Examen des aspects philosophiques et sociaux de la question des exigences de l’époque (1)

Dans toutes les sociétés et à toutes les époques, les exigences du temps peuvent être comprises comme les conditions imposées par les évènements qui surviennent dans le monde et le transforment de façon suffisamment profonde pour que les hommes aient instinctivement le sentiment que les temps ont changé, que quelque chose de nouveau s’est installé dans leur vie, qui relève du domaine technique aussi bien que de l’organisation politique et sociale. Ce changement intervenant finit par caractériser une époque et à faire date. Il y a un avant et un après cette date. On dit alors que le temps est nouveau et le temps passé sera désigné comme l’ancien temps.

Selon cette logique, on devrait accepter tous les évènements nouveaux qui se produisent à chaque époque, car cela est l’innovation, le progrès et le mieux-être. Or ce discours est faux et pernicieux. Les évènements nouveaux qui concernent et marquent une époque sont de deux sortes : ils peuvent résulter d’un progrès, d’un avancement ou marquer le point de départ d’une déviation et d’un recul. Ces deux cas sont toujours susceptibles de se produire, à toutes les époques. Il y a beaucoup d’évènements « passés » qui continuent d’être vrais, commémorés et présents en nous. Soutenir le contraire équivaudrait à faire preuve de démence et menacerait l’équilibre social.

Le fait pour un évènement d’être nouveau, pour une idée de faire son apparition au sein d’une nation, ne signifie pas qu’elle constitue un progrès juste parce qu’elle est neuve. Et ce n’est pas non plus parce qu’une idée remonte à plusieurs siècles ou plusieurs millénaires, qu’elle devrait être considérée comme dépassée et donc rejetée. En toute logique, la nouveauté, pas plus que l’ancienneté, n’est synonyme de bien ou de mal. Le critère, c’est le bien ou le mal, l’utile ou le nuisible, non la nouveauté ou l’ancienneté. Combien de choses anciennes sont bonnes et excellentes et dont les hommes auraient dû se saisir, et que de choses nouvelles sont mauvaises et dont les hommes auraient dû se séparer !

Un autre critère ou un autre sens des exigences de l’époque pourrait consister dans les habitudes et les goûts ayant fait une admission récente parmi les gens. On dit alors que telle pratique, telle tenue vestimentaire par exemple, n’est plus acceptée, telle autre continue de l’être et telle autre mode a gagné la préférence de la majorité. Est-ce que les gens sont obligés de se plier aux tendances générales ? Certes non !

Ici aussi, une erreur est commise. Le fait que la majorité suive un goût nouveau, une mode par exemple, n’est pas un critère. Il se peut qu’une mode soit de mauvais goût, même si elle est acceptée par la majorité.

Il arrive souvent que dans une société donnée, les gens croient bon de suivre de façon plus ou moins générale, un comportement dommageable à leur société, et ne s’en rendent pas compte immédiatement. Nous voyons ainsi que dans ce cas également il y a bien matière à débat.

Mais il existe un sens pour « les exigences de l’époque » qui mérite d’être médité, qui est d’ailleurs le sens vrai et admis et qui sert à désigner les nécessités d’une époque donnée. Pour atteindre leurs buts, les hommes ont besoin d’un ensemble de choses relevant des nécessités indispensables desquelles naissent aussi d’autres nécessités. Les changements qui surviennent dans la société sont en réalité la traduction des changements intervenant dans les moyens de la société, moyens qui sont en constante évolution. Par exemple, les hommes ont besoin de se chauffer en hiver. Ce besoin perdurera tant qu’il y aura les quatre saisons de l’année.

Après leur apparition sur terre, les hommes se sont chauffés au bois, puis au charbon, au pétrole, et de nos jours, en plus de ces techniques anciennes qui perdurent dans certains pays, on utilise aussi le chauffage au gaz, le chauffage électrique produit par différentes techniques (barrages, centrales thermiques au gaz et centrales nucléaires) ; et on recourt aussi aux nouvelles ressources énergétiques que sont le soleil, le vent, les marées, la géothermie et d’autres formes d’énergie qui sont mises au point et maîtrisées par la recherche scientifique. Cela veut dire que le charbon n’est pas un dogme, sous prétexte que son utilisation est plus ancienne.

Les formes d’énergie nouvelles sont plus sophistiquées, moins chères et plus propres ; elles présentent encore et surtout l’avantage de répondre aux besoins d’un plus grand nombre de personnes. Il n’est plus nécessaire de passer chaque jour ou chaque semaine chez le fournisseur pour se faire livrer en charbon ou en mazout ou d’amonceler des stères et des stères de bois pour se chauffer en hiver. Il suffit de brancher un convecteur sur une prise électrique ou d’appuyer sur un bouton. Cela a aussi pour conséquence de préserver nos forêts.

Le besoin de se chauffer est à l’origine du besoin en charbon. L’un est un besoin premier, direct de l’homme, alors que le charbon est un besoin second. C’est par conséquent le besoin second qui est sujet au changement, parce qu’il peut être satisfait par différentes voies comme nous venons de le voir. Disons que, au fur et à mesure que le temps passe et au rythme des progrès, l'homme arrive à améliorer ses moyens, à les rendre plus performants.

On pourrait multiplier ces exemples à tous les besoins qu’éprouvent les hommes, comme ceux relatifs à leur santé, leurs déplacements, leurs travaux dans les champs et dans les ateliers, et ainsi de suite. Le besoin de se soigner nous menait autrefois chez l’herboriste ou le chaman, il nous mène aujourd’hui chez le médecin.

(à suivre)