La rencontre de Mûsâ (as) et de Khidhr (as) selon le Coran (3)

Les actes étranges de Khidhr[1] (as) et l’incapacité de Mûsâ[2] (as) à rester silencieux face à ces actes

 

Dieu dit à la suite des versets précédents de la sourate Al-Kahf (La caverne, sourate 18) : « Ils partirent tous deux et ils montèrent sur le bateau. Le Serviteur y fit une brèche. Moïse lui dit : ‘As-tu pratiqué une brèche dans ce bateau pour engloutir ceux qui s'y trouvent ? Tu as commis une action détestable !’  Il répondit : ‘Ne t'avais-je pas dit que tu ne saurais être patient avec moi ?’ Moïse dit : ‘Ne me reproche pas mon oubli ; ne m'impose pas une chose trop difficile !’ Ils repartirent tous deux et ils rencontrèrent un jeune homme. Le Serviteur le tua. Moïse lui dit : ‘N'as-tu pas tué un homme qui n'est pas un meurtrier ? Tu as commis une action blâmable !’ Le Serviteur dit : ‘Ne t'avais-je pas dit que tu ne saurais être patient avec moi ?’ Moïse dit : ‘Si désormais je t'interroge sur quoi que ce soit, ne me considère plus comme ton compagnon ; reçois mes excuses.’ Ils repartirent tous deux et ils arrivèrent auprès des habitants d'une cité  auxquels ils demandèrent à manger ; mais ceux-ci leur refusèrent l'hospitalité. Tous deux trouvèrent ensuite un mur qui menaçait de s'écrouler. Le Serviteur le releva. Moïse lui dit : ‘Tu pourrais, si tu le voulais, réclamer un salaire pour cela.’ Le Serviteur dit : ‘Voilà venu le moment de notre séparation ;  je vais te donner l'explication  que tu n'as pas eu la patience d'attendre.’ » (sourate Al-Kahf (La caverne) ; versets 71 à 78).

 

Le trou dans la coque du bateau

 

Mûsâ (as) se met en route avec cet homme doué du savoir divin et ils embarquent ensemble sur un bateau. A partir de là, nous pouvons voir que le Coran emploie la forme du duel[3] pour l’ensemble des situations énoncées, duel qui implique Mûsâ (as) et ce savant, et qui montre que la charge du compagnon de voyage de Mûsâ (as), Yûsha‛ (as), s’arrête là. Soit il s’en retourne, soit il n’est pas cité parce qu’il ne joue aucun rôle dans les événements qui vont suivre, et ce, bien qu’il soit présent et y assiste. Cependant, la première hypothèse semble être la plus probable. ‘Allâmeh Tabâtabâ’î déclare : « La phrase fântalaqâ / فانطلقا sert à liquider le sujet précédent, son objet étant d’exprimer le fait que Mûsâ (as) et Khidhr (as) se mettent en route. » Cette phrase permet de comprendre qu’à partir de ce moment-là, le jeune homme qui accompagnait Mûsâ (as) ne poursuit pas la route avec eux. Quoi qu’il en soit, au moment où les deux hommes embarquent sur le navire, ‘le Serviteur y fit une brèche (kharaqahâ)’ (sourate Al-Kahf (La caverne) ; 18 : 71). Selon ce qu’écrit Râghib dans le Mufradât, kharaqa / خرق désigne l’action de mettre une chose en morceaux, de manière perverse, sans réfléchir, et c’est bien ainsi qu’apparaît manifestement l’action de ce savant.

 

Protestation de Mûsâ (as) face à la brèche pratiquée dans le bateau

 

Le fait que Mûsâ (as) soit d’une part un grand prophète divin et doive protéger la vie et les biens des gens, ordonner le bien et interdire le mal, et que d’autre part sa conscience humaine ne lui permette pas de garder le silence face à une telle délinquance, voici qu’il oublie tout de même son engagement vis-à-vis de Khidhr (as) et rompt son silence pour protester. Il dit : ‘As-tu pratiqué une brèche dans ce bateau pour engloutir ceux qui s'y trouvent ? Tu as commis une action détestable (shay'an imran) !’ (sourate Al-Kahf (La caverne) ; 18 : 71). Il ne fait pas de doute que le dessein du savant n’est pas de noyer les passagers, mais comme il ne vient pas non plus à l’esprit qu’il puisse en être autrement, Mûsâ (as) énonce ce qu’il en pense afin de susciter la défense de Khidhr (as) et de connaître la raison de cet acte. C’est exactement comme lorsqu’on dit à un individu qui mange à toute allure : « Veux-tu te faire mourir ? » Il est évident qu’il n’a pas un tel dessein, mais il se  peut que son acte l’y conduise. Le mot imr / إمر s’emploie au sujet d’un acte très étonnant et/ou très laid. En vérité, l’acte de Khidhr (as) comporte un aspect stupéfiant et semble particulièrement mauvais. Quel acte dangereux que celui consistant à faire une brèche dans un bateau transportant de nombreux passagers !? Dans certains hadiths, nous lisons que les passagers du bateau ont tout de suite senti le danger et se sont empressés de colmater la brèche avec les moyens du bord, mais le bateau n’était désormais plus en état.

 

La réponse de Khidhr (as) à l’objection de Mûsâ (as)

 

Là, l’homme ayant accès au savoir divin, avec la gravité qui est la sienne, jette un regard vers Mûsâ (as) et lui dit : ‘Ne t'avais-je pas dit que tu ne saurais être patient avec moi ?’ (sourate Al-Kahf (La caverne) ; 18 : 72). Avec cette phrase, on comprend que la question de Mûsâ (as) est considérée comme inopportune. Il dit en réalité : « Ne t’avais-je pas dit que tu n’aurais pas la capacité de supporter de rester avec moi ? » Par cette phrase, il démontre ce qu’il avait précédemment indiqué.

 

Mûsâ (as) demande pardon à Khidhr (as)

 

Mûsâ (as), qui regrette son empressement naturellement causé par l’importance de l’incident, pense alors à sa promesse. Il lui faut maintenant demander pardon. Il se tourne vers son maître et lui dit ceci : « Ne me reproche pas mon oubli ; ne m'impose pas (lâ turhiqnî) une chose trop difficile ! » (sourate Al-Kahf (La caverne) ; 18 : 73).  Ce qui signifie en substance : « C’était une erreur, ce qui est fait est fait, que ta noblesse fasse que tu n’en tiennes pas compte. » turhiqnî / لا ترهقني provient de arhâqa / ارهاق et a pour sens recouvrir quelque chose de force, de manière dominante. Il arrive parfois que cela désigne le fait d’accomplir son devoir. Dans la phrase précédente, cela équivaut à : « Ne m’en tiens pas rigueur, ne me mets pas en difficulté, et ne suspends pas ta faveur à cause de cela ! » ‘Allâmeh Tabâtabâ’î déclare : « La racine rahaqa / رهق désigne la soumission par la force, tandis que arhâqa / ارهاق signifie accomplir son devoir. » Ainsi le sens de la phrase est le suivant : « Du fait de l’oubli dont j’ai fait preuve et de la promesse que j’ai faite, voilà que j’ai été négligent, mais ne m’en tiens pas responsable et ne me désigne pas un devoir trop difficile à accomplir. » Bien souvent, on interprète l’oubli comme une renonciation, mais la première exégèse est plus claire, et quoi qu’il en soit, cette phrase représente une demande de pardon de la part de Mûsâ (as).

 

Khidhr (as) tue un enfant

 

Leur voyage maritime terminé, ils descendent du bateau. « Ils repartirent tous deux et ils rencontrèrent un jeune homme. Le Serviteur le tua (faqatalahu). » (sourate Al-Kahf (La caverne) ; 18 : 74). Le mot faqatalahu / فقتله dans cette phrase, se réfère à la lettre fâ’ / فاء sur la condition idhâ / اذا, et le mot qâl / قال est la rétribution de cette condition. Ceci est l’un des points que l’on peut déduire de l’apparence du discours. Il est clair que l’essentiel du sujet et le point d’orgue du discours consistent à exposer la protestation de Mûsâ (as), et non à exposer l’acte meurtrier. On retrouve la même chose dans le verset suivant : « Ils repartirent tous deux et ils arrivèrent auprès des habitants d'une cité…  si tu le voulais » (sourate Al-Kahf (La caverne) ; 18 : 77). Il saute aux yeux, au contraire du verset précédent qui dit : « Ils partirent tous deux et [lorsqu'] (idhâ) ils montèrent sur le bateau, le Serviteur y fit une brèche. Moïse lui dit… » (sourate Al-Kahf (La caverne) ; 18 : 71) que la rétribution de idhâ / اذا, ici, est la phrase « y fit une brèche », et que la phrase qui suit : « Moïse lui dit » est à part, que c’est une nouvelle phrase. Par conséquent, ces versets entendent raconter l’histoire où Mûsâ (as) a par trois fois, l’une après l’autre, protesté auprès de Khidhr (as), et n’entendent pas raconter trois histoires avec, dans chacune d’elle, une objection de Mûsâ (as). Aussi, c’est exactement comme si l’on disait : « Il s’est passé ceci, et Mûsâ (as) a protesté auprès de lui, il s’est passé cela, il a protesté une seconde fois, puis une troisième fois également quand il s’est passé ceci. » Ainsi, le but du discours est d’exposer les trois objections de Mûsâ (as), et non les actes de Khidhr (as) et les objections de Mûsâ (as) qui construiraient trois histoires distinctes.

 

Réaction et objection de Mûsâ (as) face à ce meurtre

 

Une nouvelle fois, Mûsâ (as) sort de ses gonds, le spectacle effrayant du meurtre d’un enfant innocent, sans aucune justification, n’est pas une chose face à laquelle Mûsâ (as) peut se taire. Le feu de la colère enflamme son cœur. On dirait que la tristesse et l’insatisfaction ont embrumé son regard, à tel point qu’il oublie son engagement encore une fois. Le voilà qui proteste, d’une protestation plus véhémente et plus directe que la première, parce que ce fait est plus effrayant que le premier : « N'as-tu pas tué un homme qui n'est pas un meurtrier (nafsan zakiyyan) ? Tu as commis une action blâmable (nukran) ! » (sourate Al-Kahf (La caverne) ; 18 : 74).

Le mot ghulâm / غلام désigne un jouvenceau, qu’il ait atteint la puberté ou non. Quant à savoir si le jeune homme que le savant tue ici a l’âge de la puberté ou pas, c’est un débat couru parmi les exégètes. Certains prennent l’expression nafsân zakiyya / نفسا زكية (un être humain pur et innocent) comme élément prouvant qu’il n’est pas pubère. ‘Allâmeh Tabâtabâ’î déclare : « Le mot zakiyya / زكية, dans la phrase ‘N'as-tu pas tué un homme qui n'est pas un meurtrier ?’ a pour sens pur, et désigne la pureté vis-à-vis du péché, parce que cet individu tué par Khidhr (as) est un enfant qui, du fait de l’emploi du mot ghulâm / غلام, n’a pas atteint à l’âge de la puberté, tandis que cette question de Mûsâ (as) a la forme du désaveu. » Certains considèrent l’expression bighayri nafs / بغير نفس comme preuve qu’il n’est pas pubère, parce le châtiment n’est permis que pour un individu pubère, cela étant, il n’est pas possible d’en juger de manière catégorique à partir de ce que dit le verset. ‘Allâmeh Tabâtabâ’î ajoute : « La phrase bighayri nafs / بغير نفس a pour sens : ‘sans qu’il ait commis un meurtre ayant justifié sa propre exécution’, parce que cet enfant impubère n’a tué personne. » Maintes fois, cette phrase a été évoquée pour attester que le premier nafs désigne d’une part un jeune homme pubère, c'est-à-dire que celui que tue Khidhr (as) est pubère, tandis que le mot ghulâm / غلام est inconditionnel, et désigne autant le pré pubère que le jeune pubère. Par conséquent, le verset donne : « As-tu tué un homme sans péché et qui méritait d’être tué ? »

Nukr / نكر signifie vil et désapprouvé, et ce qu’il reflète est plus fort que le mot imr / إمر employé au sujet de la brèche pratiquée dans le bateau. Cela est aisément justifié, car si le premier acte met en danger des gens qui s’en rendent aussitôt et qui s’emploient par conséquent à se mettre hors de danger, le second acte a toute l’apparence d’un crime. Allâmeh Tabâtabâ’î nous dit : « La phrase laqad ji’ta shay’ân nukrân / لقد جئت شيئا نكرا signifie : ‘Tu as accompli un acte particulièrement détestable.’ Il s’agit d’un acte dont la nature est inconnue, que toute humanité ignore. Et si Mûsâ (as) dit de la brèche pratiquée dans le bateau que c’est un imr / إمر, ce qui désigne un acte dangereux suivi par de la peine, de l’affliction, il appelle le fait de tuer un jeune homme innocent une action blâmable, parce que le meurtre est au regard de tous un acte plus vil et plus dangereux que le fait de pratiquer une brèche dans un bateau. Bien que la brèche pratiquée dans le bateau entraîne la noyade d’un certain nombre de personnes, cette conséquence n’est pas intentionnelle, alors que l’intention apparaît très clairement dans l’acte de tuer, c’est pour cela que le meurtre est appelé nukr / نكر. »

 

La réponse de Khidhr (as) à l’objection de Mûsâ (as)

 

De nouveau, ce noble savant, avec ce calme qui le caractérise, répète ce qu’il a dit la fois précédente : « Ne t'avais-je pas dit (alam aqul laka) que tu ne saurais être patient avec moi ? » (sourate Al-Kahf (La caverne) ; 18 : 75) à la différence prêt qu’il ajoute le mot laka / لك, qui met plus d’emphase : « C’est bien à toi que je dis cela. » L’ajout du mot laka / لك est une forme de protestation envers Mûsâ (as) ; il lui demande pourquoi il n’a pas tenu compte de sa recommandation. Cela souligne le fait que Mûsâ (as) ne semble pas avoir entendu ce qui lui a déjà été dit lors de la première affaire : « Tu ne saurais être patient avec moi. » (sourate Al-Kahf (La caverne) ; 18 : 72). Et que, s’il l’a entendu, il s’est peut-être imaginé que c’était une plaisanterie, et/ou que cela ne s’adressait pas à lui, et c’est pourquoi les propos de Khidhr (as) sous-entendent : « Lorsque j’ai dit : ‘Tu ne saurais être patient avec moi’, je m’adressais à toi, je ne m’adressais pas à quelqu’un d’autre. »

 

Mûsâ (as) demande pardon, ainsi qu’un sursis à Khidhr (as)

 

Mûsâ (as) se rappelle alors son engagement, et cela s’accompagne de honte parce qu’il a par deux fois brisé sa promesse – bien que cela était dû à l’oubli. Petit à petit, il sent que ce que lui dit le maître est peut-être vrai, et même si ses actions ne lui sont pas tolérables au début, il lui demande toutefois pardon une nouvelle fois : « Cette fois aussi ignore-moi, et ne tiens pas compte de mon oubli, mais ‘si désormais je t'interroge sur quoi que ce soit, ne me considère plus comme ton compagnon ; reçois mes excuses.’ » (sourate Al-Kahf (La caverne) ; 18 : 76). 'Allâmeh Tabâtabâ’î argumente : « Le sens de ce verset est le suivant : ‘Si après cette fois je t’interroge une nouvelle fois, alors ne me prends plus comme compagnon. » Qad balaghta min ladunni ‘udhrân / قد بلغت من لدنّي عذرا dit : « Tu mérites mes excuses, et ce jusqu’à leur extrémité. » Cette phrase témoigne de l’extrême équité et de la distanciation dont fait preuve Mûsâ (as), et qu’il se soumet à la réalité, aussi amère soit-elle. Autrement dit, après trois examens, il est clair pour lui que leur devoir est de se séparer, parce qu’ils ne sont pas faits du même bois !

 

L’arrivée au village et la réfection du mur

 

Après ce dialogue et le renouvellement de l’engagement, « Ils repartirent tous deux et ils arrivèrent auprès des habitants d'une cité auxquels ils demandèrent à manger ; mais ceux-ci leur refusèrent l'hospitalité. » (sourate Al-Kahf (La caverne) ; 18 : 77). Il est évident que Mûsâ (as) et Khidhr (as) ne sont pas hommes à vouloir être une charge pour les gens de cette contrée, mais il apparaît qu’ils ont perdu leurs provisions et leurs ressources en cours de route, ou qu’ils les ont consommées, c’est pourquoi ils demandent l’hospitalité aux gens de cette région (il est également probable que le savant leur ait délibérément fait cette requête afin de donner une nouvelle leçon à Mûsâ (as)). Il est nécessaire de rappeler que le mot qarya / قرية, dans le Lisân al-Qur‛ân comporte une signification commune et concerne tout type de ville ou de village, or ici, il est question d’une ville en particulier, parce que dans les quelques versets qui suivent nous trouvons al-madîna / المدينه. La phrase istat‛amâ ahlahâ / استطعما أهلها caractérise cette qarya / قرية, et s’il est dit « ils arrivèrent auprès des habitants d'une cité (ahla qaryatin) auxquels ils demandèrent à manger (istat‛amâ ahlahâ) » (sourate Al-Kahf (La caverne) ; 18 : 77) et non « à une cité auxquels ils demandèrent à manger », c’est parce qu’il s’agirait d’une mauvaise formulation[4]. A l’inverse, préciser qu’ils arrivent dans une cité d’abord et que les habitants sont inclus dans « cité », du fait que la notion de cité est contenue dans le fait d’aller dans sa direction, il est donc permis de mettre « cité » à la place des habitants dans la phrase, et au contraire, de demander à manger à la cité, terme qui est propre aux habitants de la cité. Par conséquent, l’usage du mot ahlahâ / إهلها concerne les cas où l’on emploie le nom commun à la place du pronom. Et s’il n’est pas dit : « ils arrivèrent auprès d'une cité auxquels ils demandèrent à manger », c’est parce que bien qu’il ait été utilisé ainsi, le mot qarya / قرية a été employé dans son véritable sens. Du fait que l’objet principal de ce mot se rapporte à jazâ’ / جزاء / rétribution, c'est-à-dire à la phrase: « Tu pourrais, si tu le voulais, réclamer un salaire pour cela » (sourate Al-Kahf (La caverne) ; 18 : 77), il est dit : « ils arrivèrent auprès des habitants d'une cité ». C’est là ce qui prouve que lorsque le mur est relevé, cela se fait en présence des gens de la cité, et qu’il n’est donc pas nécessaire de dire : « Tu pourrais, si tu le voulais, leur réclamer un salaire pour cela », ou bien : « demander aux gens un salaire pour cela ». Istat‛âma / استطعام signifie demander de la nourriture, dans le cadre d’une invitation, d’où le choix de fa’abaw / فابوا dans « mais ceux-ci leur refusèrent (fa'abaw) l'hospitalité. » (sourate Al-Kahf (La caverne) ; 18 : 77).

D’autre part, les exégètes ont longuement débattu sur le nom précis de la ville et du pays où elle se trouve. Il est rapporté d’Ibn ‘Abbâs qu’il s’agit d’Antakya[5].

Certains avancent qu’il s’agit d’Ila, connue aujourd’hui comme Eilat[6], situé dans le golfe de ‘Aqaba.

D’autres se prononcent pour la ville de Nâsara[7], située au nord de la Palestine, ville qui est donnée pour être le lieu de naissance de son Excellence le Masîh[8] (as). Tabarsî rapporte ici un hadith de l’Imâm al-Sâdeq (as) qui vient confirmer la dernière hypothèse. « Si l’on considère ce qui a été dit au sujet de la signification de majma‛ al-bahreïn / مجمع البحرين, situant cet endroit au lieu même où se rejoignent le golfe de ‘Aqaba et le golfe de Suez, il est clair que les villes de Nazareth et d’Eilat en sont plus proche qu’Antakya. Et dans tous les cas, par ce qu’il advient à Mûsâ (as) et à son maître (as) dans cette ville, on peut en déduire que ses habitants sont avares et indignes. C’est pourquoi dans un hadith du Prophète (s), nous lisons à leur sujet : ‘C’était là des gens avares et vils.’ Et le Coran ajoute : ‘Tous deux trouvèrent ensuite un mur qui menaçait de s'écrouler (yanqadda). Le Serviteur le releva (aqâmahu).’ » (sourate Al-Kahf (La caverne) ; 18 : 77).

 Dans cette phrase, inqidâd / انقضاض signifie « écroulé », aussi « qui menaçait de s'écrouler » signifie qu’il était sur le point de s’écrouler. Le fait qu’il soit dit : « le releva » indique que Khidhr (as) le redresse, mais ceci ne dit pas comment il s’y est pris, s’il s’agit d’un miracle, d’un fait extraordinaire, ou s’il l’a simplement détruit pour le reconstruire de nouveau, ou même, s’il l’a consolidé en lui adjoignant des colonnes de soutien. Ce que l’on sait, c’est que Mûsâ (as) lui demande pourquoi il n’a pas réclamé un salaire pour cela. On peut déduire qu’il l’a donc remis d’aplomb en le reconstruisant et non en ayant recours à un miracle, car il est convenu que l’on parle généralement de salaire dans le cas d’une action ordinaire.

 

Mûsâ (as) proteste face à la réparation du mur accomplie par Khidhr (as)

 

A ce moment-là, Mûsâ (as) est fatigué, éreinté, il a faim, et plus encore, il a l’impression que l’acte inqualifiable des gens de cette cité est particulièrement blessant à l’endroit de sa haute personnalité et de celle de son maître. En plus de cette indignité, il voit Khidhr (as) réparer le mur qui se trouve sur le point de s’écrouler, comme s’il voulait récompenser ces gens pour leur mauvaise action. Il pense que cette action aurait été plus valable si son maître avait accompli cela contre rémunération, et qu’ainsi ils puissent se nourrir. C’est pourquoi il oublie une nouvelle fois son engagement et se met à protester, mais cette fois d’une manière plus modérée, plus faible : « Tu pourrais, si tu le voulais, réclamer un salaire pour cela (lattakhadhta 'aleyhi ajran). » (sourate Al-Kahf (La caverne) ; 18 : 77). Dans cette phrase, le mot akhdh / أخذ signifie perception, et le pronom « cela » ('aleyhi) renvoie à l’acte que l’on peut déduire de « le releva ». Car iqâma / اقامه est à la fois l’infinitif auquel se réfère le pronom cité, et se trouve au féminin, tandis que la suite atteste du fait que Mûsâ (as) et Khidhr (as) ont faim. Lorsque Mûsâ (as) dit : « Tu pourrais, si tu le voulais, réclamer un salaire pour cela », il pense qu’avec ce salaire il serait possible d’acheter de la nourriture et de se sustenter. En réalité, Mûsâ (as) pense que cet acte est injuste, et qu’il ne convient pas qu’un être humain fasse preuve de tant d’abnégation face à des gens si mesquins. Autrement dit, la bienfaisance est une bonne chose, mais seulement lorsqu’elle se trouve à sa juste place. Il est vrai que faire le bien face au mal correspond à la tradition des hommes de Dieu, mais cela se fait quand il n’est pas question d’encourager le mal.

 

La séparation de Mûsâ et de Khidhr (as)

 

C’est ici que cet homme savant s’adresse à Mûsâ (as) pour la dernière fois, parce qu’au regard des événements qui se sont déroulés, il a maintenant acquis la certitude que Mûsâ (as) ne peut vraiment pas supporter ses actions. « Le Serviteur dit : ‘Voilà venu le moment (hadhâ) de notre séparation ;  je vais te donner l'explication  que tu n'as pas eu la patience d'attendre.’ » (sourate Al-Kahf (La caverne) ; 18 : 78). Le mot hadhâ / هذا désigne ce qu’a dit Mûsâ (as), à savoir : « Ce que tu viens de dire cause notre séparation. » Selon certains, ce mot indiquerait plutôt le temps, à savoir : « Voilà venu le moment de notre séparation »[9]. Il est possible également qu’il fasse référence à la séparation elle-même, à savoir : « Notre séparation est maintenant arrivée. » Comme si la séparation s’était dérobée jusque-là, mais maintenant, suite à ce qu’a dit Mûsâ (as), la voici qui se manifeste. Et s’il dit « la séparation entre moi et toi »[10] et ne dit pas « notre séparation », c’est pour mettre de l’emphase dans sa déclaration. Et si Khidhr (as) dit cela après la troisième objection de Mûsâ (as), et pas avant, c’est parce que les deux fois précédentes, soit Mûsâ (as) s’est excusé, comme c’est le cas la première fois, soit il lui a demandé un délai, comme c’est le cas la seconde fois. C’est Mûsâ (as) lui-même qui dispense Khidhr (as) en ce qui concerne la troisième fois, lui disant après son deuxième questionnement : « Si je demande quelque chose une troisième fois, ne me laisse plus t’accompagner. » Bien entendu, cette fois-ci Mûsâ (as) ne fait montre d’aucune objection, car il arrive exactement ce que lui-même a suggéré après l’événement précédent. Pour lui également, il est clair qu’ils ne sont pas faits du même bois. Cependant, la nouvelle de la séparation est si lourde, si assommante lorsqu’elle pénètre le cœur de Mûsâ (as) ; il s’agit de la séparation d’avec le maître qui recèle dans sa poitrine le trésor caché, dont la compagnie est source de bénédiction, dont la parole est enseignement, dont le comportement est révélation, dont la lumière divine éclaire le front et dont le cœur possède le trésor du savoir divin. Le célèbre exégète Abû al-Futûh al-Râzî rapporte d’une tradition, que l’on a demandé à Mûsâ (as) : « Quelle est la pire des difficultés que tu ais eu à affronter au cours de ton existence ? » Il a répondu : « J’ai connu beaucoup de difficultés (il fait là mention des déboires de la période de Pharaon et des problèmes écrasants intervenus lorsque le pouvoir fut assumé par les Banî Isrâ’îl), mais aucune n’a causé autant d’effet à mon cœur que lorsque Khidhr (as) m’a averti de notre séparation. »

 

(A suivre)



[1] Il est également orthographié Khizr, ou Khezr (d’après la prononciation persane). C’est un personnage énigmatique. On ne sait dans quelle catégorie le placer. Il échappe à la classification de prophète, d’Imâm, de Wali ou même de Hanif. Certains le rapprochent de la figure du roi de Salem, de celle de Melchisédech… Lire à son sujet l’excellent article d’Amélie Neuve-Eglise paru dans la Revue de Téhéran n° 26 (janvier 2008) : http://www.teheran.ir/spip.php?article70.

[2] Moïse (as). (Les notes sont du traducteur et les traductions des passages du Coran de Denise Masson).

[3] En arabe, entre le singulier et le pluriel se trouve le mode du duel, impliquant deux personnes ou deux choses uniquement. C’est une richesse que le français n’a pas, et qui permet de diviser la pensée exprimée en unité, dualité ou multitude, ce qui est proprement génial vu le nombre de cas auquel la dualité s’applique, alors qu’en français, elle disparaît souvent dans un pluriel indéfini…

[4] La traduction de Denise Masson, comme on peut le voir, résout le problème autrement…

[5] Antioche, ou Hatay, aujourd’hui en Turquie, proche de la frontière syrienne, et au bord du fleuve Oronte.

[6] Eilat, qui se trouve aujourd’hui en Israël, partage le fond du golfe de ‘Aqaba avec la ville portuaire de ‘Aqaba.

[7] Nazareth.

[8] Jésus de Nazareth (as).

[9] Ce qui est l’exégèse retenue par Denise Masson.

[10] C’est effectivement le texte littéral du Coran, que Denise Masson a rendu par « notre séparation », plus correct en français mais qui donne lieu à une perte d’information en même temps, parce que l’ordre notamment, dans le Coran, est une information très importante… Ici, c’est l’emphase qui est perdue…

 

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