Les sens externes et les sens internes de l’homme

Les êtres que nous voyons autour de nous possèdent une apparence et un fond, une essence. Tout être faisant partie de la nature possède un corps et une âme, une dimension matérielle dans ce monde et une dimension immatérielle et angélique. Par exemple, la prière qu’accomplit un être humain présente une dimension formelle et une dimension ésotérique. Son apparence formelle consiste dans les ablutions rituelles, la direction de La Mecque, le respect de la station debout, de l’inclination, de la prosternation, de la station assise, de la lecture des sourates et des formules de louange et de glorification de Dieu, etc.

Quant à sa dimension interne ou spirituelle, elle consiste dans l’âme même de la prière, dans son esprit. Est-elle accomplie par ostentation, par prétention et par d’autres basses intentions ? Ou bien est-elle observée par foi et sincérité ? Est-ce que lorsque le croyant prie, il le fait dans la tranquillité d’esprit, la sérénité, ou bien est-il tourmenté par des pensées, traversé par des angoisses et des soucis ? Jusqu’à quel degré peut-il évaluer sa présence réelle intérieure à l'aune des significations des gestes qu’il accomplit et des paroles qu’il prononce ? Jusqu’à quelle hauteur spirituelle l’a porté cette ascension ou ce voyage spirituel qu’est la prière ? Ces questions peuvent aussi concerner toutes les autres actions humaines. Car chaque acte présente une signification double selon l’intention qui le crée et le suscite, et selon sa dimension externe et sa dimension interne.

L’homme présente lui-même une apparence physique qui ne diffère pas de la forme des autres êtres et individus : il a une taille, des mains, des pieds, des yeux, des oreilles, des organes et des membres. Mais l’intérieur des humains n’est pas le même : certains sont plus humains d’autres moins, d’autres encore sont à la limite de l’animalité. Certains sont croyants en Dieu, d’autres ne le sont pas ; les uns sont bienveillants d’autres malveillants, les uns honnêtes d’autres corrompus, etc. Beaucoup entretiennent une relation avec leur Seigneur. La plupart vivent à l’écart de tout. Certains ont la conscience tranquille, d’autres l’ont agitée. Beaucoup suivent leurs passions et obéissent à leurs désirs, d’autres au contraire les fuient ; les premiers considèrent ce monde comme une demeure éternelle impérissable et se mobilisent de tout leur être pour en arriver à leurs fins. Les autres voient bien que ce monde est périssable et que l’Au-delà est la demeure éternelle. En conséquence, ils organisent leur vie sur cette base. Tous les êtres humains diffèrent les uns des autres du point de vue de leurs intérieurs, dans leurs perceptions, leur sérénité et leur calme dans leurs caractères, leurs morales, leurs qualités psychologiques. En considérant la seule apparence physique, il nous est donc impossible de comprendre ces différences, car ce sont des choses qui relèvent de l’invisible, de l’imperceptible et du mystère. Tant que nous resterons aux prises avec les passions et les désirs de ce monde de la nature, tant que nos yeux seront rivés sur ce monde et que nous resterons incapables de porter notre regard sur notre être intérieur profond, nous persisterons à considérer l’existence uniquement dans les formes extérieures qu’elle nous présente. Par exemple, nous ne saurons pas faire la différence entre celui qui accomplira ses prières par ostentation et celui qui les fera en toute sincérité. Nous ne voyons que l’aspect extérieur de la prière, nous entendons des paroles prononcées, mais ne voyons pas le retentissement de ces paroles dans le tréfonds de l’individu qui est en train de prier. Dans certains cas, l’intériorité peut présenter quelques formes, voire quelques dizaines ou milliers de formes que nous ne pouvons pas appréhender. Lorsque nous serons proches de Dieu et que nous aurons traversé cette sorte de perception et de compréhension, c'est-à-dire que nous serons arrivés à un endroit où nos sens internes deviendront opérationnels, et non les sens externes que nous avons ici-bas, nous aurons alors la possibilité de contempler la dimension intérieure des actes.

Autrement dit, dans ce monde de la présence et de l’apparence, ce qui nous rattache à l’environnement extérieur sont nos sens externes. Sans nos yeux et notre vue, nous ne verrions pas ce monde extérieur. Ce sont l’odorat, la vision, l’audition, le goût, le toucher qui nous permettent de percevoir ce monde. Sans eux, nous ne saurions rien de l’existence, ou pas grand-chose en tout cas. Nous ne ferions pas la différence entre l’être et le néant. Lorsque nous quitterons ce monde et que ces cinq sens nous seront retirés, nous n’aurons plus ni les yeux ni la vision qu’ils offraient ; les yeux redeviendront poussière ; il n’y aura plus d’oreilles, de mains, de pieds, d’organes ni de membres. Mais l’homme est doté d’une lumière intérieure par le moyen de laquelle il appréhende les réalités ; c’est une lumière inhérente à l’âme, pas au corps. Elle ne concerne pas les facultés mentales. Elle accompagne l’homme, et dans l’Au-delà c’est par elle que l’homme percevra et comprendra les réalités cachées. En réalité, même les sens externes que nous connaissons et les affects sont aussi guidés par cette lumière, et c’est par elle qu’ils sont mis en œuvre. C'est aussi par elle que les connaissances et les sciences parviennent aux hommes. Comme l’a dit le sage de Sabzevâr[1] (que son secret soit sanctifié) : « Quant à l’âme, elle possède dans son essence même une audition, une vision, un odorat, un goût et un toucher et d’autres fonctions. Les facultés qui existent dans le corps sont un effet et un reflet des facultés de l’âme. Et c’est par le moyen de ces mêmes facultés cognitives de l’âme que l’homme perçoit et connaît dans les différents états de sommeil, d’ivresse, de maladie et dans les dévoilements formels des êtres sensibles particuliers. Et c’est à ce sujet que Mowlavî (Rûmî)[2] a dit :

 

Panj hessî hast joz în panj hess

Ân cho zarr -e sorkh o în hess -ha cho mess (Mathnawî Ma’nawî ; Cahier 2 : Section 1, vers 49)

 

Sehhat-e în hess ze ma’murî- ye tan

Sehhat ân hess ze takhrîb -e badan

Sehhat-e în hess bejûyîd az tabîb

Sehhat-e ân hess bejûyîd az Habîb[3] (Mathnawî Ma’nawî ; Cahier 1 : Section 11, vers 60 et 61)

 

Il y a cinq sens, hormis les cinq sens [que nous connaissons]

Ceux-là sont comme de l’or rouge, ceux-ci comme du cuivre

La bonne santé des sens de ce monde vient de la splendeur du corps

La santé des sens de l’autre monde vient de la ruine du corps

Cherchez la santé des sens de ce monde chez le médecin

Et la santé des sens de l’autre monde, trouvez-la chez l’Ami !

 

Comme l’autre monde est celui où « les secrets seront mis à l’épreuve »[4]  (tublâ al-sarâ’yir), les choses cachées seront révélées. Il y aura aussi une prière, mais elle ne sera pas accomplie dans sa forme de la position debout et assise, qui est la position du royaume d’ici-bas. La prière sera accomplie dans sa forme immatérielle et angélique (malakûtî). Voyons, comment sera la prière dans cette dernière forme ? Sera-t-elle faite en toute sincérité ? Consistera-t-elle en une concentration parfaite et totale sur Dieu ? Sera-t-elle une immersion et un anéantissement dans la contemplation de la beauté divine ? Dans l’autre monde, la prière sera accomplie de façon visible et au su de tous. Elle prendra une forme qui sera au-dessus de la perception par les intelligences. Lorsque la prière aura été accomplie ici-bas et dite en vue de l’obtention du paradis ou pour s’en rapprocher, sa forme immatérielle et angélique consistera justement dans le paradis. La prière n’aura donc plus la signification qu’elle a dans ce monde, mais consistera dans le paradis avec ses délices et jouissances de l’âme.

Dans le cas où la prière aura été accomplie ici-bas avec ostentation et pour tromper les gens ou pour les impressionner, elle se manifestera dans l’autre monde sous la forme de serpents, de scorpions et de feux agressifs, parce qu’elle aura été accomplie pour autre que Dieu, et qu’elle aura été un acte illicite, or l’ostentation dans l’adoration est illicite (harâm).

 

La manifestation de ce qui est intérieur et l'aspect immatériel des choses au Jour de la résurrection

 

Les actes qu’accomplit l’homme dans ce monde recevront dans l’autre monde leur forme immatérielle et réelle ; les fautes et les péchés capitaux prendront la forme de feux et de chaînes, sous l'apparence de ce que l’on appelle zaqqûm[5] et hamîm[6], qui sont du métal en fusion qui sera versé dans les bouches des pécheurs. C’est une « fonte qui rôtit les visages »[7] (ka-l muhli yashwî al-wujûh) ; quand la chair est atteinte par le feu, son état subit une transformation. Les visages deviennent noirs et méconnaissables. Enfin, il y a les ténèbres, les jougs, les frayeurs et les terreurs. Ces mêmes qualités viles et blâmables que possède l’homme ne cessent de mordre sa nature sacrée, comme des serpents et des dragons, sans qu’il s’en rende compte, ou plutôt sans se donner la peine d’essayer de comprendre, et le conduisent à avoir une peur panique des serpents et des scorpions et à fuir au loin dès qu’il en aperçoit un. S’il se persuadait que ce ne sont que des images sensibles des vrais scorpions et des vrais serpents de son âme corruptrice qui, à son insu, le dévorent de l’intérieur, il cesserait de penser naïvement que tout va bien pour lui. Là où brille le soleil de la vérité, les réalités occultes de l’homme, son essence et ses qualités réelles se lèvent et font leur apparition dans leurs formes célestes réelles. En ce lieu, les êtres se tiennent dans leur être réel, sans aucun voile et sans fard ni faux semblant. Là se trouve le monde de la réalité, les comptes se font au réel et non selon les apparences.

Supposez que le temps soit frais en ce moment et qu’il fasse nuit. Le soleil ne s’est pas encore levé et nous nous trouvons dans un vaste désert. Un désert fleuri où dans un espace se trouvent toutes sortes de fleurs, des roses, du basilic, du narcisse, du jasmin, du lis, du cyclamen, et que, à l’écart de cela, se trouve un autre espace où s’entassent toutes sortes d’ordures, de saletés, de pollutions… Mais comme il fait nuit et que le froid extrême a tout gelé autour de nous, toutes ces choses sont crispées et repliées sur elles-mêmes. Les scorpions et les serpents sont bien tapis, retirés à l’abri dans leurs gîtes, attendant que s’installent les conditions d’un retour de la chaleur. Mais lorsque la nuit touche à sa fin, que la blancheur de l’aube pointe à l’horizon et que le soleil se lève sur le monde, y étend sa lumière et répand progressivement sa chaleur par les vagues successives de ses rayons, le gel fond, les fleurs et le basilic reprennent vie et s’étirent pour remercier la grâce que leur fait le soleil en exhalant leurs doux parfums qui vont exciter les narines des êtres alentours. Les rossignols et les chardonnerets entonnent leurs chants mélodieux. Mais les ordures, la pourriture nauséabonde se réveillent aussi et gâchent le plaisir de ce spectacle bucolique. Plus grave : voici que sortent de leurs trous les vipères et les scorpions, en même temps que d’autres bestioles dont on ne soupçonnait point la présence, et qui viennent donner une animation insolite à cet espace, comme à une scène où s’exhibent les espèces animales sous la lumière éclatante du jour. C’est cela qui accompagne le lever du soleil de la Réalité.

 

Ângah ke aftâb-e Haqîqat shavad padîd

Sharmandeh rahro – yî ke ‘amal bar majâz kard

 

Lorsque le soleil de la réalité apparaîtra

Le cheminant qui a agi selon ses illusions éprouvera de la honte ! (Dîvân Hâfez ; 133 : 7)

 

Au Jour de la résurrection qui sera le moment de la manifestation de la lumière de l’unicité divine et du soleil brillant de la Réalité, tous les actes seront présentés et tout ce que les hommes recevront comme récompenses et comme punitions résultera de leurs actes, ou mieux encore seront leurs actes mêmes, leur bilan, leur comportement qui révéleront forcément leur nature véritable sous la projection de la lumière de l’unicité.

 



[1] Il s’agit de Hadj Mullâ Hâdî Sabzevârî, philosophe et gnostique iranien (1797-1873), le plus ancien philosophe musulman dont on possède une photographie. Auteur d’une soixantaine d’ouvrages, il est connu pour son commentaire d’un poème sur la logique, intitulé Sharh-e Manzûmeh.

[2] Maître spirituel persan originaire de Balkh, auteur du Mathnawî-e Ma’navî, et de Ghazaliyât-e Shams-e Tabrîzî, Mowlânâ Jalâl al-Dîn Rûmî est l’auteur le plus lu et le plus traduit dans le monde, du fait de l’intérêt croissant pour son œuvre et son enseignement. Il vécut à Konya et y mourut en 1273.

[3] Voir Mathnawî-e Ma’navî, daftar-e dovvom, (deuxième cahier).

[4] Voir verset 9 de la sourate 86, Al-Târiq (L’astre nocturne).

[5] Pour l’arbre de Zaqqûm, arbre des maudits, voir Al-Saffât (Les rangés) ; 37 : 62 et Al-Dukhân (La Fumée), 44 : 43 ; Al-Wâqi‘a (L’Echéante), 56 : 52.

[6] Pour hamîm, matière purulente, nourriture des damnés, plusieurs occurrences, voir Al-An‘âm (Les troupeaux), 6 : 70 et Al-Sâffât (Les rangés), 37 : 67, par exemple.

[7] Référence au verset 29 de la sourate 18 Al-Kahf (La caverne).

 

Photos aléatoire

Masjed Jâmeh' - Ispahan (22) : Karbalâ (1) : Masjed Hakim - Ispahan (5) : Imâmzâdeh Esmâ'îl - Ispahan (2) : Masjed Hakim - Ispahan (1) : Masjed Jâmeh' - Ispahan (9) : Tombe de Marhûm-e Haddâd (ra) - Karbalâ (4) : Tâlâr-e Zaynabiyyeh - Karbalâ (2) : Madresseh Tchahâr Bâgh - Ispahan (8) :

Nous contacter

Accusantium doloremque laudantium, totam rem aperiam, eaque ipsa quae ab illo inventore veritatis et quasi architecto.
Nom
E-mail
Message *