La poésie de Hâfez

Hâfez est, sans aucun doute, classé parmi les grands maîtres spirituels de la terre de Perse. Mais ce qui le différencie des autres personnages mystiques dont les visages honorent l’histoire de la littérature persane est son pouvoir magique de continuer à attirer vers lui, jusqu'à nos jours, bien au-delà des frontières iraniennes.

C’est un être qui est au-delà du temps et se garde en contact continu avec un très large public.

Son esprit exceptionnellement inspiré et la profondeur des significations exprimées sous une apparence simple, dans une poésie à la fois rationnelle et lyrique, font de Hâfez un grand Maître mystique de tous les temps.

L’originalité du langage de Hâfez est indéniable, les mots et expressions qu’il emploie lui sont propres comme son maître Qawâm al-Dîn l’avait remarqué dès le jeune âge de Shamseddin Mohammad. Qawâm al-Dîn avait dit : « ... ses mots doivent être enchaînés et transcrits pour que les générations futures puissent en profiter ».

La poésie de Hâfez est immortelle et ne cesse de trouver de nouvelles significations. C’est une œuvre vivante, qui continue de générer du sens à chaque nouveau lecteur qui l’approche et grâce au dialogue qu’elle suscite. Elle crée en son lecteur un surcroît d’énergie et un amour par lequel elle se ranime elle-même. Ainsi, elle assure par elle-même sa propre éternité.

Il en va de même quand elle est chantée ou déclamée. Elle ranime ceux qui la chantent comme ceux qui l’écoutent.

Cette puissance vient du fait que les poèmes présentent une inimitabilité qui les fait ressembler à une œuvre inspirée des Cieux, raison pour laquelle Hâfez a été surnommé dès les premiers temps suivant sa mort " Lesân al-Ghayb ", c'est-à-dire expression ou porte-parole de l’Invisible.

C’est une poésie merveilleuse qui semble insondable dans son essence. C’est pourquoi il y aura toujours quelque chose à ajouter à l’interprétation de chacun des vers, quand on croit avoir tout dit à son propos. Cela fait que les iraniens s’en servent pour consulter leur sort (tafa'ol ou fâl). Nombreux sont ceux qui ont l’habitude d’ouvrir au hasard le Divân, après avoir posé une question en leur for intérieur, et en interprètent le premier vers de la page à droite qu’ils ouvrent.

Le miracle de Hâfez est de composer des ghazals avec des vers au sens équivoque qui renferment chacun une notion différente. Chacun des mots de ces vers est utilisé dans toutes ses différentes significations. Ce zèle, cet art, touche un grand éventail de gens qui peuvent se sentir personnellement concernés, car tout lecteur peut librement interpréter les vers selon sa propre situation du moment.

C’est pourquoi, dans presque dans toutes les familles iraniennes, il y a depuis toujours au moins une copie du Divân. Ce Divân leur est toujours venu en aide à chaque fois qu’ils ont espéré trouver la réponse à une question qui les hantait, ou bien encore dans leur tristesse, dans leurs hésitations, avant de prendre une décision, etc.

Cette approche, qui déplaît bien évidemment à certains juristes qui la trouvent exagérée, est si largement assimilée par l'âme des Iraniens qu’elle est devenue comme une coutume admise par tous, aussi bien au sein de la société iranienne que dans la communauté iranienne résidant à l'étranger.

La pratique de la consultation de l’augure, le tafa'ol, au moyen du Divân de Hâfez, a depuis toujours une place primordiale dans la célébration de la plus longue nuit de l’année au solstice d’hiver (Shab-e Yaldâ), et au moment du passage à la nouvelle année solaire (Tahvil-e saal) le jour de la fête du Nouvel an, Norouz.

***

 

L’œuvre de Hâfez est une montagne de trésors de la langue persane, de richesses d’expression, mais aussi de gnose, de connaissances supérieures, de foi, de patience, de résistance, et plus que tout, d’Amour et d’union, de nostalgie, d’appels du Paradis et d’une passion pour les perfections spirituelles. Elle est riche en métaphores qui libèrent des sens insoupçonnés, pleines d’énigmes et de secrets.

La symbolique de l’Amour se déploie dans toute sa richesse. La notion de « besoin » en amour, niâz, est mise en parallèle avec la notion concomitante de nâz, qui exprime la coquetterie de la bien-aimée qui exige beaucoup de son amoureux pour le faire parvenir à la réalisation de son niâz. Le thème connu de Majnûn et Leylâ, et de tous les couples d’amoureux que l’on retrouve dans beaucoup de littératures mondiales, sert de prétexte pour exprimer tout ce que recèle de mystères, l’Amour, avec une majuscule, qui peut être aussi bien celui qui unit la créature à son Créateur.

Et c’est d’ailleurs la raison pour laquelle les Iraniens lisent Hâfez plutôt sur le registre mystique que profane. Preuve en est qu’il n’est jamais fait allusion au corps de chair, sinon à des fonctions abstraites de regard, de toucher, de parfum, d’audition, de forme, etc. La taille de la bien-aimée est comparée parfois au cyprès, parfois à la lettre alef , ce trait vertical, symbole de droiture et d’éveil.

 

Présence de Hâfez

 

La vaste culture islamique et littéraire de Hâfez est un immense réservoir où il puise des images de sainteté, de méditations et de figures héraldiques comme les héros du Shâhnâmeh de Ferdowsi, où ceux des récits coraniques.

Cette œuvre contient des références implicites décelables par le spécialiste, à Saadi, à Rûmî, Nezâmî, et Eraqî. Dans certains cas, cette influence est attestée par un ou plusieurs vers où Hâfez mentionne nommément l'écrivain qu'il admire.

 

Ghazaliyât-e ‘Erâqi-st sorud-e Hâfez

ke shenid in rah-e del-sûz ke faryâd nakard

(Ghazal 138, 9)

 

L'hymne chanté par Hâfez est semblable aux Odes poignantes de 'Erâqî

Qui pourrait l'entendre sans pousser un cri d'extase ?

 

Cependant, pour le spécialiste qui se penche sur l'œuvre de Hâfez, il n'est pas difficile de repérer l'influence de certains autres de ces prédécesseurs qui furent tous, eux aussi, des sommets et non des moindres parmi les précurseurs de cette œuvre. A leur insu, sans doute, ils ont tous agi comme un seul esprit pour préparer l'avènement de ce génie unique.

Ces grands auteurs de la littérature persane ont sans doute participé à favoriser, à préparer l’ambiance dans laquelle l’œuvre hafézienne va apparaître comme l’aboutissement, et comme la quintessence. Citons parmi eux Fâryâbî, Salmân Sâvojî, Khâjû-ye Kermânî et Kamâl Khojandî, qui font baigner le lecteur dans un « bouillon de culture » riche de l’apport de générations et de générations d’illustres littérateurs persans.

Hâfez est de ce point de vue non seulement la somme, mais la quintessence, dont nous avons parlé, de cette littérature.

 

Khâjeh Shamseddin Mohammad Shîrâzî, Hâfez, restera à jamais un poète de référence mondiale.

En son temps, Johan W. von Goethe (mort en 1832) avait exprimé son admiration pour lui et avait tenté de l’imiter en produisant un Divân personnel, un recueil lyrique intitulé en allemand : « West-östlicher Divan » (qui veut dire Divân Occidental Oriental). Ce Divân allemand, s’est inspiré des poèmes de Hâfez de Shîrâz que Goethe découvrit, en 1814, dans la traduction allemande de l’orientaliste autrichien Joseph von Hammer Purgstall, parue en 1812.

 

Le Divân

 

Le Divân de Hâfez qui circule de nos jours provient des éditions multiples qui sont sans cesse mises à jour et sans cesse soumises à la critique savante. Nous n’avons malheureusement pas de manuscrit autographe provenant de l’auteur même du Divân - ce qui explique les variantes que l’on retrouve d’une édition à l’autre. Mais les savants sont unanimes sur l’authenticité d’un grand nombre de ghazals, et considèrent d’autres comme des tentatives d’imitations entreprises ultérieurement par certains poètes désirant entrer eux-aussi dans la légende hafézienne, fut-ce par effraction.

Le premier à avoir tenté de rassembler et colliger le Dîvân de Hâfez a été un certain Mohammad Golandâm, qui paraît avoir été un disciple et un ami intime de Hâfez et sur la biographie duquel on ne sait pas grand chose.

La première édition moderne du Divân remonte à 1791. Elle a eu lieu à Calcutta en Inde, et on la doit à Abû Tâleb Khân, fils de Haji Mohammad Beyk Tabrîzî Esfahânî, natif de Lucknow, comme le mentionne la première page de l’édition.

Depuis, des rééditions à partir d’originaux imprimés, ou de nombreuses éditions nouvelles à partir de manuscrits ont vu le jour. Celles qui font autorité sont celles de Parviz Nâtel Khânlarî, de Mohammed Qazvini et Qâsem Ghani, et d’autres encore.

Récemment en France, une traduction savante a été réalisée et publiée par le Professeur Charles-Henri de Fouchécour, de l’Université de la Sorbonne. Cet éminent spécialiste, reconnu mondialement, a authentifié 486 ghazals comme étant certainement de Hâfez, le grand poète de Shîrâz, qu’il a fini par symboliser. Il a traduit en français tout le Dîvân, l’a annoté, et l’a précédé d’une longue introduction dans laquelle il fournit les rares éléments biographiques concernant notre auteur, qui est mort avant 1392, probablement en 1390, ainsi qu’un tableau des circonstances sociohistoriques dans lesquelles il a vécu.

(En persan : دیوان) signifie bureau, administration, mais désigne dans la littérature persane, un recueil de poésies.

Niâz : signifie besoin, et qui exprime le sentiment d’indigence et de dépendance dans lequel se trouve l’amoureux à l’égard de sa bien-aimée.

Nâz : coquetterie. En poésie, exprime l’attitude d’indifférence totale feinte ou réelle de la bien-aimée à l’égard de son amoureux. S’oppose à Niâz. Nâz et niâz forment un couple clé de la métaphore hafézienne.

(en persan: مجنون) veut dire fou en persan. Il s’agit d’un personnage à l'existence incertaine, amoureux Fou de sa cousine Leylâ. Qays, sombrant dans la folie et allant vivre avec les bêtes du désert, après le refus de la famille face à leur union et le mariage forcé de Leylâ…

Première lettre de l’Alphabet arabo-persan qui s'écrit en trait vertical.

Shâhnâmeh, le Livre des Rois, livre qui retrace l'épopée iranienne, écrit par Ferdowsi.

(en persan : أبو القاسم منصور بن حسن طوسی) Abû-l-Qāsim Mansûr ibn Hasan al-Tûsî, (940 / 1020) né à Tus, surnommé Ferdowsî (en persan : فردوسی), (du persan pardis : paradis, ferdows), auteur de l'épopée iranienne en vers intitulée Shâhnâmeh (histoire des anciens rois de Perse), qui popularisa la mythologie persane et ses héros. L’ouvrage fut rédigé sur commande du sultan Mahmud Ghaznavi et compte 60 000 vers. L’auteur s’est inspiré de la majesté royale du grand conquérant Mahmud de Ghazna et de son compagnon Ayaaz pour décrire la Royauté.

(en persan : شیخ سعدی) Sa’dî Shîrâzî) 1184-1283 (: homme de lettres au style très raffiné, surnommé le maître de l’expression (Ostad-e sokhan) en raison de sa fascinante maîtrise de la langue persane. Ses deux grands chefs-d’œuvre, le Boustân (Le jardin des senteurs) et le Golestân (Le jardin des roses), sont les joyaux de la littérature persane.

(en persan : نظامی گنجوی) Nezâmî Ganjavî (1141-1209) : l’un des plus grands hommes de lettres de l’Iran. Poète et écrivain persan. Il naquit, vécut et mourut à Gandja (Azerbaïdjan). Il est connu pour son monumental roman en prose, Haft Peykar, traduit du persan en français par Michael Barry sous le titre « Le pavillon des sept princesses », paru en 2000 chez Gallimard, collection " Connaissance de l'Orient ". (102) Nezâmî est aussi l’auteur du roman de Khosrow va Shîrîn.

(en persan : فخر الدین عراقی) ‘Irâqî ou Eraqî Fakhreddîn, (1213 / 1289) né à Hamadân, grand mystique iranien, lui-même disciple d’Ibn 'Arabî. Il a laissé de très belles œuvres, dont une très belle poésie qui a inspiré Hâfez.

(en persan : ظهیر الدین ابوالفضل فاریابی) Fâryâbi, Zahîr al-Dîn abûl-Fazl : poète persan, dont le nom de plume était Zahîr. Né à Faryâb vers 550 / 1156. Réputé homme de grande érudition. Il fut un poète de cour.

(en persan : سلمان ساوجی) Salmân Sâvoji, (mort en 1376) : originaire de Sâveh, ville située à 130 kms au sud-ouest de Téhéran. Il vécut à Tabrîz. Contemporain de Hâfez, bien que d’une génération avant lui. Il fut le poète le plus imité des poètes de son temps. Ses vers sont parfois considérés comme égaux à ceux de Hâfez. Composa des ghazals et des qasidas, poèmes plus longs à valeur d’éloge, de calomnie ou de description de la nature.

(en persan :  خواجوی کرمانی) Khâjû-ye Kermânî (mort après 1352) : autre poète qui vécut surtout à Shîrâz. Auteur du Mathnawi-ye Gol o Norûz, long poème sur le rythme et la forme du distique (mathnawî). Il appartient à la génération qui précèda celle de Hâfez. Une influence de Khwâju sur ce dernier semble évidente pour beaucoup de chercheurs contemporains.

(en persan : کمال خجندی) connu comme Sheikh Kamâl (1320 / 1400-01) : grand maître soufi accompli, poète persan, contemporain de Hâfez, originaire de Khojand dans l’Asie Centrale. Il est l’auteur d’un Divân.

Johann Wolfgang von Goethe, (1749-1832), est un des plus grands esprits allemands, poète, romancier, dramaturge, qui s’intéressa aussi énormément aux sciences physiques. Il est l’auteur de Faust, pièce dramatique qui remporta un grand succès. Elle fut traduite en français par le poète français Gérard de Nerval. Goethe écrivit aussi un Divan occidental, inspiré par le Divan de Hâfez qui venait d’être traduit en allemand.

Hammer-Purgstall, Joseph Freiherr von, né en 1774 et mort à Vienne en 1856. Orientaliste, diplomate autrichien, traducteur de littérature orientale, fondateur des études Ottomanes européennes modernes. Il traduisit de nombreux ouvrages orientaux, comme les Contes des mille et une Nuits. Mais on lui doit surtout la première traduction du Dîvân de Hâfez dont le lecteur le plus célèbre fut Goethe qui voua une admiration sans borne au poète de Shîrâz.

(en persan : محمد گلندام) Mohammad Golandâm est un homme dont on retrouve la signature en tant qu'auteur d'une introduction à l'un des plus anciens recueils de ghazals de Hâfez. Certains disent qu'il aurait connu personnellement notre poète, mais il y a divergences entre les spécialistes, à ce sujet.

(en persan : ابو طالب خان) Ce personnage, Abu Tâleb Khân, est le fils de Haji Mohammad Beyk Tabrîzî Esfahânî (1752-1806) qui est, comme son nom l’indique, d’origine turco-iranienne. Rappelons que l’Inde mongole tenait en grande estime la langue et la culture persanes. Né à Lucknow, il aurait pris la succession de son père en exerçant quelque importante mission pour le pouvoir mongol. Puis il est allé s’établir au Bengale et se mettre au service de la Compagnie Anglaise des Indes.

(en persan : لکنو) Lucknow, capitale de l'Uttar Pradesh, située non loin de New Delhi. Elle connut son développement sous la dynastie mongole, où elle fut administrée par les Nawabs musulmans.

(en persan : پرویز ناتل خانلری)  Khânlarî, Parvîz Natel, (1914-1991) : professeur de littérature persane à l’Université de Téhéran. Il est l’auteur de l’édition faisant autorité du Divân de Hâfez publiée en 1980, puis revue, corrigée et publiée en 1983. Cette édition comporte deux volumes, l’un pour le Dîvân proprement dit, et un autre pour les annexes (molhaqât) où Khânlarî éclaircit les mots et expressions difficiles de la langue de Hâfez.

(en persan : محمد قزوینی) Mohammed Qazvinî, Téhéran, (1874-1949), de formation traditionnelle puis européenne, en France et en Angleterre, et l’un des hommes ayant travaillé le plus à l’édition des œuvres manuscrites iraniennes, avec une rigueur scientifique irréprochable. Ses apparats critiques sont impressionnants et hautement informés. Il a aussi largement contribué à la préservation du patrimoine culturel de son pays, devenant un pionnier dans le domaine.

(en persan : قاسم غنی) Qâsem Qani, (1898 / 1952) médecin et député iranien. Il fut aussi un précieux collaborateur de Mohammad Qazvini avec qui il cosigna quelques éditions de textes, dont notamment la première édition moderne du Divân de Hâfez, qui a longtemps servi de seule référence pour les chercheurs et lecteurs iraniens ou étrangers de Hâfez. Ce travail a stimulé les recherches sur Hâfez, et depuis de nouvelles éditions du Divân ont été entreprises et rendues publiques.

 

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