La différence entre la gnose islamique et la philosophie existentialiste (selon le point de vue de Seyyed Hossein Nasr)

Question :

Certains traduisent l’existentialisme par le primat de l’être ou l'authenticité de l'existence (esâlat-e vojûd). Or nous avons dans la philosophie islamique toute une branche qui traite de l’existence et du primat de l’existence. Pouvez-vous expliciter le lien entre ces deux philosophies ?

 

Réponse :

À mon avis, la traduction de l’existentialisme par le primat de l’être[1] est complètement fausse. Quand, dans la philosophie islamique, nous parlons d’être (wojûd), notre intention n’est pas un concept ayant une existence mentale, mais bien une large réalité concrète qui comprend toute chose, y compris nous-mêmes ; et tous les philosophes musulmans, aussi bien les péripatéticiens et les néoplatoniciens de l’illumination (ishrâqî) que la philosophie de Mollâ Sadrâ[2] et ses partisans,  confèrent à l’existence une réalité concrète, à savoir une réalité externe, hors du mental, un être absolu. En bref, Mollâ Sadrâ et ses partisans adhèrent à la doctrine de l’unité de l’être et affirment qu’il n’y a qu’un seul être, un être unique, mais se déployant sous de multiples degrés, alors que les partisans de l’illumination continuent à accorder le primat aux essences et à considérer l’existence comme quelque chose qui se surajoute aux essences des choses, comme un accident. Ils n’affirment l’être nécessaire que pour l’Essence du Créateur suprême.

 

Mais il n’y a pas de doute au sujet de ce que ces penseurs là considèrent tous sans exception, que l’être se dit d’une réalité externe indépendante de sa représentation mentale. Par conséquent, quand nous parlons du primat de l’être, nous visons des personnes ou des philosophes de l’islam qui outre la signification qu’ils donnent au mot être, wojûd, à savoir d’être une réalité externe, affirment aussi que ce qui donne une réalité à cet être, c’est l’existence de cette réalité, non pas sa quiddité ou sa définition, et cela est un thème qui a été le plus développé par Sadr al-Dîn Shîrâzî (= Mollâ Sadrâ) et ses partisans en Iran. Le primat de l’être est en principe une philosophie qui reconnaît que toute chose en est la manifestation, un degré de cet être, qui est consommé dans cet être et que rien n’est extérieur à cette réalité.

 

Voyons à présent combien cette définition ou ce sens, présente de différences avec l’existentialisme. Comme on l’a dit, l’existentialisme est apparu dans la philosophie occidentale, à un moment où l’être tel qu’il était connu dans la philosophie de Thomas d’Aquin[3] ou même de Leibniz[4], avait déjà disparu. C’est-à-dire que personne ne croyait plus en l’être en tant que réalité absolue, à l’exception de quelques théologiens catholiques. Il est vrai que les philosophes européens notoires avaient pris leur distance depuis bien longtemps à l’égard de cette façon de voir. Quand nous parlons d’existentialisme, le mot existence désigne la vie de l’individu, le mode de vie de l’individu et au plus l’être de l’individu, mais pas du tout l’être doué de l’étendue et qui embrasse aussi notre existence. Même les existentialistes croyants, comme Marcel[5] et les autres, qui croient aussi en l’existence de Dieu, établissent une distinction entre l’existence de l’homme et celle de Dieu.

Par existentialisme, ils entendent d’abord l’existence de l’homme, de l’individu. Au moins dans le cas de l’existentialisme français, je pense même que nous devrions traduire le mot par « primauté de la vie (en tant qu’existence) » plutôt que par « le primat de l’être », et ce afin de bien mettre en évidence le sens restreint que la notion d’existentialisme présente là-bas.

 

Foncièrement, ce terme d’existentialisme a été créé par opposition aux philosophies du XVIIIème et du XIXème siècle de l’Europe qui ne portaient aucun intérêt à la vie et à l’existence de l’individu et se concentraient sur les groupements comme les classes sociales, les masses, les ethnies, etc. Alors que le caractère originel de l’être ou de l’existence dans la philosophie musulmane introduit une pensée dans laquelle l’homme n’est jamais séparé de Dieu, c’est-à-dire que l’homme se retrouve toujours dans des situations qui le mettent en rapport, parfois à son insu, avec les réalités supérieures de l’être. L’existence de l’homme, dans la philosophie musulmane, est une existence destinée à l’éternité, vouée à l’union avec les instances les plus élevées de l’être et qui devient synonyme de présence et de contemplation. Alors que l’existence chez Sartre[6] et ses semblables a pour fin le néant et ne présente aucune ambition dans le monde suprasensible.

 

La différence dans la pensée au sujet de l’existence entre la philosophie européenne et la philosophie islamique

 

Cette différence consiste dans le fait qu’en islam, l’homme possède une sorte de valeur et de signification autre que celle qu’il a dans l’existentialisme et il n’est pas condamné à l’anéantissement. J’ajouterais aussi ce point qu’il existe fondamentalement des différences essentielles dans l’histoire de la pensée, au sujet de l’être dans les philosophies européenne et islamique.

Le célèbre savant français, le professeur Henry Corbin[7], a mené une enquête précieuse à ce sujet dans l’introduction qu’il écrivit à son édition du Livre des pénétrations métaphysiques (Kitâb al-mashâ’ir[8]) de Mollâ Sadrâ Shîrâzî.

L’une des principales différences consiste dans le fait que dans la philosophie européenne, le terme « être » (wojûd) est employé comme un substantif. Il a peu à peu vu son sens se rétrécir et se limiter à un sens mental. Dans les nouvelles philosophies analytiques, logiques et cognitives, on soutient que l’être n’a pas de sens et n’est qu’un mot permettant d’exprimer que telle ou telle chose existe et l’on n’accorde aucun intérêt au débat concernant « l’être en tant qu’être ».

 

Un point a retenu l’attention dans la philosophie musulmane, sous l’influence directe de la religion même : l’être est employé toujours sous la forme du verbe à l’infinitif, comme dans l’emploi de l’impératif être : « sois ! » (kon !) dans le verset où il est dit : « Son ordre, quand Il veut une chose, tient à ce qu’Il dise : ‘’ Sois ’’, et elle est. » (sourate Yâ Sîn ; 36 : 82)

Cela veut dire que l’être est un ordre émanant de Dieu et non pas un nom. C’est cela qui est à l’origine de la distinction nette qui existe entre la représentation de l’être, sa signification et son concept, dans la philosophie islamique et la philosophie occidentale.

Et c’est aussi pourquoi il est tout à fait erroné de traduire existentialisme par primauté de l’être ou de le confondre avec elle.



[1] Doctrine philosophique développée par Mollâ Sadrâ, Sadr al-Dîn Shîrâzî. Voir dans ce site, les articles qui sont consacrés à l’exposition de sa philosophie.

[2] Mollâ Sadrâ: Rappelons qu’il s’agit du grand philosophe iranien du XVIIème siècle, Sadr al-Dîn Muhammad ibn Ibrâhîm al-Shîrâzî, surnommé aussi Sadr al-Muta’alihîn, le chef de file des théosophes et qui vécut sous le règne des Safavides. Il est venu au monde en 1571 et il l’a quitté en 1640. Pour éviter toute confusion dans l’esprit du lecteur non initié, nous gardons la graphie Mollâ Sadrâ, par laquelle il est connu en Occident, et nous ne le mentionnons que sous ce nom. Il est surtout connu comme l’auteur du livre des Quatre Voyages de l’Esprit (kitâb al-asfâr al-arba’a). C’est surtout le philosophe et orientaliste français Henry Corbin qui a fait connaître sa pensée et son œuvre en Occident.

 

 

[3] Thomas d’Aquin : théologien catholique affilié à l’ordre des Dominicains (né en 1224 au château de Roccasecca près d'Aquino en Italie du Sud et mort le 7 mars 1274), l’un des principaux maîtres de la philosophie scolastique. Son ouvrage le plus connu est la Somme Théologique. Il a essayé dans son œuvre de placer une part de rationalité au fond de la pensée chrétienne. Il a été influencé par le philosophe Averroès, Ibn Roshd, commentateur d’Aristote. L'un de ses objectifs fut notamment de concilier la pensée chrétienne avec la philosophie réaliste d’Aristote.

[4] Gottfried Wilhelm Leibniz (1er juillet 1646 - Hanovre, 14 novembre 1716) est un polygraphe (surtout philosophe, mathématicien, logicien) et un diplomate allemand qui a écrit en latin, français et allemand.

[5] Il s’agit de Gabriel Marcel, représentant de l’existentialisme chrétien, mort en 1973.

[6] Jean-Paul Sartre fut le plus célèbre philosophe français de l’existentialisme, l’exprimant plus par des romans que par des exposés philosophiques. Il est mort à Paris, le 15 avril 1980.

[7] Henry Corbin, philosophe et orientaliste français, professeur à l’École Pratique des Hautes Études, mort à Paris le 7 octobre 1978. Il est l'un des rares philosophes occidentaux à traiter de l'islam iranien en général et de la gnose chiite en particulier.

[8] Le Livre des pénétrations métaphysiques (Kitâb al-Mashâ'ir), a été traduit, commenté, annoté et édité avec une longue introduction par Henry Corbin, Téhéran, Maisonneuve, 1964. Il a fait l’objet d’une réédition chez Verdier, 1988.

 

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