Examen de la notion d’exigences de l’époque

Quel est le sens de l’expression « exigences de l’époque » (moqtaziyât-e zamân) ? Dégageons-en d’abord la signification linguistique. Cette expression signifie que le flux du temps qui est constamment en train de passer et d’advenir, demande et impose à chacun de ses segments, son exigence propre. A chaque instant, chaque seconde, minute, heure, jour, semaine, mois, année ou siècle, le temps réclame quelque chose de spécial. Dans ce sens, plutôt que de parler d’exigences, il serait plus juste de parler de demande (taqâzâ). Cela veut dire que notre temps - qui est celui du XIVème siècle de l’Hégire, et de la seconde moitié du XXème siècle chrétien - nous demande quelque chose qui n’avait pas été demandé par la première moitié du XXème siècle, ni non plus par le siècle précédent. Que signifie l’expression « l’époque demande quelque chose » ? Depuis quelque temps, nous interprétons cette expression dans ce sens que dans ce siècle, des choses sont survenues (le mot taqâzâ signifie étymologiquement advenir). Ce qui advient, c’est ce que le siècle veut. Tout ce qui advient dans le monde correspond à la demande du siècle. Suivre les exigences, se conformer aux exigences de l’époque signifie que des choses se sont produites dans ce siècle, c’est-à-dire que le siècle les a demandées, et que par conséquent, il nous revient de nous conformer à cette demande, à accepter les phénomènes sociaux nouveaux. Ceci est une interprétation de l’expression.

Une autre interprétation de l’expression en serait que la demande ou l’exigence de l’époque signifierait exigence ou demande des gens vivant à notre époque, c'est-à-dire l’ensemble des innovations que les gens ont acceptées, dans ce sens que des goûts, des préférences, des tendances nouvelles voient le jour parmi les hommes à chacune des différentes époques. Cela ne soulève aucune objection. Chaque époque a ses goûts, ses préférences spécifiques. Par exemple, dans les façons de se chausser ou de s’habiller, il y a des modes spécifiques à chaque époque. Il y a des sortes de tissus, de coupes de vêtements, des façons de les coudre qui sont à la mode, ou si l’on veut, qui sont acceptées par la majorité des gens. Que les hommes doivent s’harmoniser avec les exigences de l’époque signifie qu’ils doivent constater la tendance générale de la majorité, les goûts généraux et s’y conformer eux-mêmes. Cela est l’adage connu : « Si tu ne veux pas être calomnié, suis la majorité (sois de la même couleur qu’elle) ». Si la majorité accepte de porter toutes les couleurs sans exception, fais comme elle et porte des vêtements multicolores.

Si le sens de l’expression « exigences de l’époque » se ramenait à ces deux interprétations, ce serait dès lors une erreur que l’homme se conforme à son époque. Si nous considérons le premier sens, à savoir que nous devrions accepter et accueillir comme bon tout ce qui advient dans le siècle juste parce qu’il a vu le jour dans le siècle, cela soulèverait l’objection suivante : est-ce que tout ce qui survient dans le siècle est sûrement bon et va dans le sens du bonheur et des intérêts de l’humanité ? En d’autres termes : est-ce que l’humanité est ainsi faite que toute innovation dans le siècle lui sera nécessairement bénéfique ? Est-ce que la société ne connaît jamais de déviation ? Et est-ce qu’il n’est pas possible qu’un évènement nouveau survienne dans la société et soit de nature à l’entraîner vers la déviation et causer sa chute ? La réponse est positive. Les évènements qui surviennent dans le cours de l’histoire peuvent aussi bien être porteurs d’espérance et de renouveau, que des vecteurs de germes de la décadence et de la dégradation. La preuve en est que nous avons des réformistes et des réactionnaires[1].

Le réformiste (moslih) agit contre l’époque et le réactionnaire fait de même, à cette différence que le « réactionnaire » est quelqu’un qui se soulève contre le « progrès » de l’époque, alors que le réformiste est celui qui combat la corruption et la déviation de l’époque. Les deux se mobilisent contre leur propre époque. Nous considérons Seyyed Jamâl ed-Dîn Asadâbâdî[2], comme un réformiste. Il s’est soulevé contre la situation qui prévalait à son époque. Il ne se pliait pas aux exigences de l’époque. Pourquoi alors le qualifions-nous de réformiste (moslih) ? Pour la raison que nous n’acceptons pas le principe que tout ce qu’il y a dans l’époque est bien. Nous affirmons qu’à son époque, il y avait un ensemble de conditions temporelles tout à fait perverties et corrompues contre lesquelles il s’est soulevé et a tenté de mobiliser d’autres personnes. En revanche quiconque - par exemple un akhbârî[3] - lirait l’histoire, dirait que cet homme était réactionnaire, c'est-à-dire qu’il se soulevait contre le progrès et les avancées réelles de son temps.

 

Les évènements de l’époque sont de deux sortes

 

C’est donc pour cette même raison que nous pouvons avoir à chaque époque un réformiste (moslih) et un réactionnaire (mortaji’). Les phénomènes sociaux peuvent présenter deux états : un état de progrès réel, et un autre état qui est celui de la décadence. Il n’est donc pas juste de dire qu’il faut se « conformer à chaque époque ». Dieu a marqué la différence entre la création d’un animal et la création de l’homme, en ce sens qu’Il a créé l’homme en tant qu’un être libre, inventif et capable de créativité. Les animaux ont reçu sous forme d’instinct tout ce dont ils peuvent avoir besoin. Ils ne sont capables d’aucune créativité active et consciente. Ils ne savent pas ce qu’est la liberté d’action. Ils ne disposent pas du libre arbitre et, par conséquent, en ce que la création leur a conféré, ils ne peuvent ni progresser ni marquer du retard par eux-mêmes, ils ne peuvent que suivre le cours normal de leurs instincts. Ils en sont à ce qu’ils ont reçu au premier jour de leur création. Les hommes savent que depuis le jour où ils ont connu les abeilles, ils n’ont jamais pu constater le moindre changement dans leur organisation sociale ou leurs responsabilités au sein de l’essaim. Elles ont toujours produit du miel, selon les mêmes méthodes qu’elles ont reçues et apprises d’instinct, de leurs ancêtres, sans jamais y apporter la moindre innovation. A l’époque où l’humanité était bien éloignée de la civilisation, les abeilles étaient les mêmes, et aujourd’hui que cette humanité a franchi bien des cycles et des étapes, les abeilles en sont au même point. Elles échappent aux cycles du progrès et de la décadence, elles ne connaissent pas l’arriération, ni le progrès. Elles ne se corrompent pas et ne connaissent pas la dépravation morale. Elles ne dévient ni à droite, ni à gauche. Alors que l’humanité possède le libre arbitre, l’inventivité, l’intelligence et la créativité.

Un signe (ayat) du Coran dit : « Je (= Dieu) vais instituer un lieutenant sur la terre. » (sourate Al-Baqara (La vache) ; 2 : 30). Dieu a donné à l’humanité le nom de lieutenant, de représentant de Dieu sur terre. Pour quelle raison est-ce l’humanité qui est le lieutenant de Dieu sur terre et non les abeilles ou un autre animal ?

L’une des explications en est que Dieu a donné aux hommes bien plus d’intelligence, d’ingéniosité et d’inventivité, c'est-à-dire la capacité de créer une fonction, une activité qui n’existe pas dans le monde à l’état naturel.

La vie de cet être a commencé à zéro. Et maintenant voyez que de choses les hommes ont amené à l’existence et voyez que de choses ils ont créées ! (bien sûr avec la permission de Dieu). Du fait de leur statut de lieutenants de Dieu sur terre, les hommes ont la charge de créer leur propre civilisation, avec leur propre conception, leur propre réalisation et avec les moyens qu’eux-mêmes auront mis au point. Non seulement ils organisent leur vie, mais ils la conçoivent dans leur esprit avant de la mettre en application.

Nous sommes tous les témoins de tous ces modèles de voitures qui présentent chaque année un concept nouveau. Il s’agit d’un exemple de cette même capacité d’ingéniosité humaine dont nous parlons.

De la même façon que l’humanité peut aller de l’avant, c'est-à-dire utiliser sa volonté et son libre arbitre à cet effet, elle peut aussi reculer, car la voie arrière non plus n’est pas fermée.

L’Emir des Croyants, 'Alî ibn abî Tâlib[4] (as) a dit :

« La droite et la gauche sont des voies de perdition, la voie médiane est le bon chemin[5]. »

Ainsi, les hommes ont constamment la possibilité d’aller de l’avant ou… de reculer. Cela veut dire que la possibilité de déviation existe en l’homme. Ainsi, on ne peut admettre que l’on fixe une étiquette sur chaque chose survenant dans le temps indiquant qu’elle est le phénomène du siècle, ou l’invention du siècle et la qualifier de bonne pour les hommes. Ce sens d’exigences de l’époque est donc erroné. Il faut donc rester sur ses gardes, et en se fondant sur quelques critères que je vais énoncer, apprendre à évaluer les évènements et à les accepter quand ils sont bons et les rejeter quand ils sont négatifs.

Nous ne pouvons pas admettre comme vrai le sens des exigences de l’époque, comme le synonyme de ce que les humains acceptent en tant que mode. C'est-à-dire que nous n’allons pas à chaque fois voir d’abord quelle est la préférence de la majorité et puis nous déterminer en fonction de ce seul critère. Le vocabulaire des médias ne doit pas nous tromper. Si la presse nous dit d’une mode qu’elle est le phénomène du siècle, que signifie cette phrase ? L’héroïne est également un phénomène du siècle. Elle n’existait pas avant, elle a été fabriquée grâce aux progrès de la chimie. Et pourtant, que de malheurs elle engendre !

N’acceptez donc pas comme vrai tout ce que l’on vous présente comme le phénomène du siècle. La mini-jupe est aussi un phénomène du siècle. On nous dit, pour nous convaincre que toute l’humanité est en train de suivre telle ou telle mode, que tous les hommes et les femmes acceptent telle ou telle tendance ou au contraire que tous les peuples rejettent telle ou telle pratique. C’est quoi cela ? L’acceptation n’est pas un critère.

Ils ont fini par nous ressortir le sujet de la main du voleur. On nous dit : que dites-vous encore ? Que l’on va couper la main du voleur ? Mais le monde d’aujourd’hui n’accepte plus ce genre de paroles ! Le vol est quelque chose qui s’explique par des raisons qui sont dans la société !

Nous nous interrogeons : « Devons-nous empêcher ce délit ou non ? » Tout le monde est d’accord : « Oui, il faut à tout prix empêcher ce genre de délit. » Nous voyons alors que l’islam a fixé cette sorte de sanctions et la pratique nous a montré que lorsque cette sanction est bien appliquée, elle entraîne une éradication du phénomène du vol.

Les pèlerins de La Mecque (hajj) d’il y a cinquante ans savaient que dans les déserts d’Arabie, les voleurs osaient s’en prendre à des caravanes de 500 personnes. Il a suffi que l’on coupe 4 mains, et on a vu quelle sécurité totale a été rétablie dans ces vastes déserts.

Et maintenant on nous dit que le monde n’accepte plus cela. Nous vous répondons : est-ce que le monde d’aujourd’hui a une meilleure formule à nous proposer ? Si la réponse est affirmative et que sa solution obtienne de meilleurs effets, nous sommes prêts à l’accepter.

On nous tient alors un langage auquel nous souscrivons aussi. On nous dit qu’il faudrait d’abord éduquer le voleur. Avons-nous dit que le voleur ne doit pas être éduqué ? La question est de savoir ce que l’on doit faire de celui sur qui l’éducation n’a rien donné et qui a volé. Est-ce que l’éducation et l’enseignement ont été capables jusqu’ici de mettre un terme définitif aux crimes et aux délits dans le monde ? Si cela avait été le cas, on aurait levé et aboli automatiquement toutes les formes de sanctions et de peines légales, et pourquoi ne l’a-t-on pas fait ? Cela est la preuve que l’éducation ne suffit malheureusement pas.

Dans les histoires, on raconte qu’une personne tomba malade. Chacun proposa une solution en disant par exemple que le médecin Untel serait à recommander pour soigner une telle maladie. Sur ces entrefaites, un des hommes présents dit : « Je connais un médecin qui est le meilleur médecin que j’ai rencontré dans ma vie. » On lui demanda : « Comment cela ? »

L’homme répondit : « Une fois, il y eut un malade atteint d’une maladie chronique. Tous les médecins chevronnés vinrent à son chevet. Ils échangèrent leurs points de vue et prescrivirent des médicaments et des remèdes. Rien n’y fit. Plutôt, si, de temps en temps, il y avait un léger mieux. Mais le malade rechutait. Quelqu’un recommanda le médecin Untel. On alla le chercher. Il vint, et en voyant le malade, il prononça avec témérité sa première phrase disant que tous les médecins qui avaient tenté de soigner le malade n’avaient rien compris à sa maladie, et qu’ils s’étaient fourvoyés. Il ordonna que l’on transportât illico presto le malade à l’hôpital, pour qu’il y soit opéré, ajouta-t-il. Sitôt dit sitôt fait, on emmena le malade à l’hôpital, on le coucha au bloc opératoire. Moins d’une heure après, le médecin était déjà à l’œuvre, avait ouvert le ventre du malade et pratiqué sa chirurgie. »

Il s’en suivit un long silence qui fut rompu par les questions pressantes des personnes présentes : « Qu'advint-il au malade? »,... « Et maintenant comment va le malade ? » ... « Le malade a-t-il été guéri ? » ... Le narrateur qui paraissait n'y avoir jamais pensé lui-même, répondit non sans gêne : « Rien ! Le malade est mort. »

L’assistance stupéfaite protesta : « Ainsi toutes vos paroles et vos explications enthousiastes pour le médecin n’aboutissent qu’à nous annoncer une mort précipitée d’un malade causée par un médecin dont l’attitude vous a fasciné ! »

On sut alors que le malheureux narrateur était tellement subjugué par la résolution de ce médecin à cause de la ferme décision qu'il avait observée chez lui , qu'il était ébahi d’admiration pour lui devant tant de rapidité et de fermeté dans la prise de décision de la part du médecin que cela lui avait fait oublier jusqu’à l’échec de son intervention, c'est-à-dire la mort du malade causée par l’incompétence du médecin. Il ne cessait pas de répéter : « Tous les autres médecins avant celui-ci sont venus, ont signé des ordonnances puis sont repartis, mais ce médecin est venu trancher avec une résolution telle qu’il fit son travail et s’en alla. »

 

Comme cette personne qui fait l’éloge de quelqu’un qui ne le mérite pas, qui a seulement réagi à une apparence de compétence, le monde d’aujourd’hui fait l’éloge de ceux qui ne coupent pas la main au voleur sans en voir les conséquences désastreuses ! Celui qui voit du mal dans cette loi, que nous propose-t-il à la place ? Le monde d’aujourd’hui n’accepte pas que l’on coupe la main du voleur ? Que fait-il alors ?

Le plus important pour un musulman est donc de faire confiance aux lois prescrites par la religion d'autant plus que ces lois sont conformes à la raison, dût-il rester minoritaire en cela. Pour mieux dire : le propos consiste en ce qu’un musulman ne doit pas se laisser influencer et tromper par l’argument de l’acceptation.

L’Imâm 'Alî (as) a dit : « Ne vous laissez pas emparer par l’épouvante sur la voie de la guidance, en raison du peu de gens qui la suivent[6] ! »

Il veut dire : ne soyez pas sans personnalité, soyez vigilants de votre état ! Car l’obsession de la quantité a semé la zizanie dans l’esprit des hommes. Dès qu’un peuple se voit minoritaire, il a tendance à accepter les yeux fermés tout ce qu’il reçoit de la majorité. Il n’ose pas penser que la majorité puisse être dans l’erreur et que la minorité puisse être dans le vrai.

 

La notion juste des exigences de l’époque

 

Il existe une autre interprétation de la notion d’exigences de l’époque. Elle consiste dans ce que les besoins réels des hommes changent tout au long de l’histoire. Alors, les besoins de l’humanité pour chaque époque appellent à être satisfaits.

Vous savez que le besoin est l’une des motivations essentielles de l’humanité. Dieu a créé l’homme dans ce monde en le rendant dépendant de certains besoins essentiels qu’il devra impérativement satisfaire pour mener normalement son existence. Ces besoins sont réels : la nourriture, les vêtements, le logement, l’agriculture, la couture, l’éducation, le transport, le voyage, la cosmétique, l’outillage, etc.

Ce besoin n’est pas quelque chose à prendre à la légère. C’est tous les jours qu’il faut trouver la nourriture et la boisson, c’est tous les jours qu’il faut être logé, être vêtu, etc.

Sans cela, l’homme se condamne à sa propre perte.

C’est pour des besoins pareils que l’on peut parler de contraintes de temps. Ce sont là des besoins fixes et invariables. Dans ce but, les hommes doivent s’astreindre à une discipline et observer une règle morale. Et tout cela est invariable à chaque époque : la moindre entorse à la règle pourrait mettre en cause l’existence même de la communauté. Ce système général est le même à chaque époque. L’homme doit organiser la relation qu’il a envers son propre Seigneur, et cela aussi est indifférent à chaque époque. Il en va de même des relations que les hommes entretiennent avec les autres créatures, comme les végétaux, les animaux, la terre. Les hommes ont le devoir de savoir quels droits ils ont sur ces autres créatures, les végétaux par exemple, et quels devoirs aussi, ils ont envers eux. Ce sont encore des nécessités immuables et invariables.

Pour accomplir ces devoirs, les hommes ont besoin d’instruments et d’outillages. Ces instruments varient d’une époque à une autre, parce qu’ils sont eux-mêmes fabriqués par les hommes et que les hommes sont sans cesse en quête d’innovation, d’amélioration de leur mode de vie. La religion ne se mêle pas des moyens techniques (tant que rien d’illégal n’est signalé, bien sûr). La religion indique l’objectif, le but et elle indique comment parvenir légalement au but. Quant à la détermination des moyens d’assurer les besoins matériels, cela relève des attributions de la raison. La raison accomplit graduellement son travail et propose chaque jour un moyen plus performant ; et les hommes, en vertu du principe du « plus complet et plus parfait » (selon le mot de Allâmah Tabâtabâ’î[7]) cherchent à atteindre leur but par les voies les plus simples et les moins coûteuses. Dans les cas où le besoin de l’homme est remplacé par un autre moyen, c'est-à-dire le moyen dont on a besoin aujourd’hui, ce besoin-là disparaîtra dès que le moyen recherché sera réalisé demain. Il faudra aussitôt changer « l’exigence de l’époque ». Cette sorte de situations donne lieu à de réelles exigences de l’époque. C’est cette demande - qui n’est pas un simple phénomène ou une simple acceptation de l’époque -, qui gère le besoin réel.

Il n’existe aucun besoin réel que l’islam aurait retenu ou empêché de se manifester. L’islam fixe des limites aux caprices et à la passion. Lorsque le tracteur a fait son apparition, on aurait eu raison de blâmer celui qui aurait continué à labourer avec un attelage de bœufs. Mais il ne faut tolérer les films cinématographiques licencieux et corrompus moralement. Quand un moyen nouveau voit le jour, il peut servir à des buts légaux ou des buts illégaux, servir le bien comme servir le mal. Un instrument n’a pas de langue pour parler. Il est comme un haut-parleur dont la fonction est de faire entendre la voix du speaker, sans plus, et sans pouvoir refuser de le faire si l’orateur tient des propos qui le contrarieraient. La radio aussi est un outil qui se contente de faire parvenir des voix aux quatre coins du monde, sans pouvoir elle-même dire quoi que ce soit. Il en va de même de la télévision.

Si quelqu’un refuse de se servir des moyens qui le rapprochent de son but sain et louable, et qu’un autre, au contraire s’en empare pour propager ses intentions maléfiques, celui qui a refusé de s’en servir est dans la faute, et il n’atteindra pas ses objectifs en refusant délibérément d’utiliser un moyen pouvant lui donner le dessus. C’est comme si vous me disiez : je suis musulman et je voudrais poursuivre des objectifs islamiques ; combattre sur la voie de Dieu ! Votre intention est louable, que Dieu vous aide à la mener à bien.

Pendant ce temps, un autre homme combat dans la voie du matérialisme, de la corruption et de la dépravation. Mais lui se sert des instruments nouveaux comme le canon, le fusil, le mortier, le lance-roquette ; et vous, vous dites : non, moi je ne veux pas utiliser ces moyens nouveaux, je veux combattre avec mon poignard et mon sabre. Il va de soi que vous êtes en faute. Et votre but est condamné. Vous avez condamné à l’échec votre propre plan.

 

Besoins fixes et besoins variables :

 

C’est cela le sens des exigences du temps et de l’époque. Il ne faut pas confondre les exigences de l’époque avec les modes et les « évènements du siècle ». Les besoins élémentaires des humains sont immuables. Les besoins secondaires, c'est-à-dire ceux qui font parvenir les hommes à la satisfaction des besoins élémentaires, sont variables. Ce besoin de l’époque dit : j’ai changé et si votre honorable personne veut lésiner sur les moyens, vous serez condamné à l’échec. Le résultat en sera que le chanteur Untel pourra faite entendre son dernier album à 23 millions d’habitants[8], grâce à un moyen puissant (la radio), pendant que vous, qui n’avez jamais tendu l’oreille à la radio, vous verrez un enfant de trois ans en train de chanter une composition entendue à la radio, alors que votre honorable parole ne trouvera nul auditeur. C’est là que vous verrez votre objectif brisé et réduit en miettes.

Ce malheureux monde qui a pour la première fois inventé l’industrie de l’enregistrement de la voix ne se doutait nullement que par ce moyen on allait faire entendre des chansons licencieuses et contribuer à la corruption des mœurs. A l’origine, on l’avait créée pour enregistrer les discours des dirigeants, des conférences politiques ou scientifiques, pour les diffuser dans le reste du monde.

Mais cela n’est pas la faute à l’appareil enregistreur de la voix ; c’est la faute des gens qui ont des objectifs sains et louables mais qui refusent de se servir d’un moyen technique puissant et efficace. Le film en soi n’est pas fautif. Lorsque l’industrie cinématographique est née, il n’y eut pas d’hommes conscients ni vigilants pour empêcher que cette technique soit mise au service d’objectifs corrompus plus graves que l’héroïne. Mais plus grave encore, c’est que si tu ne peux empêcher le mal de se faire. Entre en compétition contre lui. Utilise cette technique à de bonnes fins, des fins louables.

C’est une honte ! Et cette honte est par la faute de ceux qui auparavant n’ont pas réfléchi pour que le film n’entre que dans la vie légale des gens et n’enfreigne pas la morale publique. Les films doivent être réalisés de telle sorte qu’ils puissent être projetés devant un public croyant. Avant que ces films décadents ne soient projetés dans nos salles, allez trouver des lieux pour y projeter de bons films, pour en produire aussi, et rivaliser avec eux en qualité et en quantité. Ce serait formidable si on pouvait empêcher ainsi les films décadents ! Encore qu’un bon film n’est pas qu’un film qui montre les pèlerins à La Mecque ! Vous pouvez essayer de produire des films de bonne qualité pour entrainer sur votre sillage la moitié au moins de la jeunesse…



[1] N’oublions pas que l’auteur s’adresse à un public imprégné par le vocabulaire des communistes. Ces derniers adressaient le qualificatif de « réactionnaire » à quiconque s’opposait à leur doctrine, et se réservaient le qualificatif de progressistes. Un lecteur contemporain sait bien quel sort a réservé l’époque au communisme.

[2] Plus connu dans le monde sunnite comme Jamâl al-Dîn Afghânî. Un des leaders du mouvement de la Renaissance islamique au XIXème siècle.

[3] Dans l’histoire du droit chiite, il y a eu deux courants, deux points de vue au sujet de la jurisprudence. Certains étaient partisans de se conformer strictement à la tradition, et refusaient la jurisprudence rationnelle (fiqh). On les a appelés les akhbâris, les traditionnalistes, les partisans de la tradition (khabar, pluriel akhbâr). Les autres étaient favorables à un travail d’élaboration rationnelle, tenant compte bien entendu des traditions prophétiques et imâmiques, mais appliquant les règles logiques de repérage des meilleures traditions, en appliquant des principes rationnels (usûl, pluriel de asl). Par cette méthode, appelée usûl al-fiqh, fondements du droit, les juristes chiites ont produit des traités de droits destinés à l’usage des croyants. On les appelle pour cette raison les usuliyyûn (partisans des principes de droit). Il existe encore des akhbâris, mais le courant majoritaire est celui des usûliyyûn.

[4] Grand guerrier et héros de l’islam, premier Imâm du chiisme et quatrième calife du sunnisme. Cousin et gendre du Prophète Mohammad (s), réputé pour ses convictions et sa foi. Sa personnalité éminente a fait l’objet de divergences parmi les premiers musulmans, certains ayant préféré se détourner de lui et suivre leur passion, au lieu de lui obéir comme l’a recommandé le Prophète (s) dans plusieurs hadiths.

[5] Nahj al-Balâgha, Sermon numéro 16. Le Nahj al-Balâgha (La voie de l’Éloquence) est un célèbre recueil de sermons, lettres et maximes de l’Émir des Croyants 'Alî (as), qui était justement réputé pour son éloquence.

[6] Nahj al-Balâgha, Sermon numéro 201.

[7] Allameh Tabâtabâ’î, savant et philosophe iranien du XXème siècle qui eut beaucoup de disciples dont certains sont encore vivants. Il est l’auteur d’un commentaire du Coran, intitulé Tafsîr al-Mîzân. C’est un commentaire sans précédent qui a été publié la première fois en 20 volumes en langue arabe, en 1393 de l’Hégire / 1973, puis a été traduit vers le persan en 40 volumes par les savants islamiques de Qom.

[8] Estimation du nombre d’habitants en Iran, à cette époque-là.

 

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