La relation entre la seigneurie de Dieu et l’envoi des prophètes

La question de la prophétie et le fait que Dieu missionne des envoyés n’est pas une question qui est apparue graduellement par l’effet d’une série d’accidents et de coïncidences survenues aux hommes. L’homme est un être qui, depuis le premier instant de sa venue sur terre, a toujours été accompagné de « preuve divine[1] », d’envoyé divin, d’avertisseur divin et de guidance divine, pour l’aider à comprendre son rôle sur terre et à interpréter les signes de sa présence ici-bas. C’est dire qu’il a toujours vécu entouré de la présence divine et qu’il en sera toujours ainsi jusqu’à la fin des temps. Selon une tradition, s’il ne restait sur terre que deux individus, l’un d’eux serait la « preuve de Dieu », car la terre ne peut manquer de "preuve de Dieu". Dieu ferait s’engloutir le monde s’il venait à manquer de ce qui y symbolise Sa présence.

Dieu dit dans le Coran[2] :

« C'est un commandement venant de Nous… C'est Nous qui envoyons [les Messagers], à titre de miséricorde de ton Seigneur. C’est Lui, l’Entendant, le Connaissant, Seigneur des cieux et de la terre et ce qui est entre eux, si seulement vous pouviez en avoir la conviction. Il n’est de dieu que Lui. Il donne la vie et donne la mort, et Il est votre Seigneur, et le Seigneur de vos premiers ancêtres. » (sourate Al-Dukhân (La Fumée) ; 44 : 5 à 8)

« C’était Nous qui envoyons… » Depuis que les hommes sont venus sur terre, leur Seigneur n’a pas cessé de les avertir, génération après génération, par le truchement de Ses prophètes. Dieu rappelle ainsi dans le Coran que c’est à Son initiative et par Sa volonté que la relation avec les humains est restée vive et continue.

Dans les traditions également, ce thème est largement évoqué et commenté sous le titre de « sciences des religions » ou d' « histoire des religions » ; le point de vue particulier du Coran est exposé pour rappeler que depuis l’avènement des hommes sur terre en tant qu’êtres doués d’intelligence, il y a toujours eu au moins un envoyé de Dieu pour leur tenir compagnie et les guider. C'est-à-dire qu’il n’est pas vrai, comme l’affirment certains, qu’il y eut dans le passé, des époques durant lesquelles les hommes furent livrés à eux-mêmes, laissés dans l’ignorance de Dieu. Il n’y a pas eu évolution de la notion d’adoration comme le prônait Freud[3], pour qui la religion aurait commencé par un culte rendu au père, puis au chef de la tribu, puis peu à peu à l’adoration de l’idole, avant de parvenir à la phase dans laquelle les prophètes auraient fait leur apparition pour appeler les peuples à la croyance en Dieu. Non, pas un seul instant depuis qu’Il les a créés, Dieu n’a laissé les hommes à eux-mêmes.

Pourquoi Dieu a-t-Il toujours été « envoyeur » de messagers ? Pour quel motif a-t-Il toujours agi ainsi ? Par miséricorde ; « à titre de miséricorde de ton Seigneur ». Il dit qu’Il n’est pas un être Clément et Miséricordieux (Rahmân et Rahîm) qui, par moments, pourrait cesser d’être clément et miséricordieux. Il l’est par Essence. « C’est Lui, l’Entendant, le Connaissant ... » Quand Il dit qu’Il est l’Entendant, cela veut dire qu’il écoute les doléances des êtres humains et des choses. Généralement, l’expression d’un besoin se fait par la langue, et c’est par l’oreille que l’on en prend connaissance. Il arrive aussi parfois que l’expression d’un besoin ne puisse pas être exprimée par la parole, mais s’il s’agit de quelque chose qui relève de l’audition, ce sera donc par l’audition que ce besoin non-exprimé sera perçu. Dieu perçoit les besoins dans les essences mêmes des choses ; Il n’attend pas que les choses l’expriment.

Dieu est Audient, Entendant, comme pour dire qu’Il entend par Son Essence même, l’appel à l’aide lancé par toutes les créatures disant : « Nous avons besoin de telle et telle chose ! » Cela veut dire que les hommes ont besoin d’un prophète et ils le crient par la langue de l’indigence de leur être même : Seigneur, guide-nous ! Dieu entend cette demande et Il l’exauce. Et Il est Connaissant, Savant et Sachant. De même, « Connaissant » ne se réfère pas non plus à des choses qui relèvent de l’audibilité organique au moyen de l’oreille. C’est une chose qui est seulement d’ordre cognitif. Il sait comment répondre à tel besoin, Il sait quel homme est digne d’être Son messager.

« Dieu sait parfaitement où placer Ses messages. » (sourate Al-An‘âm (les Troupeaux) ; 6 : 124)

Ce qui relève du côté des hommes et des créatures, Dieu l’entend, et ce qui relève de ce que Lui-même, exalté soit-Il, doit faire, Il sait quoi faire et n’attend pas que quelqu’un le Lui apprenne. Après avoir dit qu’il s’agit « d’une miséricorde de la part de ton Seigneur », le Coran poursuit directement : « Seigneur des cieux et de la terre et ce qui est entre eux, si seulement vous pouviez en avoir la conviction. » Certains commentateurs ont rappelé ce point que la « miséricorde de ton Seigneur » aurait pu donner lieu à une confusion dans l’esprit des auditeurs humains, confusion qui les ferait penser qu’il s’agit de « son seigneur » à lui. Étant donné que ton seigneur est différent de mon seigneur et que mon seigneur n’est pas ton seigneur, ils se demandent pourquoi dans le verset en question, Dieu parle au prophète de la bonté de son Seigneur et Il omet de leur parler de la bonté de leur seigneur à eux ! Cela fait qu’une question leur travaille l'esprit : s'il faut admettre que cela est bonté de « ton seigneur », qu’en est-il alors de la bonté de nos seigneurs respectifs ?

Il s’agit ici de la confusion créée par le fait que le mot seigneur, rabb (pluriel arbâb), se dit de façon équivoque, aussi bien pour parler de Dieu que des hommes et des choses. Ces seigneurs nombreux, qui peuvent être des seigneurs des espèces[4] (arbâb-e anwâ‘) ne peuvent pas soutenir la comparaison avec le Seigneur qui domine tout, comme le dit le Coran dans ce verset :

« Des seigneurs épars vaudraient-ils mieux que Dieu l’Unique, l’Irrésistible ? » (sourate Yûsuf (Joseph) ; 12 : 39). C’est pourquoi juste après avoir évoqué la miséricorde du Seigneur du Prophète (s), le Coran précise qu’il s’agit du même Seigneur des cieux et de la terre et de ce qui se trouve entre les deux.

Il faut savoir que, dans le Coran, les Noms divins ne sont pas mentionnés au hasard ni de manière indifférente, sous le prétexte que tous les Noms divins sont bons et beaux. La place qu’ils occupent dans un verset répond toujours à une logique implacable. Ils correspondent à une nécessité du sens et nous ne pouvons pas les remplacer par un autre Nom sans entraîner forcément une incompréhension ou même faire perdre au sens sa cohérence interne. Si dans le verset précédemment mentionné : « ... à titre de miséricorde de ton Seigneur. C’est Lui, l’Entendant, le Connaissant... Seigneur des cieux et de la terre … », nous remplacions les deux occurrences du Nom « Seigneur » par « le Créateur », cela ne changerait peut-être pas l’énoncé au sens grammatical, mais rendrait sûrement opaque le sens visé. Car le nom Rabb désigne Dieu en tant qu’Il élève (éduque), assiste, perfectionne et pourvoit au besoin des êtres des cieux et de la terre. Il dit donc : « C'est Nous qui envoyons [les Messagers] ». Ce qui veut dire que, en tant que Seigneur, c'est-à-dire éducateur et Pourvoyeur des besoins des humains et des autres créatures, Dieu envoie des prophètes investis de la même fonction que les maîtres pour « enseigner[5] (en-seigner) » (rendre maître, seigneur, car un maître forme des maîtres) aux hommes les voies de la perfection et du salut. Seul le nom divin le Seigneur pouvait convenir ainsi dans ce contexte.

Au sujet du rabb, qui véhicule donc le même sens que l’éducation (tarbiyat), il existe un débat social. Disons déjà que la notion usuelle que nous nous faisons de ce terme est à l’inverse de son sens réel souhaité. Nous avons presque toujours le regard sur l’aspect répressif de l’éducation. Nous nous imaginons que l’éducation signifie d’abord empêcher, interdire, user de la menace et de la force. Dans beaucoup de familles, on s’imagine qu’éduquer son enfant consiste à le gronder et à froncer les sourcils, à l’effrayer et à l’empêcher ainsi de faire un mouvement, un geste ou de parler de telle chose ou telle chose : « Ne ris pas ici, tu feras ou diras telle chose là-bas ». Il n’est question que de dire « non », de retenir, d’interdire, de réprimer. Dans l’éducation d’un enfant ou même d’un adulte, lorsque l’éducateur ne sait pas quel but il cherche à atteindre, il est dans une situation comparable à celle où il voudrait dresser un ours : C'est-à-dire que lorsque vous dites à un enfant : ne fais pas telle chose, il faut d’abord lui faire comprendre pourquoi il ne devrait pas faire cette chose. Autrement, il restera étourdi et peut-être même sera-t-il exposé à quelque maladie psychique. Dresser un ours n’est pas la même chose que donner une éducation à un enfant. A l’un, l’animal, on apprend à avoir des réflexes à la manière décrite par Pavlov[6]; à l’enfant, on transmet une culture, une ambiance qui forme et accroît son intelligence. L’être humain n’est pas guidé uniquement par l’instinct.

Quoiqu’il en soit, notre attention se porte sur ce point que le passage : « Seigneur des cieux et de la terre et de ce qui est entre eux, si seulement vous pouviez en avoir la conviction » est mentionné après : « à titre de miséricorde de ton Seigneur. » Il est clair ici que le mot « prophétie » est accolé à la seigneurie ; la prophétie est une des attributions de la seigneurie. La fonction du prophète est d’éduquer. Éduquer, c’est rassembler les énergies pour faire croître une rose. Qu'est-ce que cela signifie ? Cela signifie faire parvenir à éclosion les potentialités qu’elle contient, parachever et mener à son terme la perfection d’un être.

Que veut dire : « si vous pouviez en avoir la conviction » ? Cela ne signifie pas que si vous êtes capable d'en être convaincu et certain, Dieu l’est de la même façon que vous. Et que si vous ne faites pas partie des gens « capables de certitude », Dieu non plus. Comme l’a dit Zamakhsharî[7], et comme d’autres commentateurs l’ont repris après lui, il nous arrive aussi d’employer une telle expression pour marquer l’étonnement, l’émerveillement et de dire : « Untel a fait telle ou telle chose, si tu savais ! ». Cette expression signifie : tu devrais le savoir, parce que l’énoncé est vrai, mais si tu te donnais la peine d’aller voir de tes propres yeux. Dans le cas de : « si vous pouviez en avoir la conviction », l’expression invite les auditeurs à aller vérifier par eux-mêmes. Ce n’est donc pas une phrase conditionnelle dans le sens réel (même si elle l’est grammaticalement), mais bien une confirmation de la vérité de l’énoncé.

Après avoir évoqué la seigneurie absolue de Dieu, le verset évoque la divinité (ulûhiyyat) absolue de Dieu : « Il n’est de dieu que Lui. Il donne la vie et donne la mort, et Il est votre Seigneur et le Seigneur de vos premiers ancêtres. » La fonction de divinité (ulûhiyyat) revient à l’Essence de Dieu en tant qu’objet de culte et d’adoration absolu. Ce mérite et ce droit ne reviennent à aucun autre être en raison du fait que Dieu Seul est le Seigneur absolu. C’est pourquoi, il est aussi l’Adoré (ma‘bûd) absolu. Pour le motif qu’il n’est pas d’autre Seigneur que Lui et qu’il n’est point d’autre main que la Sienne pour tenir les rênes de la puissance d’ordonner et de commander, il s’ensuit qu’il n’est d’adoré que Lui. Toute idole que l’homme adorerait, il le fait sur la présomption que cette idole tient les rênes du pouvoir de gestion des affaires du monde. Quand il réalise son erreur et voit que les rênes de l’univers sont dans les Mains de Celui qui « fait vivre et fait mourir », il comprend qu’il n’est point d’être digne d’adoration que Lui : il n’est de Dieu que Lui (lâ ilâha illâ Huwa).

Le Seigneur absolu est Dieu, l’Adoré absolu est encore forcément Lui. Il est aussi fait mention de deux qualités, deux fonctions de Dieu : faire vivre et faire mourir : c’est Lui qui fait vivre et c’est Lui qui fait mourir. Il s’agit aussi de deux attributs seigneuriaux. Les parents qui vous éduquent, vous ont d’abord donné la vie. C’est pour cela que les arabes appellent le père rabb al-bayt, seigneur de la maison, chef du foyer.

Or Dieu est votre Seigneur. C’est Lui qui vous a créés et formés comme des humains dans les matrices maternelles. C’est Lui qui vous a fait passer de la période de l’enfance à celle de l’adolescence et de la jeunesse et ensuite à l’âge adulte et à la vieillesse. Il n’est pas seulement votre Seigneur, mais le Seigneur de vos parents et ancêtres les plus anciens. C’est Lui qui vous a tous éduqués. Mais malgré tout cela, les humains se laissent encore aller au doute et continuent de prendre tout cela comme un jeu. « Mais quoi ! Dans le doute, ils s’amusent. » (sourate Al-Dukhân (La fumée) ; 44 : 9). Non seulement Il vous a fait venir au monde et vous y a pourvu du nécessaire, mais Il vous fera aussi mourir pour vous faire passer à une vie meilleure où vous serez récompensés pour vos bonnes actions ici bas. Tout est cohérent dans Sa parole et tout est clair dans le but de la création.

On se demande finalement si ces gens méritent qu’on leur rappelle quelque chose. Ils sont comme des cadavres qui bougent mais sur la mort desquels personne ne se fait plus d’illusion. Rien ne pénètre par leurs oreilles : ils sont habités par le doute. Cette mise en relation du doute avec le jeu et l’amusement n’est pas fortuite. Dieu s’est porté Garant pour indiquer la voie à suivre aux hommes et aux femmes qui montreront leur désir sincère de connaitre la vérité et la réalité et leur foi dans la vie future.

« Quant à ceux qui luttent pour Notre cause, Nous les guiderons certes sur nos sentiers.  Dieu est en vérité avec les bienfaisants. » (sourate Al-‘Ankabût (l’Araignée) ; 29 : 69)

Ceux et celles qui aspirent à Dieu le font avec sérieux et détermination. Leur foi les motive profondément et n’est pas une simple apparence. Ils sont persuadés que le passage par la vie terrestre n’est pas un jeu, parce qu’ils ont éprouvé la vérité de la guidance divine et ont appris à reconnaître les signes du Vrai. Ils agissent dans ce but et ne s’en laissent pas conter par les jeux et séductions du monde.

Ceux qui au contraire négligent cette dimension perdent leur temps en conjectures et en prétextes. Ils perdent ce monde-ci et l’Au-delà car ils auront vécu sans grandeur d’âme, sans amour, sans jamais essayer de connaître leur Seigneur. Ils perdent aussi par voie de conséquence l’au-delà, car la condition de l’au-delà dépend des actes ici-bas.



[1] La preuve, Hujjat, est un terme coranique. Il signifie preuve, argument, objection. Et quand l’argument vient de Dieu, il est irréfutable, indiscutable. En métaphysique musulmane, Dieu ne cesse jamais d’être présent activement dans le monde. Il existe une hiérarchie spirituelle qui, bien qu’invisible, régit le monde au nom de Dieu. Le chef de cette hiérarchie est appelé Hujjat Allah (as). Si le monde entier reniait Dieu, il resterait toujours un homme pour témoigner de Lui, et cet homme est appelé hujjat.

[2] Nous proposons ici également la traduction suivante du même verset par M. Hamidullâh : « C'est là un Commandement venant de Nous. C'est Nous qui envoyons [les Messagers], à titre de miséricorde de la part de ton Seigneur, car c’est Lui l’Audient, l’Omniscient, Seigneur des cieux et de la terre et de ce qui est entre eux, si seulement vous pouviez en avoir la conviction. Point de divinité à part Lui. Il donne la vie et donne la mort, et Il est votre Seigneur et le Seigneur de vos premiers ancêtres. Mais ces gens-là, dans le doute, s’amusent. »

[3] Sigmund Freud, né Sigismond Shlomo Freud, 1856-1939, est l’inventeur d’une pseudoscience appelée psychanalyse qui suscita un grand débat au XXème siècle occidental, siècle où les idées les plus débridées, communisme et progressisme et matérialisme, ont eu librement cours, annonçant le déclin visible aujourd’hui de la civilisation de l’Ouest.

[4] Chez Avicenne, l’expression de arbâb al-anwâ‘ traduit les idées platoniciennes. Elle peut aussi désigner les universaux, genres et espèces, sous lesquels sont rangés les individus.

[5] Enseigner est un verbe dont l’étymologie est rattachée au radical « signe ». Or, un signe est ce qui renseigne, informe. Le lien avec le seigneur est apparent dans l’italien où est le seigneur, le monsieur (monseigneur) se dit « signore ».

[6] Ivan Petrovitch Pavlov, médecin et physiologiste russe, lauréat du prix Nobel en 1904, connu chez les lycéens pour son « réflexe de Pavlov ». Il mourut en 1936.

[7] Célèbre commentateur du Coran, originaire du Khârezm. Mort en 1143. Son commentaire est intitulé Al-Kashshâf et jouit encore d’une bonne réputation.

 

Photos aléatoire

Mausolée de l'Imâm 'Alî (as) - Najaf (7) : Masjed Jâmeh' - Ispahan (3) : Tiflân-e moslem - Irak (1) : Masjed Hakim - Ispahan (5) : Imâmzâdeh Esmâ'îl - Ispahan (9) : Wâdi as-Salâm - Najaf (9) : Madresseh Tchahâr Bâgh - Ispahan (9) : Madresseh Tchahâr Bâgh - Ispahan (8) : Wâdi as-Salâm - Najaf (3) :

Nous contacter

Accusantium doloremque laudantium, totam rem aperiam, eaque ipsa quae ab illo inventore veritatis et quasi architecto.
Nom
E-mail
Message *