Examen des différentes opinions concernant le rapport de l’islam avec les exigences de notre temps (par Ostâd Mortezâ Motahharî)

Pour les intellectuels musulmans, l'une des questions actuelles les plus importantes est celle qui s’intitule « L’islam et les exigences de notre temps[1] ».

Deux nécessités urgentes, une responsabilité lourde et un message difficile reposent sur les épaules de cette catégorie sociale. L’une est la connaissance authentique de ce qu’est l’islam, en tant que doctrine sociale, une idéologie divine et un outil à plusieurs usages pour concevoir des pensées et des croyances génératrices de bonheur, et aussi la nécessité de connaître les conditions et les exigences du temps, de distinguer les réalités qui naissent des progrès de la science et de l’industrie des phénomènes déviationnistes et des autres facteurs de corruption et de décadence.

 

Un navire qui doit traverser les océans et se rendre d’un continent à un autre a nécessairement besoin d’une boussole pour s’orienter, d’une ancre solide pour se fixer et éviter de sombrer, pour traverser les îles, écueils et autres flux dangereux. Il faut en plus disposer à chaque instant des informations météorologiques, en particulier concernant l’état de la mer. Nous devons nous aussi d’une part, tenir à l’islam en tant que guide de notre voyage et comme ancre solide nous préservant du naufrage dans les archipels et les fortes houles, et d’autre part, nous devons nous tenir au courant des conditions prévalant dans les régions et zones que nous aurons à traverser ou visiter, afin de traverser l’océan tumultueux de la vie et arriver à notre destination finale.

Aux yeux du groupe concerné, il n’y a pas ici de problème insoluble ; seule l’absence de connaissance se rapportant aux réalités de l’islam et l’incapacité à distinguer les facteurs de progrès et d’expansion dans le temps, les courants et phénomènes déviationnistes accompagnant la nature humaine pourraient être une question pouvant surgir et constituer une énigme.

Mais il existe des individus et des classes pour qui cette question se pose réellement comme une énigme insoluble,  comme une contradiction insurmontable, qui sont convaincus que l’islam et les exigences des temps modernes sont deux entités incompatibles et irréductibles et que l’on ne peut qu’avoir la possibilité de faire le choix parmi les deux : ou bien embrasser l’islam et les enseignements islamiques, et donc s’abstenir de toute innovation et empêcher le temps d’avancer ; ou bien se soumettre aux exigences changeantes de l’époque et classer l’islam dans les archives historiques, comme tout ce qui se rapporte au passé révolu. Cet article se propose d’apporter une réponse à ceux qui pensent ainsi.

 

L’argument du groupe en question est que l’islam, du fait même que c’est une religion et spécialement la dernière née des religions, que ses enseignements présentent une dimension de pérennité et qu’ils devraient demeurer tels qu’ils furent aux premiers jours où ils furent révélés, est un phénomène fixe et immuable. Mais le temps est par nature variable et présente une face passée et une face présente, nouvelle. La nature du temps requiert la variabilité, le changement et chaque jour crée des situations, des conditions et des états nouveaux par rapport au jour précédent. Comment serait-il possible pour quelque chose qui est, par essence, invariable et immuable, de présenter quelque adéquation et compatibilité avec ce qui par essence est variable et transitoire ?

Serait-il possible que dans une région déterminée, les poteaux électriques et téléphoniques qui sont plantés au bord des routes puissent être en phase et en adéquation avec les automobiles qui passent régulièrement sur ces routes, alors qu’elles ne sont pas à deux moments donnés à un même point ?

Est-ce qu’il est possible qu’un vêtement cousu pour un enfant de deux ans puisse encore servir et être porté par le même enfant jusqu’à l’âge de 20 ans, alors que le corps de l’enfant n’a pas cessé de croître de mois en mois, d’année en année ?

Il faut reconnaître qu’il y a un problème et qu’il n’est pas facile d’y apporter une réponse satisfaisante. Ce problème nous rappelle le problème que les théosophes ont posé sous l’intitulé de « relation du variable avec l’immuable » ou de « relation du contingent avec l’éternel[2] » et auquel ils ont essayé d’apporter des réponses. Le problème de ces philosophes venait du fait qu’à leur sens la cause variable doit rester variable et la cause fixe doit être fixe, de même qu’une cause contingente doit rester contingente et la cause éternelle doit être éternelle. Comment se fait-il alors que tous les mobiles, les variables, les contingents du monde sont tous, en dernière analyse, rattachés à une cause éternelle qui n’est pas sujette à variabilité ?

Pour répondre, les philosophes ont alors trouvé un lien qui présente une face fixe, invariable, éternelle, et une autre face contingente, variable et changeante, et ils enseignent que c’est ce lien qui réunit les choses variables et contingentes à l’Essence éternelle.

Ici, naturellement, vient à l’esprit la question de savoir si dans cette problématique de « l’islam et les exigences de notre époque », qui est une question sociale, il y aurait aussi une sorte de « lien » du genre ? Si tel est le cas, quel serait ce lien et de quelle catégorie serait-il ?

La vérité est que dans l’argumentation précédente faisant état de l’impossibilité d’une adéquation entre l’islam et les exigences de l’époque, il y a une sorte de paralogisme voire même d’une tentative délibérée de tromper, aussi bien au sujet de l’islam que des exigences de l’époque. Du côté de l’islam, c’est parce qu’on a volontairement confondu la pérennité des lois et des prescriptions islamiques, certainement inabrogeables parce qu’elles en sont une partie intégrante, avec l’adaptabilité des exigences de l’islam qui sont souples car liées au système de législation de l’islam qui, de lui-même, apporte un mécanisme spécial faisant partie des spécificités du système législatif de l’islam. On avait suggéré que les deux choses n’en faisaient qu’une pour mieux induire en erreur les destinataires du message, alors que les deux sont bien deux choses distinctes et séparées l’une de l’autre.

La capacité impressionnante de réponse du droit musulman aux questions nouvelles de chaque époque est quelque chose qui a suscité l’étonnement du monde. Les questions nouvelles ne se sont pas posées qu’à notre époque. Depuis le début de l’islam jusqu’aux 7ème et 8ème siècles de l’Hégire (XIIIème et XIVème siècles de l’ère commune), où la civilisation musulmane a connu son apogée, les juristes musulmans ont accompli parfaitement leur mission et ont su répondre aux nécessités légales des époques, sans faire appel à l’aide d’aucune compétence non musulmane. Au cours des derniers siècles, l’incurie des responsables politiques, d’une part, et la fascination hypnotiste que l’Occident a exercée sur certains esprits musulmans, d’autre part, ont fini par donner le sentiment faux que les lois islamiques ne pouvaient plus donner de réponses aux questions de la nouvelle époque.

Du côté des exigences de l’époque, le sophisme[3] qui transparaît de ce côté-là consiste en ce que l’on a laissé s’insinuer l’idée que les exigences de l’époque avaient rendu caduques et obsolètes toutes les réalités du monde, alors que ce qui s’use et se renouvelle dans le temps, ce sont la matière et les composés matériels et physiques. Un bâtiment, une plante, un animal, un homme, sont condamnés au vieillissement et au dépérissement. Qu’en est-il des vérités fixes et immuables du monde ? Est-ce que le théorème de Pythagore serait devenu vieux et dépassé juste parce qu’il remonte à plus de 2500 ans ?

Devrions-nous considérer comme caduque et fausse la parole de Saadî[4], le poète de Shîrâz, qui a dit : « Banî Âdam a’zâ- ye yek peykar –and » (les enfants d’Adam sont les membres d’un seul corps), juste parce qu’elle a été prononcée il y a 7 siècles ? Est-ce que, sous le prétexte que cela fait des milliers d’années qu’elles sont transmises de bouche à oreille et de génération en génération, les valeurs de justice, de philanthropie, de fidélité, de bien, etc., seraient devenues obsolètes ? Loin de là. C’est plutôt les affirmations que le théorème de Pythagore remonte à 2500 ans, et que la parole de Saadî remonte à 700 ans, qui seraient fausses, car ces vérités de Pythagore et de Saadî sont des réalités éternelles, et ces deux grands hommes n’ont fait que les exprimer et rien de plus. On nous dit que les lois de l’âge de la lumière, de l’avion et de la conquête de l’espace ne peuvent pas être les mêmes lois que celles de l’époque de la lampe à huile, du chameau et du mulet.

Notre réponse est qu’il n’y a pas de doute qu’à l’époque de l’électricité et de l’avion, des questions nouvelles puissent voir le jour et qui appellent des réponses, mais aucune nécessité ne rend obligatoire que puisque l’électricité a remplacé la lampe à huile, et que l’avion a remplacé le mulet, il faudrait forcément que les lois et questions juridiques les concernant, comme l’achat, la vente, l’assurance, l’usurpation, la procuration, la garantie et l’hypothèque, soient automatiquement changées ou révisées. Irions-nous jusqu’à changer du tout au tout les lois régissant les droits de la famille juste parce que nos ancêtres et leurs conjoints, leurs parents et leurs enfants, se déplaçaient à dos de mulets, alors que nos parents, nos époux et épouses, nos enfants se déplacent aujourd’hui en avion ?

L’islam est une Voie, pas une demeure ou station d’arrêt. L’islam lui-même se définit comme une Voie droite. Nous serions dans l’erreur si nous soutenions que puisque les maisons changent, la route aussi devrait changer.

Dans tout mouvement ordonné, il existe deux facteurs fondamentaux : le facteur des changements qui prendront forme successivement et le facteur de la stabilité qui consiste dans l’axe autour duquel s’effectue le mouvement.

Deuxièmement, l’islam n’est pas la seule idéologie ni la seule philosophie sociale, en tant que guide de voyage, de mouvement vers la perfection, à prétendre à la pérennité. Est-ce que les autres religions et doctrines sociales qui se réclament plus que jamais comme des doctrines favorables au changement et considèrent tous les phénomènes comme instables, se considèrent elles-mêmes instables et sujettes à variation ?

 

Nous savons que la vision du monde du marxisme a été construite sur la base du changement permanent et de l’instabilité de la nature, mais les marxistes authentiques n’ont jamais considéré le marxisme comme un phénomène ancien et rattaché au XIXème siècle qui l’a vu naître. Ils n’ont jamais pensé que puisque la personne même de Karl Marx[5], fondateur de cette idéologie, a dépassé la période de la jeunesse, est devenue adulte puis vieux et puis a rendu l’âme et a quitté ce monde, le marxisme pouvait être condamné lui aussi à devenir vieux et à dépérir. Pour les marxistes fidèles, le marxisme est une vérité principielle qu’ils respectent avec la même ardeur et qu’ils continuent de suivre et de présenter comme une vérité invariable[6].



[1] Dans les années 1960 et 1970, il était de mode, si on peut dire, de s’opposer à l’islam, une religion où il y existait des arguments fallacieux comme celui de ne pas être compatible avec son époque. Les orateurs musulmans devaient tous traiter de ce sujet : l’islam et les exigences de notre temps, surtout parce qu’ils étaient mis en demeure par les militants du communisme. Aujourd’hui, nous savons tous que c’est le communisme qui est passé de mode.

[2] Problème théologique et métaphysique auquel les penseurs musulmans ont apporté les meilleures réponses. En physique, il existe un problème similaire soulevé par le « mur de Planck », entre le temps absolu et le temps linéaire mesurable. Il existe beaucoup d’apories du genre qui ne se posent pas seulement aux musulmans.

[3] Argument, raisonnement faux malgré une apparence de vérité et généralement fait avec mauvaise foi (Le Robert).

[4] Abû Mohammad Mosleh al-Dîn ibn Abdallâh Shîrâzî, dit Saadî (1184 – 1283) (en persan : ابومحمد مصلح الدین بن عبدالله شیرازی ), Poète de Shîrâz, surnommé Ostâd -e sokhan, le Maître de la langue persane, pour le raffinement de sa langue, la richesse de sa pensée, ce qui lui a valu aussi le titre de « Maître Excellent » (Sheikh-e ajal) et d’autres surnoms élogieux. Contrairement à son futur concitoyen Hâfez, ce fut un homme ayant voyagé longtemps et loin dans les contrées du monde musulman, rapportant de belles anecdotes qu’il insérera plus tard quand à un âge avancé, il se mettra à écrire des ouvrages travaillés comme au ciseau et qui sont aujourd’hui considérés comme des joyaux, le Bûstân (Le Jardin des Senteurs) (œuvre poétique) et le Golestân (Le Jardin des Roses) (recueil de contes à la fois en poésie et en prose) ; des histoires et une expérience qui l’inspireront aussi dans ses ghazals et autres poèmes de son volumineux Divân, recueil de ses poésies.

[5] Karl Marx, né en 1818 en Allemagne, et mort en 1883 à Londres. Il fut l’auteur d’un ouvrage d’économie politique intitulé Das Kapital (Le Capital) qui a inspiré les premiers communistes. Son nom est associé aussi à son ami Engels qui le soutint financièrement et avec qui il cosigna le Manifeste Communiste. C'est de lui que se réclamèrent tous les chefs révolutionnaires communistes du XXème siècle, comme Lénine (Russie) et Mao Ze Dong (Chine).

[6] Il est vrai que les idées fausses ne quittent pas le monde avant que leur fausseté soit prouvée et cela peut être considéré comme le vrai principe invariable dans ce domaine. C’est une règle indispensable qui ne pourra jamais changer. Donc, aujourd’hui, le marxisme est mort justement parce qu’il ne répondait pas à une condition essentielle de la pérennité : être vrai.

 

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