La rencontre de Mûsâ (as) et de Khidhr (as) selon le Coran (2)

La rencontre entre Mûsâ[1] (as) et son Excellence Khidhr[2] (as)

 

Dieu dit à la suite des versets précédents de la sourate Al-Kahf (La caverne), sourate 18 : « Ils trouvèrent un de nos serviteurs à qui nous avions accordé une miséricorde venue de nous et à qui nous avions conféré une Science émanant de nous. Moïse lui dit : ‘Puis-je te suivre pour que tu m'enseignes ce qu'on t'a appris concernant une voie droite ?’ II dit : ‘Tu ne saurais être patient, avec moi.’ ‘Comment serais-tu patient, alors que tu ne comprends pas ?’ Moïse dit : ‘Tu me trouveras patient, si Dieu le veut, et je ne désobéirai à aucun de tes ordres.’ Le Serviteur dit : ‘Si tu m'accompagnes, ne m'interroge sur rien avant que je t'en donne l'explication.’ » (versets 65 à 70).

Lorsque Mûsâ (as) et son compagnon de voyage reviennent au premier endroit, c'est-à-dire auprès du rocher et à proximité du confluent des deux mers, « ils trouvèrent (wajadâ) un de nos serviteurs ('abdan min 'ibâdinâ) à qui nous avions accordé une miséricorde venue de nous (rahmatan min 'indinâ) et à qui nous avions conféré une Science ('ilman) émanant de nous (min ladunnâ). » (sourate Al-Kahf (La caverne) ; 18 : 65). L’emploi de wajadâ / وجدا / « tous deux trouvèrent », montre qu’il s’agit du savant qu’ils cherchaient et qu’en fin de compte, ils retrouvent ce qu’ils avaient perdu. L’expression ‘abdân min ‘ibâdinâ / عبدا من عبادنا / « un de nos serviteurs » indique que la plus grande fierté d’un être humain consiste à être un vrai serviteur de Dieu. Il s’agit là du degré de servitude qui rend l’être humain digne de la miséricorde divine, et qui ouvre à son cœur les sources du savoir. L’expression min ladunnâ / من لدنّا / « émanant de nous », nous indique également que le savoir de ce savant n’est pas un savoir ordinaire, mais la connaissance d’une partie des secrets de ce monde et des mystères liés aux événements que Dieu est le Seul à connaître. L’emploi de ‘ilman / علما / « une Science », qui est ici indéfinie, vient habituellement pour exprimer le respect comme c’est le cas ici. Cela nous informe que cet homme, ce savant, jouit d’une part considérable de ce savoir. A propos de l’objet de rahmatan min ‘indinâ / رحمة من عندنا / « une miséricorde venue de nous », dans le verset ci-dessus, les exégètes arrivent à différentes interprétations : certains disent qu’il s’agit du degré de la prophétie, et d’autres l’interprètent comme le signe d’une longue vie. Cependant, il existe également l’éventualité qu’il soit ici question d’une aptitude méritoire, d’un esprit étendu et d’un haut développement dont Dieu a fait don à cet homme afin qu’il puisse recevoir la science divine. A ce moment-là, avec la plus grande civilité, et sous la forme interrogative, Mûsâ (as) dit à ce savant : « Puis-je te suivre pour que tu m'enseignes ce qu'on t'a appris concernant une voie droite (rushdan) ? » (sourate Al-Kahf (La caverne) ; 18 : 66). L’expression rushdân / رشدا / « droite », permet de déduire que le savoir n’est pas un but en soi, mais qu’il sert au contraire à aller vers un objectif, à atteindre le bien, le mieux. Un tel savoir est précieux, il s’acquiert auprès d’un maître et constitue un motif de gloire. ‘Allâmeh Tabâtabâ’î nous dit : « Le mot rushd / رشد a une signification opposée à ghay / غي, le premier désignant le fait d’atteindre ce qui est vrai, ce qui est juste, et l’autre désignant le fait de s’égarer. » Ainsi, dans ce verset, Mûsâ (as) dit en réalité : « M’autorises-tu à venir avec toi, puis-je te suivre afin que tu m’enseignes ce que Dieu t’a donné, et que moi aussi, par ce moyen, je puisse trouver cette droiture ? » Et/ou « pour que tu m’enseignes ce que Dieu t’a donné de cette droiture ? » Pourtant, contre toute attente, cet homme répond à Mûsâ (as) : « Tu ne saurais être patient (sabran), avec moi. » (sourate Al-Kahf (La caverne) ; 18 : 67). Dans cette phrase, le savant nie catégoriquement que la patience, l’endurance de Mûsâ (as) puisse subsister face à ce qu’il le verra faire. Il lui dit en réalité : « Tu ne pourras pas supporter ce que tu verras au cours de mon enseignement », ce qui est confirmé par plusieurs choses :

Premièrement, la présence du mot inn / ان.

Deuxièmement, l’emploi du mot sabr / صبر / patient, sous les deux formes, indéfinie et négative, parce que l’indéfini dans une forme négative exprime un caractère général.

Troisièmement, le fait qu’il dise : « Tu ne saurais être patient », et pas : « Tu ne saurais être patient face à mon enseignement. »

Quatrièmement, le fait qu’il nie la capacité à être patient en niant la raison de cette capacité, qui consiste en la connaissance complète, le savoir véridique, l’exégèse véritable. Ainsi, en réalité, il nie l’action en niant une de ses causes, et c’est pourquoi nous constatons que Mûsâ (as), au moment où ce savant expose le sens de ses actions, ne se met pas en colère. Au contraire, c’est lorsqu’il est le témoin de ses actions, au cours de son enseignement, qu’il se met en colère. Mais lorsque le savant lui explique ses actes, Mûsâ (as) est satisfait. Effectivement, le savoir comporte une loi, et ses représentations du savoir en impliquent une autre. On retrouve ces différences qui interviennent entre le savoir et ses représentations ailleurs dans l’histoire de Mûsâ (as), lors du récit du veau d’or présent dans la sourate Al-A‛râf (7) notamment. Lorsque Mûsâ (as) se trouve au lieu de son rendez-vous avec Dieu le Très-Haut, Il l’informe : « Ton peuple, après ton arrivée, a été égaré par le Sâmerî. » Une nouvelle qui vient de Dieu est plus vraie que toute autre nouvelle, pourtant, Mûsâ (as) ne se met pas en colère. Ce n’est que lorsqu’il retourne auprès de son peuple et qu’il voit de ses propres yeux les représentations de ce savoir qu’il a acquis au lieu du rendez-vous avec Dieu, qu’il entre alors dans une grande colère, au point qu’il retourne les tables, saisit et tire son frère par les cheveux. Ainsi, la phrase: « Tu ne saurais être patient » induit en réalité : « Tu ne peux supporter mon mode d’enseignement, non que tu ne puisses supporter le savoir. »

 

Sans attendre, il en dévoile la raison : « Comment serais-tu patient, alors que tu ne comprends pas (mâ lam tuhit bihi khubran) ? » (sourate Al-Kahf (La caverne) ; 18 : 68). Le mot khubr / خبر a ici le sens de « savoir »[3], et le savoir a quant à lui pour signification : la constatation, le discernement, ce qui donne : « Ce que tu sais n’a pas d’emprise sur cette méthode, sur cette voie. » Ce savant domine les chapitres des savoirs qui relèvent des secrets occultes, du sens profond des événements et des phénomènes, alors que Mûsâ (as) n’est pas chargé de ce qui est caché et n’en sait pas tant sur la question. Dans de tels cas, il arrive souvent que la face visible des événements soit différente de ce qu’ils recèlent, de leur face cachée. Combien de fois l’apparence d’un événement est particulièrement choquante, insensée, alors qu’il cache un sens particulièrement sacré, mesuré et logique ! Dans un tel cas, celui qui voit l’apparent lâche la bride, perd patience et n’a plus le choix ; il se dresse pour s’interposer et parfois même pour se quereller. Cependant, un maître averti des secrets intérieurs et qui sait voir la face cachée des phénomènes, poursuit son action calmement et ne manifeste ni cris ni objections, il se trouve même au contraire dans l’attente d’une occasion propice pour exprimer la vérité dissimulée. En revanche, le disciple fait montre d’impatience et, lorsque les secrets lui sont dévoilés, il retrouve tout son calme. Il se peut que Mûsâ (as) ait été inquiet en entendant cette phrase et qu’il ait pris peur d’être privé de la faveur d’être en compagnie de ce grand savant. C’est pourquoi il lui fait la promesse de patienter face à tous les événements : « Tu me trouveras patient (sâbiran), si Dieu le veut, et je ne désobéirai à aucun de tes ordres. » (sourate Al-Kahf (La caverne) ; 18 : 69). De nouveau, dans cette formulation, Mûsâ (as) manifeste sa civilité, il s’appuie sur la volonté de Dieu et ne prétend pas à ce savant qu’il saura être patient. Il dit : « Si Dieu le veut, je serais patient. » ‘Allâmeh Tabâtabâ’î déclare : « Dans cette phrase, Mûsâ (as) fait cette promesse : ‘Tu verras rapidement que je serai patient et que je ne m’opposerai pas à toi, ni te désobéirai’. Cependant, il lie sa promesse à la volonté divine, afin de ne pas commettre de parjure en cas d’échec. » Le passage : « … et je ne désobéirai à aucun de tes ordres », se réfère au mot sâbiran / صابران, parce que ce mot, bien qu’exprimant une qualité, a ici fonction de verbe ; ainsi, la seconde partie de la promesse est également liée à la volonté divine. De cette façon, s’il s’oppose à ce qui arrivera, il n’aura pas trahi sa promesse, parce que cette promesse est également attachée [à la première].

Bien que le fait de patienter face à des événements ayant une apparence choquante et dont l’être humain ignore les mystères soit quelque chose de difficile, le savant accepte une nouvelle fois l’engagement de Mûsâ (as) tout en l’avertissant : « Si tu m'accompagnes, ne m'interroge sur rien avant que je t'en donne l'explication (hattâ uhditha laka minhu dhikran). » (sourate Al-Kahf (La caverne) ; 18 : 70). Visiblement, le mot minhu / منه se rapporte au mot dhikrân / ذكرا, ce qui implique que toute chose peut être évoquée sans que la partie adverse ne pose de questions. Ainsi, le sens de la phrase est littéralement : « Si tu m'accompagnes, ne m'interroge sur rien avant que je t'en donne l'explication. » Cette phrase est un avertissement : « Tu vas rapidement voir des actes de ma part que tu auras beaucoup de mal à supporter, mais aussitôt après, je te les expliquerai. » Ainsi, il ne convient donc pas que Mûsâ (as) commence par poser des questions ou cherche à se renseigner, il est préférable au contraire qu’il patiente jusqu’à ce que Khidhr (as) commente lui-même ce qu’il a fait. Mûsâ (as) assume cette promesse renouvelée et se met en route en compagnie du maître.

 

La politesse et le respect que témoigne Mûsâ (a) pour son maître

 

L’un des sujets étonnants que cette histoire révèle est l’observance de politesse dont fait preuve Mûsâ (as) à l’égard de son maître, son Excellence Khidhr (as), ce dont témoignent les versets cités. Mûsâ (as) est le Kalîm Allâh[4], l’un des prophètes ûlû al-‘azm, le messager de la Thora, et pourtant, quel respect il témoigne vis-à-vis d’un individu capable de lui enseigner quelque chose ! Du début de leur rencontre jusqu’à la fin, ses paroles sont emplies de politesse et de respect. Par exemple, il commence par solliciter le droit de l’accompagner et ne présente pas cela comme un ordre. Il s’agit plutôt d’une requête. Il dit : « Puis-je te suivre ? » (sourate Al-Kahf (La caverne) ; 18 : 66). Deuxièmement, il ne nomme pas « compagnie » le fait de l’accompagner, mais parle au contraire de le suivre, de lui obéir. Troisièmement, il ne s’attache pas à le suivre contre un enseignement, il ne dit pas : « Je te suis à la condition que tu m’instruises. » Il dit au contraire : « Je te suis afin que tu puisses m’instruire. » Quatrièmement, il se déclare officiellement son élève. Cinquièmement, il rend hommage à son savoir et l’attribue à une source non-identifiée, n’y adjoignant ni nom ni qualité, il dit simplement : « ce qu'on t'a appris » (sourate Al-Kahf (La caverne) ; 18 : 66), et non pas : « ce que tu sais ». Sixièmement, il fait l’éloge de son savoir en utilisant le mot rushd / رشد, déclarant : « ton savoir est droit. » (Il ne s’agit pas d’ignorance composée, ni de perdition). Septièmement, lorsqu’il parle de ce que Khidhr (as) va lui enseigner, il sous-entend qu’il s’agit d’une partie du savoir dont Khidhr (as) dispose, et non de la totalité ; il dit : « Enseigne-moi une partie de ce qu’on t’a appris. »[5] Il ne dit pas : « Enseigne-moi ce qu’on t’a appris. »[6] Huitièmement, il nomme « ordres » les recommandations de Khidhr (as) et se met de son côté en position de lui désobéir ; ainsi, il élève par ce biais la position du maître. Neuvièmement, la promesse qu’il fait n’est pas une promesse formelle ; il ne dit pas : « Je vais accomplir ceci, je vais faire cela », mais plutôt : « Si Dieu le veut, tu verras que je saurais faire ceci ou cela. » De même, il fait montre de politesse à l’égard de Dieu, ajoutant la formule in shâ’ Allâh. Son Excellence Khidhr (as) lui témoigne également de la politesse. Premièrement, il ne lui oppose pas un refus catégorique, mais lui parle par allusion, disant : « Tu n’as pas la capacité de supporter de voir mes actions. » Deuxièmement, lorsque Mûsâ (as) promet qu’il ne désobéira pas, il ne lui ordonne pas de le suivre, ni ne lui dit : « Très bien, alors viens ! » Au contraire, il le laisse libre de venir s’il le veut, disant : « Si tu m'accompagnes » (sourate Al-Kahf (La caverne) ; 18 : 70). Troisièmement, il ne lui interdit pas absolument de poser des questions, et n’en fait pas une simple marque de son autorité, au contraire, il pose une simple condition s’il veut le suivre, et dit : « Si tu as prévu de me suivre, il ne faut pas que tu me questionnes. » Son intention est de montrer que son interdiction n’est pas une simple improvisation, mais que le fait de le suivre nécessite cette mesure.

 

(A suivre)



[1] Moïse (as). (Les notes sont du traducteur et les traductions des passages du Coran de Denise Masson).

[2] Il est également orthographié Khizr, ou Khezr (d’après la prononciation persane). C’est un personnage énigmatique. On ne sait dans quelle catégorie le placer. Il échappe à la classification de prophète, d’Imâm, de Wali ou même de Hanif. Certains le rapprochent de la figure du roi de Salem, de celle de Melchisédech… Lire à son sujet l’excellent article d’Amélie Neuve-Eglise paru dans la Revue de Téhéran n° 26 (janvier 2008) : http://www.teheran.ir/spip.php?article70.

[3] Dans la traduction de Denise Masson, il est contenu dans la notion de compréhension…

[4] L’interlocuteur (privilégié) de Dieu.

[5] La traduction de Denise Masson ne rend pas cet aspect.

[6] Voici un exemple de la difficulté de traduire le Coran ! Les traducteurs dépendent en sus des exégèses qu’ils consultent …

 

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