuvres qui ne pouvaient être réalisées sans le secours de l’art, que seul l’art pouvait exprimer. La poésie et l’art sont les creusets les plus beaux pour porter des messages nouveaux, le meilleur moyen pour donner un impact plus vaste et plus profond à ces messages et pour toucher tous les aspects et toutes les dimensions de l’âme humaine.

 

Argument coranique

 

Pour exprimer la réalité de l’association des divinités à Dieu et le processus que ce péché déclenche dans la chute des humains, le Coran décrit cette dernière comme le lieu le plus dur à vivre. Il dit ainsi :

« … Qui associe à Dieu, c’est comme s’il dégringolait du ciel, et qu’alors un oiseau le happe ou que le vent l’abîme en un lieu perdu. » (sourate Al-Hajj (Le pèlerinage) ; 22 : 31)

 

Argument poétique

 

Le poète Sa'adî, qui fut un sage s’exprimant en persan, a utilisé les ressources qu’offrent les figures de style de la poésie pour formuler hautement son message dans le distique suivant :

 

Banî Adam a’zâ -ye yek –digar -and

ke dar âfarînash ze yek gowhar -and

Cho ‘ozvi be dard âvarad ruzegâr

Degar ‘ozv -hâ râ namânad qarâr

 

Les enfants d’Adam sont les membres les uns pour les autres

Car dans leur création, ils procèdent de la même substance :

Quand un membre est atteint par la douleur

Les autres ne sont pas épargnés

 (Sa'adî, Golestân, Bâb-e 1, Dar Sîrat-e Pâdeshâhân)

 

Ces vers de Sa'adî ont été inspirés par un hadith du Prophète (s). Le Messager de Dieu (s) a en effet dit : « L’exemple des croyants, dans leur amour réciproque et leur compassion réciproque, est comme l’exemple du corps : quand une partie du corps ressent de la douleur, toutes les autres parties réagissent par la chaleur ou par la fièvre. » (Bihâr al-Anwâr, volume 61, p. 150)

Voici une parole qui devrait être placée au fronton de l’institution des Nations Unies.

Un point essentiel qui convient d’être souligné au sujet de l’impact de l’œuvre artistique est qu’elle n’a pas besoin de mettre en branle tout un appareil spécial de démonstration rationnel et sophistiqué. Pour cette raison, il a été dit que la langue de la science et de la philosophie est la langue spécifique à une catégorie de gens, alors que l’œuvre artistique se donne à comprendre à chacun.

Parmi les méthodes admises pour la transmission d’un message, celle qui rassemble le plus de suffrages est celle de la transmission indirecte. Cette méthode est très fréquemment préconisée dans les textes religieux. Il y a le cas où l’Imâm Hasan (as) et l’Imâm Hosayn (as) font leurs ablutions devant un vieil homme, plutôt que de désapprouver la façon dont il les faisait lui-même. Quand ils finirent leurs ablutions, ils lui demandèrent de donner son jugement et de dire qui avait le mieux respecté la règle des ablutions requises pour l’accomplissement de la prière rituelle. On peut imaginer quel serait l’effet si la méthode indirecte était combinée à la méthode artistique.

L’Imâm al-Sâdiq[5] (as) a dit : « Soyez des prédicateurs pour les hommes avec vos actes, ne le soyez pas avec vos langues ! » (Bihâr al-Anwâr, volume 5, p. 198).

Le Coran ne manque pas de souligner l’importance du récit, de la narration dans la formation de l’esprit du croyant. Il la recommande au Prophète (s).

« Raconte le récit, dans l’espoir qu’ils réfléchissent. » (sourate Al-A‘râf) ; 7 : 176)

Ou encore : « Dans la narration de leur légende réside une leçon pour les êtres doués d'intelligence… » (sourate Yûsuf (Joseph) ; 12 : 111)

Il est évident que le choix du Coran, en tant que miracle du Prophète (s) de la part de Dieu avait en vue l’acceptation du message céleste par la voie de l’art oratoire du Coran. Les témoignages historiques sont nombreux qui nous informent que la plupart des adhésions à l’islam par les polythéistes arabes ont été motivées ou stimulées, au début de la prédication prophétique (7ème siècle), par l’éloquence inimitable de la parole coranique.

De nos jours, les attaques et le dénigrement qui font partie de l’invasion culturelle contre les pays musulmans ou non-musulmans se font par le truchement des moyens artistiques utilisant des supports modernes comme le film, la vidéo, qui utilisent les images combinées aux paroles mensongères et à la manipulation pour tenter de détourner les hommes de la recherche de la vérité. Cela est comparable à une attaque nocturne, parce que la victime ne voit pas d’où vient le danger et en quoi il consiste. Il ne voit pas que sous l’apparence de l’art, se faufile un danger maquillé en bienfait, en beauté. L’infiltration du mal est facilitée parce qu’elle est faite de façon détournée.

 

L’Art, un langage universel

 

Parmi les obstacles principaux aux transferts des cultures, il y a les différences linguistiques qui sont comme des frontières infranchissables. La seule solution est l’apprentissage des langues. Les discours artistiques qui s’appuient sur la langue font face aussi à ce type de limite. Cependant certains arts échappent à cet obstacle et se diffusent facilement. Il s’agit des arts comme la peinture, la sculpture, la céramique, les arts graphiques, la photographie et aussi certains arts scéniques comme le cinéma, le théâtre et les arts combinés à l’industrie : sans la moindre limite, ils se diffusent dans toutes les cultures et tous les peuples.

Les concours et les prix internationaux, les distinctions et récompenses internationales, l’existence d’institutions encourageant et protégeant les œuvres artistiques, tout cela témoigne du caractère international de l’art. En son temps, Auguste Comte[6] avait insisté pour la même raison sur la nécessité d’enseigner à tous les enfants la peinture et la musique.

 

La permanence et la survie de l’art

 

Tout ce dont nous avons parlé ici fait partie des facteurs qui font que l’art se perpétue et survit aux hommes. Beaucoup de penseurs, en particulier les visionnaires, ont exprimé ou présenté leurs idées maitresses dans l’une ou l’autre des formes de l’art. L’une des raisons pour lesquelles le Prophète (s) et les Imâms de sa Maison (as) ont accordé leur attention à la poésie et aux poètes de bonne orientation, et ont fait appel à eux dans les moments cruciaux, c’est outre l’impact puissant et immédiat de la poésie, le fait que les vers puissants ont une durée de vie beaucoup plus longue qu’un discours en prose. Ce qui fait qu’ils contribuent à maintenir vivant l’évènement qu’ils célèbrent.

A la suite de l’évènement de Ghadîr Khom[7], le Prophète (s) a demandé à Hassân ibn Thâbit[8], son poète préféré, de composer un poème en souvenir de ce jour glorieux. Le poème de Hassân fut appris par cœur, consigné par écrit et transmis de génération en génération au point de devenir aujourd’hui une des preuves de cet évènement de Ghadîr Khom qui fut le jour où le Prophète (s) a annoncé à tous les croyants venus participer au pèlerinage de La Mecque que son successeur désigné à la tête de la Oumma allait être l’Imâm 'Alî ibn abi Tâleb (as), en proclamant du haut de la chaire improvisée pour la circonstance : « man kuntu mawlâh, fa- hâdhâ Aliyyun mawlâh… ». C’est-à-dire : « Celui dont je suis le maître, voici 'Alî qui sera son maître. »

De même, les vers prononcés à Karbala par le Prince des Martyrs (Seyyid al-Shuhadâ’[9]), l'Imâm Hosayn (as) tout au long de chacune des étapes de son épopée à la tête de sa troupe de nobles compagnons, ont servi à pérenniser le souvenir et la commémoration de cet évènement qui est à plusieurs égards l’un des plus grands de l’histoire de l’humanité par son impact. Ces vers sont à ce niveau d’importance. En voici quelques uns qu’il murmurait le jour de 'Ashûrâ[10], avant son martyre sur la terre de Karbalâ :

Al-qatlu awlâ min rukûb al-‘âri

Wal-‘âru khayrun min dukhûl al-nâr

 

Le combat mortel est préférable au déshonneur

Et le déshonneur est meilleur s’il évite de rentrer en Enfer !

 

Ou :

In kâna dînu Muhammadin lam yastaqim

Illâ bi- qatlî fa- yâ suyûfu khudhînî

 

Si la religion de Mohammad ne se redressera que par mon sang,

Alors épées, venez prendre ma vie !

 

Ou encore :

Anâ al-Hosayn bnu ‘Alî

Amdhî ‘alâ dînî al-Nabîyy

 

Je suis Hosayn fils de 'Alî :

Je lutte pour la religion du Prophète !

 

 

Dans ces vers, on voit clairement que le soulèvement de l’Imâm Hosayn (as) était motivé par la nécessité de préserver la religion du Prophète (s) que les Omeyyades s’apprêtaient à dépouiller de son contenu réel pour la transformer en une idéologie au service de leur pouvoir. Dans les cultures où la poésie est l’art le plus important, comme la culture arabe et persane, les poètes sont redoutés par les pouvoirs qui pour cela ne manquent pas de les entretenir et de leur accorder beaucoup d’avantages, afin de ne pas être pris pour cible par quelques vers de poésie qui les stigmatiseront à jamais.

Le meilleur exemple à ce sujet concerne l’avarice du sultan Mahmûd Ghaznavi[11], qui a été blâmée et dénoncée dans ces vers :

Nabûdash ze fazl-e sakhâvat sharaf

Negah dâshti dor be sân-e sadaf

Khazâyen basî dâsht por az gohar

Valî zân nashod moflesî bahrevar

 

Il n’eut pas l’honneur de la réputation d’être généreux

Il gardait bien la perle au fond du coquillage

Il avait beaucoup de trésors pleins de perles

Mais aucun malheureux jamais n’en profita !

 

La rapidité de diffusion du message au moyen de l’art

 

En général, les œuvres artistiques sont plus promptes que toutes les autres productions humaines à se faire connaître et à se faire une place dans le cœur des hommes. Bien sûr, le niveau de cette rapidité et l’ampleur de son expansion dépendent aussi de la qualité de perfection de l’œuvre. Un film réalisé par un cinéaste méconnu dans une région méconnue du monde avec des moyens extrêmement modestes, s’il réunit les qualités artistiques que l’on attend d’un bon film, pourrait vite rentrer dans le box office et rendre célèbres son réalisateur et le pays où il a été produit. Il ne tardera pas à remporter tous les oscars dans les festivals cinématographiques du monde entier.

Il arrive rarement qu’une œuvre scientifique ou philosophique devienne célèbre avec cette célérité. Mais la célébrité n’est pas tout. Il s’agit de durer dans le temps. Car le jugement positif de plusieurs générations est indispensable pour qu’une œuvre soit enfin considérée et être admise à faire partie réellement du patrimoine humain. Il y a des réputations qui sont surfaites par des moyens financiers considérables, comme de faire la promotion d’un roman sans aucune valeur littéraire mais qui véhicule la haine envers une communauté donnée. Ce genre de manœuvres ne tarde pas à être démasqué.



[1] 'Alî ibn abî Tâlib (as), cousin, gendre et héritier spirituel du Prophète Mohammad (s), premier arabe à se convertir à la nouvelle religion, réputé pour ses convictions et sa foi. Grand guerrier et héros de l’islam, premier Imâm du chiisme et quatrième calife du sunnisme

[2] Nahj al-Balâgha, édition de Sobhî Sâlih, Premier Sermon.

[3] (en persan :ابومحمد مصلح الدین بن عبدالله شیرازی) Abû Mohammad Moslih al-Dîn Abdallah Shirâzî, dit Sa'adî, qui est aussi son nom de plume (1184-1283), surnommé aussi le maître éminent. Il est l’auteur du Boustân (Jardin des Senteurs) et du Golestân (Jardin des Roses), souvent traduits et publiés dans les langues occidentales et orientales, et d’un volumineux recueil de ses poésies (Divân).

[4] D’après cette vision mystique du poète, il est hors du pouvoir de l’homme de créer l’Amour. Il a été là bien avant la Création de l’être humain. Ici le poète dit en d’autres termes : Ton Amour n’est pas quelque chose que j’ai pu produire par moi-même, car cela dépasse mes capacités. C’est de ce temps-là et de ce lieu-là que je l’ai ramené avec moi.

[5] (en persan : امام جعفر صادق) Jaafar ou Ja’far ibn Mohammad, surnommé al-Sâdiq, le Véridique, 6ème Imâm du chiisme duodécimain aussi bien qu'ismaélien, descendant de l’Imâm 'Alî. Il a joué un rôle considérable dans la fixation du droit chiite, aussi bien d’ailleurs que du droit sunnite, car il fut le maître de plusieurs juristes sunnites. Parfois l’école chiite est appelée école ja’farite.

 

[6] Philosophe français du 19ème siècle, fondateur du positivisme.

[7] Ghadir Khom : rappelons que le nom de Ghadir Khom, désigne un lieu situé entre La Mecque et Médine, lieu où se trouve un étang (ghadîr) où les caravanes avaient coutume de faire abreuver leurs chameaux et montures avant de prendre la route du voyage, chacune prenant sa direction propre.

[8] Hassân ibn Thâbit, (en arabe : حسان ابن ثابت) fut le poète préféré du Prophète de l’islam, et le défenseur de la nouvelle religion, répondant aux « attaques » littéraires que se livraient les Arabes au moyen de l’éloquence.

[9] Abû ‘Abdillâh al-Hosayn ibn 'Alî (en arabe: ابوعبدالله الحسین بن علی) surnommé, chez les chiites, Seyyid al-Shuhadâ (en arabe : سید الشهداء), le maître des martyrs. Né en 626 et mort assassiné en 680 à Karbalâ. Fils de l’Imâm 'Alî, et petit-fils du Prophète de l’islam, frère de l’Imâm Hassan à qui il a succédé en tant qu’imam des chiites, en 670.

[10] Al-‘Âshûra’ (l’Ashoura), (en arabe et en persan : عاشوراء) désigne le dixième jour du mois lunaire arabe de Moharram. Il commémore le jour tragique de l’assassinat en l’an 680, par les mercenaires de l’omeyyade Yazid ibn Mo'âwiyya, de l’Imâm Hosayn fils de l’Imâm 'Alî, et de ses compagnons. L’évènement eut lieu à Karbalâ qui est devenue une grande ville accueillant le sanctuaire de l’Imam Hosayn, et une des grandes villes de pèlerinage des musulmans.  

[11] (en persan : سلطان محمود غزنوی) Le sultan Mahmûd le Ghaznavide, né en 971 et mort en 1030. Il monta sur le trône en 997. Il fut un grand conquérant.

 

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