L’aspiration à l’immortalité chez l’homme

Pourquoi l'homme cherche-t-il autant à posséder ce qui lui manque ? Et pourquoi lorsqu'il l’obtient, devient-il indifférent, son ardeur refroidit et se laisse-t-il envahir par un état d’insensibilité ?

Depuis que l’homme a cherché à prendre conscience de sa personnalité réelle, de son moi profond et du sens de la vie, ces questions ont occupé son esprit et cette alternance des deux états d’enthousiasme et de refroidissement s’est avérée être un problème difficile à résoudre. Pourquoi après avoir demandé une chose, avoir fait des pieds et des mains pour l’obtenir, l’homme s’en détourne instinctivement dès qu’il l’a acquise ou conquise ? D’où vient cette insatisfaction permanente vis-à-vis des résultats de tous ses efforts ? Cela s’explique-t-il par un désir volontaire de varier les ambitions ? Comme un simple caprice d’enfant ? Pourquoi en est-il ainsi ?

En principe, la règle est que lorsqu’on désire une chose, son obtention a pour effet premier de nous calmer. Or ce calme se produit souvent mais pour un instant très court. Mais pourquoi avons-nous tendance à nous désintéresser vite de notre conquête et à désirer autre chose, à vouloir varier les plaisirs, comme on dit ? D’où vient cette soif persistante de quelque chose d’autre ? Comment savons-nous qu’il y a quelque chose d’autre à trouver ?

 

Comme nous lisons dans la fable de la Fontaine

 

D’où vient que personne en la vie 

N’est satisfait de son état ? 

Tel voudrait bien être Soldat 

A qui le Soldat porte envie.

Certain Renard voulut, dit-on, 

Se faire Loup. Hé ! Qui peut dire 

Que pour le métier de Mouton 

Jamais aucun Loup ne soupire ?... 

 

On délaisse son objet de désir pour un autre objet, puis ce dernier pour un autre objet, ne trouvant de cesse, jusqu’à ce que les hommes aient fini par formuler la chose par cette sagesse populaire devenue proverbiale : l’homme cherche toujours ce qu’il n’a pas. Ce qui en apparence va de soi, mais comme il implique qu’il y a toujours quelque chose à chercher, on comprend le bien fondé de la question : pourquoi en est-il ainsi ?

Certains ont pensé qu’il s’agissait là de la simple manifestation de la nature humaine, de quelque chose qui est concomitant à l’essence même de l’homme. Pourquoi en serait-il ainsi ? Comment la perplexité serait-elle concomitante à l’essence humaine ? Si la perplexité pouvait expliquer ce comportement d’insatisfaction, il resterait à s’expliquer pourquoi et d’où l’homme puise-t-il tant d’énergie pour avoir encore la force et la volonté d’essayer autre chose, sans se laisser décourager ?

Ce cas d’insatisfaction perpétuelle nous rappelle le mythe de Sisyphe. Mais Sisyphe est condamné à refaire la même tâche, à remonter le rocher qu’avec hargne il a pu porter jusqu’au sommet de la montagne, et qui lui échappe inexorablement en suivant la pente par laquelle il a été remonté.

Albert Camus termine ainsi son roman philosophique Le mythe de Sisyphe :

« La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d'homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux. »

Ce comportement d’insatisfaction qui nous occupe ressemble à une anomalie, une maladie. L’homme réussit à atteindre un but et réalise bien quelque chose, mais s’en détourne comme si tout son effort lui paraissait soudainement vain, sans même pouvoir se l’expliquer à lui-même.

 

L’explication véritable de ceci est ce qui a été dit que l’homme ne sera satisfait que lorsqu’il parviendra à son aspiration réelle. Il n’est pas foncièrement sujet à la perplexité. Cette dernière est générée par le fait qu’il désire cette réalité ultime, mais de façon floue et ambigüe. Il s’efforce de l’atteindre et quand il parvient à un résultat, il s’imagine être arrivé au bout de sa peine. Mais il ne tarde pas à revenir de ses illusions et s’aperçoit que la chose obtenue ne correspond pas à son désir profond et il la délaisse instinctivement.

Il va à la quête d’une autre chose, et ainsi de suite, d’illusion en illusion. C’est pourquoi s’il parvenait à l’objet de désir réel, il parviendrait au bonheur véritable et retrouverait la tranquillité au sens plein.

Cette quête empirique qui n’atteint jamais son but révèle en réalité l’existence au fond de l’homme d’un sentiment de grandeur, de beauté inaccessible par la voie matérielle qui demande à être concrétisée. Ce n’est pas d’avoir les moyens matériels de voyager loin, par exemple, pour retrouver et rapporter la Toison d’or ou de réaliser les travaux d’Hercule, de braver les dangers, de risquer sa vie, pour ramener quelque chose de concret et de dire : j’ai atteint mon but, j’ai réalisé le miracle de ma vie, je peux désormais dire : oui je suis satisfait, je n’ai plus aucun autre désir.

 

Hâfez a dit :

 

Sâlhâ del talab-e jâm-e jam az mâ mikard

Anche khod dâsht ze bigâneh tamannâ mikard

 

Des années durant, le cœur n’a cessé de nous demander la coupe de Jamshid

Il convoitait chez autrui le bien qu’il avait lui-même

(Divân Hâfez , 143 : 1)

 

Dans ce vers très éloquent, Hâfez nous dit que la quête de l’immortalité ou quête de « l’eau de jouvence », l’immortalité que Moïse a voulu chercher dans la compagnie de Khezr , ne désigne pas un voyage physique, un déplacement par caravane, train ou avion. Ces voyages-là ne sont que des images du vrai voyage, celui que l’on effectue au centre de soi-même. C’est une quête intérieure « récitée », imitée par des histoires pour la faire comprendre aux non-initiés.

Tout est en nous. Maintenir une relation constante avec la Vérité, voir notre cœur comme une source limpide qui nous laisse discerner le bien du mauvais, creuser en son for intérieur comme si l'on devait en retirer un trésor enfoui depuis les premiers temps, voilà le secret de l’immortalité. Ce secret, les gnostiques nous ont indiqué le moyen de le réaliser. Ils nous enseignent en effet que ceux qui apprennent à garder allumé le feu de leur cœur, ceux qui ne perdent pas l'ardeur de leur cœur, ne meurent pas vraiment. Dieu pourvoit à leur subsistance.

Hargez namirad ânkeh delash zende shod be ‘Eshq

Thabt ast bar jaride-ye 'âlam davâm-e mâ

 

Il ne meurt jamais celui dont le cœur a trouvé la vie par l’Amour

Notre éternité est inscrite dans le registre des destinées du monde

(Divân Hâfez , 11 : 3)

 

Et c’est pour cette même raison que le Saint Coran annonce que ceux qui meurent en martyrs dans la voie de Dieu ne sont pas morts. Ils sont vivants parce qu’ils ont goûté jusqu’au plus haut degré de l’Amour. « Ne pense pas morts ceux qui ont été tués dans le sentier de Dieu. Ils sont vivants, au contraire, auprès d’Allah, et bien pourvus, se réjouissant de ce que Dieu leur donne par Sa grâce ». (Sourate Âle ‘Imrân (La famille de 'Imrân) ; 3 : 195)

Extrait de la fable « Le loup et le renard » de Jean de La Fontaine, (8 juillet 1621-13 avril 1695), poète fabuliste français, célèbre pour son chef d’œuvre Les Fables de la Fontaine dont certains vers contenant une morale sont devenus proverbes. La Fontaine s’est voulu moraliste, il a dit lui-même : « Je me sers d'animaux pour instruire les hommes. »

Demi-dieu et héros de la mythologie grecque. Il réussit à capturer Thanatos, le dieu de la mort, entraînant une pénurie de morts dont Zeus ne tarda pas à s’enquérir de la cause. Il punit Sisyphe en le condamnant « à faire rouler éternellement, dans le Tartare, un rocher jusqu'en haut d'une colline dont il redescendait chaque fois avant de parvenir à son sommet », comme le dit Homère dans L’Iliade.

(7 novembre 1913-4 janvier 1960) Philosophe, écrivain et dramaturge français, couronné en 1957 par le Prix Nobel de littérature. Le Mythe de Sisyphe est un essai rédigé en 1942 où Camus expose sa philosophie.

Dans la mythologie grecque, les Argonautes, conduits par Jason, sont partis à la quête de la Toison d’Or, qui avait le pouvoir de conférer l’éternité.

Jâm-e jam, la coupe de Jamshid. Jamshid, roi légendaire de la mythologie iranienne. Il possédait une coupe, jâm, dans laquelle il lisait l’avenir des hommes. Cette coupe est devenue l'une des images les plus utilisées chez les poètes mystiques persans, en particulier chez Hâfez. Les soufis ont dit que le Cœur de l'Amoureux est la coupe qui montre l'univers, car il est le miroir du Roi (= Dieu)

Khedhr, ou Khidhr, ou encore Khezr. Le nom signifie « Le Vert », allusion à sa jeunesse éternelle. Etre spirituel d’essence adamique, capable de prendre une forme humaine, qui symbolise le guide spirituel par excellence. Il est question de lui dans la Sourate de la Grotte (Al-Kahf) numéro 18. Il n’apparaît pas sous le nom de Khezr, mais il y est désigné comme un homme ayant reçu « une science venant d’auprès de Dieu ».

 

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