L'amour selon Rûmî (2)

Le regard de Rûmî sur l’amour commun, ordinaire

‘Asheqi gar z-in sar o gar z- ân sar ast

‘Aqebat mâ râ bedân Shah rahbar ast

 

Que nous soyons l’amoureux ou l’aimé

L’amour finit par nous conduire au Roi des deux mondes   

(Mathnawî Ma’nawî, Cahier 1, Section 6, vers 111)

 

Contrairement à ce que penserait un public non initié, le jugement que porte Rûmî sur l’amour commun n’est pas négatif ou totalement critique. Il est d’avis que si un amour est sincère et droit, il peut se révéler capable de se transformer en un amour réel et infini, dans la mesure où il initie à un amour supérieur qui change d’objet, passant d’un désir de ce monde à une ambition divine. Cet amour qui « finit par nous conduire au Roi des deux mondes ».

Talkh az shirin-labân khosh mishavad

Khâr, az golzâr, delkash mishavad

Ey basâ az nâzaninân, khâr-kash

Bar omid-e gol’ozâri Mâh-vash

Ey basâ Hammâl, gashte posht-rish

Az barâye delbar-e mah-ruye khish

Karde âhangar jamâl-e khod siyâh

Tâ ke shab âyad, bebusad ru-ye mâh

Khâjeh tâ shab, bar dokâni châr-mikh

Z-ân ke sarvi dar delash kardast bîkh

Tâjeri daryâ o khoshki miravad

Ân be mehr-e khâneh-shini miravad

V- ân dorugar, ruy âvarde be chub

bahr-e khub-e khod, gozide ranj-e kub

 

L’amer devient douceur quand il vient des douces lèvres

L'épine est transformée en douceur par la magie de la beauté des rosiers

Que de beaux êtres, ramasseurs d’épines

Dans l’espoir d’une amante aux joues vermeilles, belle comme la lune

Que de portefaix a enduré cors et œdèmes

Par amour pour sa belle séductrice

Le forgeron se noircit le beau visage

Afin d’obtenir, le soir venu, un baiser de sa belle

Le patron, jusqu’à la nuit, reste cloué dans sa boutique

Pour celle, à la taille de cyprès, qu’il porte dans son cœur

Le marchand s’en va par monts et par vaux

Par amour pour celle qui l’attend à la maison

Et ce menuisier consacre son temps au travail du bois :

Pour faire plaisir à sa belle, il endure bruit et fatigue    

(Mathnawî Ma’nawî, Cahier 3, Section 16, vers 538, 540 à 544, 546)

 

Ces vers montrent la présence constante et magique de l’amour comme moteur premier de la création. C’est lui qui mène le monde, parfois à l’insu de ses propres protagonistes.

Cependant cet amour impose de se soumettre à des épreuves qui sont parfois tragiques, mais nécessaires pour ceux et celles qui veulent aller au plus loin dans l’expérience de sa Voie. Ils acceptent de souffrir, parce que ce qu’ils espèrent obtenir en récompense le mérite bien.  

Commentant l’amour au sens figuré qui n’est pas dépourvu de souffrance, Mowlânâ met en garde son lecteur contre les difficultés plus graves auxquelles il devra s’attendre, dans le cas de l’amour vrai qui est l’amour de Dieu.

 

Ey del, andar ‘âsheqi, to nâm-e niku tark kon

k-ebtedâ-ye ‘eshq rosvâyi o bad-nâmist ân

Andarun-e bahr-e ‘eshqash, jâmeh-ye jân zahmat-ast

Nâm o nân jostan, be ‘eshq andar, delâ, khâm-ist ân

‘Eshq-e ‘âme-y khalq, khod, in khâsiyat dârad, delâ!

Khâse in ‘eshqi ke z-ân-e majles-e sâmi-st ân

 

Mon cœur, dans l’amour, renonce à la bonne réputation !

Car l’amour a pour début le discrédit et l’infamie

Dans l’océan de Son amour, la robe de l’âme est une entrave

Ô amoureux, chercher renommée et richesse en amour, est puérilité !

Ô mon cœur l’amour des gens du commun possède déjà ce trait !

A plus forte raison, l’amour qui est celui des gens de l’Elite     

(Divân-e Shams, Ghazal : 1965, 8 à 10)

 

Le combat de la raison et de l’amour n’est pas seulement un sujet de débats entre spécialistes tel qu’il est dépeint dans la littérature gnostique ou philosophique. Il est vécu par des millions d’êtres humains, qui doivent démêler chaque jour des situations de choix délicat entre le cœur et la raison. Ce combat se livre concrètement et en permanence en chaque être, puisque chaque être humain est pourvu à la fois d’un cerveau, pour raisonner et d’un cœur pour aimer.

Cela a conduit les hommes de Dieu à essayer d'expliquer ce problème et de l’éclaircir en apportant des arguments solides pour étayer leurs dires, et en soutenant la prééminence du cœur sur le cerveau, sans rejeter bien sûr l’utilité de la raison.

Dans leur confrontation avec les partisans de l’amour, les défenseurs de la raison ont tenté de démontrer par des preuves logiques la supériorité de leur position sur toutes les autres et de l’établir une bonne fois pour toutes.

Quant aux gnostiques qui ont, pour la plupart d’entre eux, parcouru aussi le chemin de la raison, ils sont convaincus que le poids de la raison est trop faible pour faire parvenir l’homme à sa destination finale et que pour celui qui l’écouterait, la raison n’apportera comme résultat que de la perplexité et de l’embarras. L’état qui domine le partisan de la raison est celui de l’hésitation, de la circonspection, de l’indécision et requiert en permanence l’aide d’une canne pour avancer. En revanche, le domaine de l’amour est celui de l’audace, de la témérité et de l’initiative téméraire, en un mot, il est celui de l’homme d’action.

Alexis Carrel, l’auteur du célèbre livre intitulé L’Homme, cet inconnu, a dit : « L’intelligence est créatrice de la science et de la philosophie. Quand elle est modérée, elle joue un bon rôle de guide. Mais elle ne nous dispense pas le sens et la puissance de la vie et ne fait pas partie de fonctions psychiques. Si elle se développe seule, sans s’accompagner des sentiments, elle éloigne les individus les uns des autres et elle exclue tout humanisme.

La logique ne suffit pas à elle seule pour unir et souder les individus, ni pour prodiguer la bonté entre eux, ou chasser les rancunes. Le sentiment est plus direct que la raison et appréhende mieux la réalité. La raison porte son regard sur la vie externe, objective, alors que l’amour au contraire, se voue à la vie intérieure ».

Alexis Carrel poursuit ainsi : « Ce sont les sentiments qui font atteindre l’homme à ses objectifs suprêmes, pas l’intelligence.

L’âme progresse mieux par la souffrance et la passion qu’avec l’aide de l’intelligence. Dans cette perspective, il lui arrive de dépasser la raison alourdie par sa charge et de filer droit jusqu’au cœur de la vie qui est l’amour, pour en prendre possession exclusivement. Ce n’est qu’au milieu de la nuit que la raison surmonte le temps et l’espace et atteint une qualité que même les grands gnostiques n’ont pas pu décrire, celle de l’essence indicible des choses.

Sans doute, cette jonction avec Dieu est cette aspiration inconnue à la recherche de laquelle tout être se voue dès l’instant où la première cellule de ce qui sera son corps, commence à se diviser dans la matrice maternelle et que le fœtus poursuit sa croissance ».

Mais Mowlânâ possède à ce sujet un trésor illimité et bien caché, que très peu ont pu visiter. En établissant une comparaison entre le degré de l’amour et celui de la raison, il présente cette métaphore :

Marâ migoft dûsh ân Yâr-e ‘Ayyâr

Sag-e ‘âsheq, beh az shirân-e hoshyâr

 

Hier soir, cet amant sans pitié, me disait :

Un chien ivre d’amour est préférable à un lion conscient    

(Divân-e Shams, Ghazal : 1174 , 1)

 

Ailleurs Mowlânâ compare la relation de l’amour et de la raison, à la querelle qui se dresse entre Majnûn et sa chamelle. Il compare l’amour mondain à l’amour que ressent instinctivement la chamelle pour son chamelon. L’amour de Majnûn est donné comme modèle du bien-aimé spirituel.

Hamcho Majnûn dar tanâzo’ bâ shotor

Gah shotor charbid o gah Majnûn-e horr

Hamcho Majnûn-and o chon nâqeh-ash yaqin

Mikeshad ân pish o in vâpas be kin

Meyl-e Majnûn pish-e ân Leyli ravân

Meyl-e nâqeh pas pey-e korreh davân

Yek dam ey Majnûn z-e khod ghâfel shodi

Nâqeh gardidi o vâpas âmadi

Z-‘eshq o sowdâ chon ke por budash badan

Mi nabudash châreh az bikhod shodan

Ân ke û bâshad morâqeb ‘aql bûd

‘aql râ sowdâ-ye Leyli dar robûd

Lik nâqeh bas morâqeb bud o chost

Chon bedidi u mahâr-e khish sost

Fahm kardi z-u ke ghâfel gasht o dang

Ru sepas kardi be korreh bi derang

Chon be khod bâz âmadi didi z-e jâ

K-u z-e pas rafte ast, bas farsang hâ

Dar seh ruzeh rah, be d-in ahvâl hâ

Mând Majnûn dar taraddod, sâl hâ

Goft: Ey nâqeh cho har do ‘âsheqim

Mâ do zedd pas ham-rah-e nâ lâyeqim

Nistat bar vefq-e man mohr o mahâr

Kard bâyad az to ‘ozlat ekhtiyâr

In do ham-rah yek degar râ râhzan

Gomrah ân jân k-u foru nâyad z-e tan

Jân z-e hejr-e ‘arsh andar fâqeh-yi

Tan z-e ‘eshq-e khârbon chon nâqeh-yi

Jân goshâyad su-ye bâlâ bâl hâ

Darzade tan dar zamin changâl hâ       

 

[ ... leur situation est semblable à celui de ... ]

Majnûn en désaccord avec sa chamelle  

Parfois l’animal l’emporte, parfois Majnûn

Leur cas est pour sûr celui de Majnûn et de sa chamelle

L’un tire vers l’avant, et l’autre vers l’arrière, têtus

L’inclination de Majnûn l’entraîne vers Leyli

L’inclination de la chamelle la fait courir derrière son chamelon

Un seul instant, ô Majnûn, tu as manqué d’attention :

La chamelle est revenue sur ses pas et a fait à sa guise

Comme l’amour, la passion débordait de son corps

Elle n’avait d’autre choix que de suivre son penchant

Celui qui devait surveiller c’était la raison

Or sa passion pour Leyli lui avait dérobé la raison

Mais la chamelle s’est montrée fort vigilante et agile             

Dès qu’elle a vu que Majnûn lui relâchait la bride

Elle sut qu’il perdait la tête,

Elle se tourna donc, sans tarder, vers son chamelon

Quand Majnûn reprit ses esprits

Il trouva qu’elle s’était éloignée d’une bonne distance

Pour une simple inattention dans un voyage qui ne devait durer que trois journées

Majnûn demeura dans le doute des années durant

Il dit alors : « Ô Chamelle, puisque nous sommes tous les deux amoureux

Mais contraires l’un de l’autre, nous ne pouvons pas être des compagnons de route

Je n’ai pas sur toi une emprise totale,

Il me faut choisir de me séparer de toi »

Ces deux compagnons de route se sont révélés obstacles l’un pour l’autre

Est égarée, l’âme qui ne s’extirpe pas de son corps !

L’âme est dans la langueur de se voir éloignée du Trône (divin)

Le corps est semblable à une chamelle qui ne cherche que racines et épines

L’âme déploie ses ailes vers les demeures célestes

Tandis que le corps s’est agriffé dans la terre        

 (Mathnawî Ma’nawî, Cahier 4, Section 58, vers 1533 à 1546)

 

La raison soucieuse de l’intérêt et l’amour entêté

Mowlânâ considère la raison comme une force conservatrice et l’amour comme une énergie rebelle et novatrice, révolutionnaire. Contrairement à la raison conservatrice, l’énergie de l’amour est toujours en ébullition et le rend toujours prêt à bondir hors de soi, que ce soit dans l’Essence divine où il a voulu se manifester, ou dans la créature où il cherche à faire le chemin inverse, c'est-à-dire à retourner à l’Essence divine.

 

Hast ‘âqel, har zamâni dar gham-e peydâ shodan

Hast ‘âsheq, har zamâni bikhod-e sheydâ shodan

‘Âqelân az gharqeh gashtan bar goriz o bar hazar

‘Âsheqân râ kâr o pishe, gharqe-ye daryâ shodan

‘Âqelân râ râhat az râhat resânidan bovad

‘Âsheqân râ nang bâshad, band-e râhat hâ shodan

 

L’homme de la raison est à chaque instant dans le souci de l’apparence

L’amoureux est constamment hors de lui, aspirant à l’amour

Les gens de la raison se méfient et redoutent la noyade

Les amoureux ont pour travail et métier de se noyer dans la haute mer

Pour les gens de la raison le repos consiste à procurer le repos

Les amoureux voient comme une honte de s’attacher au repos

(Divân-e Shams, Ghazal : 1957, 1 à 3)

 

Dans la pensée subtile de Mowlânâ, l’ivresse et l’extase de l’amour ont pour signification pratique d’oser traverser les frontières de la raison et de parvenir à la station supérieure et sacro-sainte. Il ne s’agit pas de tomber dans la déraison ou dans l’ivresse de l’alcoolique. Rûmî le précise bien dans son œuvre pour écarter toute interprétation malveillante à son égard, de la part de ceux qui ne sont pas arrivés au niveau de savoir qu’il existe un autre vin, invisible, qui peut avoir les mêmes effets que celui du raisin fermenté qu’ils connaissent :

To ke mast-e ‘enabi , dûr sho az majles-e mâ !

 

Toi qui es ivre du raisin, éloigne-toi de notre Assemblée !      

(Divân-e Shams, Ghazal : 1629 , 13)         

 

Par contre, il s’agit d’une ivresse qui est causée par l’excès de lucidité, de lumière. C’est un monde de sacralité que les mots sont impuissants à décrire.

Morgh-e delam bâz paridan gereft

Tuti-ye jân, qand charidan gereft

Oshtor-e divâneh-ye sarmast-e man

Selseleh-ye ‘aql daridan gereft

Jor’eh-ye ân bâde-ye bi zinhâr

Bar sar o bar dide, davidan gereft

‘Ehsq, cho del râ be su-ye khish khând

Del z-e hame khalq ramidan gereft

 

L’oiseau de mon cœur a repris son envol

Le perroquet de l’âme s’est mis à picorer le sucre

Le chameau affolé et tout ivre qui est mien

S’est mis à briser la chaîne de la raison

Une seule gorgée de ce vin impitoyable

Le trahit dans la tête et dans les yeux

Quand l’amour rappelle le cœur à lui,

Le cœur rompt ses liens avec tout le monde  

(Divân-e Shams, Ghazal : 509, 1 à 3, 12)

 

(A suivre)

Dans la suite, et dans la troisième partie de cet article, nous examinerons le point de vue de Mowlânâ au sujet de la supériorité du rang de l’amour sur celui de la rationalité, une représentation vivante des expériences gnostiques, musicales de l’intérieur des ghazals de Mowlânâ.

Hâfez exprime la même idée dans le vers qui suit :

 Agar doshnâm farmâyi , v-agar nefrin, do’â guyam

 Javâb-e talkh mizibad , lab-e la’l-e shekar-khâ  râ

Que tu m’injuries ou me maudisses, je prierais encore pour toi

La répartie amère va bien aux lèvres rubis croqueuses de sucre     

(Divân Hâfez , 3 : 6)

Le mot sâmî, de même radical que le mot samâ (qui désigne le ciel), veut dire « élevé » en arabe. Majles-e Sâmî, le Conseil supérieur (Céleste), ou Plérôme suprême (appelé en arabe al-Mala’ al-a’lâ), désigne l’Assemblée des anges et des Esprits purs, autour de Dieu.

L’idée de se servir d’une canne pour marcher, nous rappelle ce vers de Rûmî:

Pâye estedlâliân chûbin bovad

Pâye chûbin sakht bi tamkin bovad

La démarche des logiciens est bancale :

Un pied en bois ne peut que boiter et n’est pas fiable            

(Mathnawî Ma’nawî, Cahier 1,  Section 150,  vers 2128)       

 Carrel, Alexis, chirurgien et physiologiste français (1873-1944), Prix Nobel de médecine en 1912. Il publia L’homme, cet inconnu en 1935.

Dans la sourate Al-Muzammil (L'enveloppé) numéro 73, en particulier le verset 6 : « La prière pendant la nuit est plus efficace et plus propice pour la récitation», le Coran conseille de profiter de la nuit pour méditer parce que l'obscurité désarme la raison et lui enlève ses moyens sensibles, comme par exemple dans le fait que la vision réduite aide à se concentrer à cause de ce que le regard et l’audition sont moins distraits par le déroulement des affaires du monde que durant la journée où grouille la vie.

Ces vers font partie de la section intitulée  « La rivalité entre  la raison et l’instinct  à l’instar de la mésentente entre Majnûn et la chamelle.  »

 

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